
VOUS AVEZ DIT « MODERNE »
Hier, vernissage d'un salon de peintures dans le Vexin. Une femme désigne une aquarelle : « C'est joli et c'est moderne… »
Outre que je trouve l'œuvre ainsi qualifiée, de facture plutôt médiocre, je m'interroge : que signifie donc cette modernité censée accorder à une œuvre d'art tant d'attraits ?
Il y a d'abord un contresens. La plupart du temps les peintures qui sont ainsi qualifiées de modernes sont réalisées dans un style qui date de plus de cent ans ! Pour la bourgeoisie « cultivée », la modernité en art c'est le fauvisme, le cubisme, l'abstraction d'après-guerre, Nicolas de Stael ou Zao-Wu-Ki. L'art officiel dit « contemporain » est en fait d'une toute autre nature et, à dire vrai, ce n'est guère « moderne » aujourd'hui que de réaliser une œuvre d'art avec des pinceaux et de la peinture à huile : c'est même complètement « dépassé » !
Si l'on tient à tout prix à être un artiste moderne, il est plus logique d'utiliser un interface numérique…
Et puis en fin de compte, qu'entend-on par modernité ?
« Tout d'abord, quel néologisme manqué que ce beau de modernisme ! Que veut-il dire au juste ? Dans son sens le mieux défini, il désigne une forme du libéralisme théologique qui est une erreur condamnée par l'Église de Rome. Appliqué aux arts, le modernisme serait-il passible d'une condamnation analogue ? Je crains bien que oui… Ce qui est moderne, c'est ce qui est de son temps et doit être à la mesure d'apporter de son temps. On reproche parfois aux artistes d'être trop moderne ou de ne l'être pas assez. On pourrait aussi bien reprocher au temps de n'être pas moderne ou de l'être trop. (…) De soi, le terme modernisme n'implique ni louange ni blâme, et n'entraîne aucune obligation. C'est précisément sa faiblesse. Le mot se dérobe sous les applications qu'on en veut faire. On dit bien qu'il faut vivre avec son temps. Le conseil est superflu : le moyen de faire autrement ? Si même je voulais refaire autrefois les efforts les plus énergiques de ma volonté criminelle demeuraient vain. Il reste qu'on a profité de la docilité de ce néant pour essayer de lui donner forme et couleur. Mais encore une fois, qu'entend-on par modernisme ? Autrefois le mot était inusité, voire inconnu. Nos prédécesseurs n'étaient pourtant pas plus bêtes que nous. Ne serait-ce pas plutôt le signe d'une décadence des mœurs et du goût ? Ici, je crois bien qu'il faut répondre par l'affirmative ? » (Igor Stravinsky, Poétique musicale.)
Lorsque j'étais étudiant en Histoire de l'art, l'Art moderne commençait à la Renaissance et l'Art contemporain avec David. Ce découpage arbitraire avait cependant l'avantage de mettre en avant deux étapes clés de la construction du monde moderne : la Renaissance et la Révolution Française…
« Il est possible que la beauté des arts en tant qu'art commença à mourir au XVIIIe siècle dans le temps où la terreur naissait. »
(Pascal Quignard, les Ombres errantes)
L'inconnue que je citais tout à l'heure serait sans doute bien étonnée d'apprendre que Nicolas Poussin, par exemple, était de ce point de vue un artiste moderne et Louis David un artiste contemporain !
Cela dit, la peinture a tout de même longtemps échappé à la modernité qui triomphe avec l'industrialisation et le mythe du Progrès. Elle est restée jusqu'aux impressionnistes, un art de la représentation fondée sur un métier traditionnel et artisanal. Et de ce point de vue la peinture est longtemps demeurée un art médiéval. La modernité fait son apparition avec la perspective et l'abandon progressif des sujets à caractère religieux. Et encore, bien des peintres romantiques sont encore profondément inspirés par le Sacré – y compris dans leurs paysages. Pour ma part, je vois le triomphe de la modernité avec l'apparition de l'école impressionniste : représentation de la vie moderne détachée de toute préoccupation spirituelle et recherche d'une facture toujours plus libre et techniquement détachée du beau métier artisanal. En somme liberté totale d'expression et de réalisation quand l'art ancien se nourrissait de règles et de contemplation. « La mise en avant de soi, refus de l'assujettissement, la haine dans tout ce qui fut du cela fut, telle est la triple thèse de l'Art moderne. » (Pascal Quignard, op. cit.)
Mais le Sacré ne disparaît pas pour autant de la peinture comme en témoigne l'œuvre de Van Gogh ou de Gauguin.
Cependant l'impressionnisme demeure encore profondément humain quand la peinture du siècle suivant s'ouvre – avec le futurisme et le cubisme – au machinisme et la déconstruction propres à la modernité. L'abstraction enfin, consacre la totale disparition des figures naturelles et humaines au profit d'une exaltation de la couleur livrée à elle-même et d'un amour exclusif pour la matière picturale – ultime stade de la solidification.
C'est bien à partir de là qu'il faut parler de peinture moderne, c'est-à-dire d'un art étroitement lié à l'idéologie de progrès. Encore aujourd'hui la machine à faire du nouveau à tout prix, tourne plus que jamais ! Et pourtant le grand cinéaste Jean Renoir n'avait-il pas fort justement rappelé cette évidence : « La nouveauté ? Mais c'est vieux comme le monde la nouveauté ! »
SAMEDI 14 MAI 2011