VOL 447

HOMMAGE A VERONIQUE GAIGNARD

Cette page rend hommage à une amie portée disparue le 1er juin 2009 avec les passagers de l'Airbus A330 du vol 447 Rio de Janeiro-Paris.

C'était un lundi après-midi, à l'atelier de peinture de la place Parmentier à Neuilly. L'heure de la pose et du thé convivial. La porte s'est ouverte et un visage avenant est apparu. Une jeune femme aux longs cheveux bruns, vêtue d'un tailleur élégant, souriante et sémillante. Elle venait se renseigner pour connaître les horaires et les conditions d'inscription aux Ateliers d'arts plastiques de l'A.U.A.N. Elle était enthousiaste et impatiente de commencer à peindre. C'était en 1999. Lorsque la porte s'est refermée, j'ai eu le sentiment que cette nouvelle venue ne serait pas une élève ordinaire, mais qu'avec elle, quelque chose de nouveau était entré au sein de notre association.

Cette charmante hôtesse de l'air -- elle était alors chef de cabine à Air France -- me fit bientôt découvrir tout ce que nous partagions : une peinture sensuelle et sensible, une grande connaissance des arts -- elle avait fait l'École du Louvre l'époque où j'étais en histoire de l'art à l'université -- l'attrait pour les doctrines ésotériques -- elle suivit un temps l'atelier d'astrologie que j'animais au sein de la Librairie du Miel de la Pierre à Paris -- et enfin la passion de la musique...
Tout comment Mendelsohn, excellent dessinateur et délicat aquarelliste aussi bien que grand compositeur, Véronique peignait et chantait. Née sous le signe ascendant de Vénus, elle tenait la balance entre ces deux arts avec une soif de progresser et une exigence rare.

Après avoir chanté au sein de la chorale d'Air France, Véronique étudia en soliste. Je me souviens d'un après-midi où elle m'avait convié dans son appartement, à une audition des élèves qui suivaient avec elle le cours de chant d'Irène. C'était la première fois que je l'entendais chanter et incontestablement, sa voix de soprano léger se distinguait parmi toutes ces voix d'amateurs. Je me souviens aussi d'une soirée passée au restaurant de la Truffe Noire tenu à l'époque avec talent et convivialité par Jenny Jacquet où Véronique avait chanté en s'accompagnant simplement d'une bande enregistrée sur un radiocassette.
J'avais pris l'habitude de proposer aux membres de l'A.U.A.N. , en complément d'une série annuelle de conférences, un petit récital donné par mon ami, le pianiste, chambriste et concertiste, Pascal Mantin. Pascal avait déjà commencé à enregistrer ses premiers CDs. Convaincu du talent de Véronique, je lui présentais Pascal. Elle fut aussitôt conquise par ses qualités de virtuose et Pascal devint rapidement pour elle, bien plus qu'un accompagnateur, un partenaire privilégié qui l'encouragea, en vrai professionnel, et lui permit de progresser prodigieusement.

Véronique a partagé bien des moments de la vie de nos ateliers et de notre association. Elle suivait plusieurs cycles de conférences et venait très régulièrement peindre à l'atelier. Là, elle tenait une place discrète, mais si chaleureuse ! Et paradoxalement, cette Véronique douce et presque effacée, était aussi une star en puissance que son apparence élégante et sexy laissait deviner. Elle qui doutait toujours de la qualité de son travail et qui ne se mettait jamais en avant, elle que tous appréciés pour sa gentillesse et sa discrétion, avait aussi un réel besoin de se montrer en public et de faire rayonner la diva qui sommeillait en elle. Ainsi très vite, je proposais de compléter notre récital annuel de piano par un récital de chant. Et puis Véronique et Pascal entreprirent de donner des concerts, non seulement à Paris, mais également en province.

La diva d'Air France était née...

Mercredi 3 juin. J'appelle sur son portable. J'entends la voix enregistrée de Véronique. Cette voix unique, un peu rauque et si sensuelle. D'où me parvient-elle ? Elle est nimbée d'un grésillement. Émane-t-elle du gouffre ? Du fond de l'océan ? Depuis cette cordillère sous-marine dont l'abysse s'enfonce jusqu'à 6000 m ? Plus tard, j'apprendrai que Véronique n'avait probablement pas emporté son portable, mais communiquait avec un mini téléphone mobile qui lui avait été offert tout récemment. Qu'importe ! Cette voix ! SA VOIX ! Enrobée par ce brouillard électronique, elle vient d'ailleurs. De là-bas ! De l'inconnu, où soudain elle a basculé toute entière, ce lundi de Pentecôte, alors que la Lune conjointe à Saturne dans le signe de la Vierge, appliquait à l'opposition d'Uranus et que l'Airbus A330 pénétrait dans ce fameux "pot au noir". Depuis, les bulletins d'informations n'ont pas cessé de pleuvoir sur l'écran de mon PC. On a parlé de foudre... Et j'ai songé aux langues de feu de la Pentecôte l'emportant dans leur grâce sanctifiante... Depuis bien des hypothèses ont été émises. Certains ont accusé des nappes de méthane remontant à la surface... D'autres un tir de roquette ou un simple bug informatique. D'autres encore n'ont pas manqué d'évoquer le triangle des Bermudes... et les OVNIS ! Je me souviens d'une des toutes dernières fois où j'étais avec Véronique au cours de ce mois de mai. A propos du récit d'un pilote de ligne que nous commentions, elle avait évoqué le témoignage d'amis confrontés à une étrange apparition lumineuse...

Rencontre avec un objet inconnu venu d'ailleurs ou panne fatale au sein des turbulences, ce jour-là fut celui de la rencontre avec l'Absolu.

La diva d'Air France s'est envolée vers la lumière...

Véronique avait dorénavant choisi de vivre intégralement cette vie de création. Air France et l'avion, ce n'était plus maintenant les exigences d'un métier, l'obligation de gagner sa vie, c'était devenu le simple plaisir de voyager. Les drames, les détournements et les catastrophes aériennes, elle les avait côtoyés de près ou de loin durant sa carrière, mais elle était passée au travers de tout cela. Ce lundi de Pentecôte où elle s'envolait en touriste, elle a rencontré son destin.

Ces dernières années, je dressais ces révolutions solaires régulièrement et pourtant cette année, je ne l'ai pas fait. Pourquoi ? Mais aussi pourquoi l'aurais-je fait ? On interroge quand on vit dans l'angoisse de l'avenir. Véronique depuis le printemps me paraissait enfin s'épanouir et rayonner dans sa vie privée et dans son art. Je n'avais pas besoin de découvrir cette redoutable conjonction de Mars et d'Uranus en opposition à Saturne dans l'axe II/VIII, l'axe de la mort... Elle s'est envolée avec 227 autres âmes prédestinées, en ignorant l'existence de cette menace et c'est bien ainsi.

Véronique aimait parler avec moi de tout ce qui nous dépasse et qui demeure inexpliqué, pas seulement les arcanes de l'astrologie ou les phénomènes ovnis, mais surtout la mort et son mystère. C'est ce que j'aimais chez elle : cet amour sensuel de la vie, cette façon qu'elle avait de jongler avec les couleurs, les sons et les saveurs, mais aussi cette part saturnienne, cette mélancolie divine qui l'habitait mezza voce et qui nous rapprochait, cette insatisfaction des choses de ce monde qu'elle cachait pudiquement derrière ces décolletés resplendissants.

On ne lit plus guère Virgile aujourd'hui. Et pourtant celui qui enchanta Berlioz, pas toujours de profondes leçons à nous donner. Durant les semaines qui ont suivi la tragédie, où sur l'écran de mon ordinateur tombaient chaque jour les bulletins laconiques d'alerte de Google, retraçant les recherches des débris et des corps dans l'océan, pourquoi ai-je soudain pensé à Palinure, le pilote d'Énée évoqué par le grand poète latin dans l'Énéide. Le tragique destin de Palinure est conté dans le champ VI de l'épopée, qui voit Énée, le héros troyen, descendre aux enfers.
C'est à Cûmes qu'Énée guidés par la Sybil visite le séjour des morts. Là, il a la vision du gué des armes et de Charon le passeur...

« Voici que s'avançait le pilote Palinure, qui naguère, dans la traversée de la mer de Libye, était tombé de la poupe en observant les constellations, et avait disparu au sein des ondes. À peine eut-il reconnu dans l'ombre épaisse son ami affligé, qu'il lui adresse le premier la parole : « Lequel d'entre les dieux, Palinure, t'a ravi à nous et plongé au sein de la plaine liquide ? Dis-le, réponds. Car Apollon qui jamais ne s'était trouvé me tromper auparavant, s'est joué, cette fois seulement, de ma crédulité en me répondant et en me prédisant que tu n'avais rien à craindre de la mer et que tu parviendrais aux confins de l'Ausonie. Est-ce ainsi qu'il tient sa promesse ? » Palinure répond : « non, le trépied de Phébus ne t'a point trompé, fils d'Anchise, mon chef et un dieu ne m'a pas plongé dans la plaine liquide. Car le gouvernail, dont tu m'avais confié la garde et auquel je me cramponnais pour diriger votre marche, se rompit par hasard sous une violente secousse ; précipité, je l'entraînais avec moi. Je jure par les mers houleuses que je n'ai pas eu si peur pour moi que pour ton navire, qui, dépouillé de ses armes et privé de son pilote, pouvait ne pas résister à un tel soulèvement des ondes. Durant trois nuits de tempête, le Notus déchaîné parmi l'immensité de la plaine liquide me porta sur l'eau ; à peine le quatrième jour naissait-t-il que, soulevé dans l'air, au sommet d'une vague, j'aperçus devant moi l'Italie. Je nageais m'approchant peu à peu de la terre ; déjà j'étais en sûreté, si des gens barbares, me voyant, avec mes vêtements humides, alourdi, essayer de saisir avec mes mains crispées les aspérités saillantes d'un promontoire, n'avaient fondu sur moi le fer à la main, dans l'espoir trompeur d'un butin. Maintenant je suis la proie du flot et les vents me tournent retournent sur le rivage. C'est pourquoi, je t'en prie, par la douce lumière et par les brises du ciel, par ton père et par l'espoir que te donne Iule en grandissant, tire moi, ô héros invaincu, de cette misère : ou bien jette de la terre sur moi, tu le peux, et cherche le port de Vélia, ou bien, s'il y a quelque moyen, si la déesse ta mère t'en indique un (car ce n'est pas, je crois, sans la volonté des dieux que tu te prépares à traverser un si grand fleuve et le marais du Styx), tend la main un malheureux et emporte-moi avec toi à travers ses ondes, pour qu'au moins dans la mort je repose en une demeure paisible. »

(Virgile, l'Enéide, chant VI)

On aura remarqué l'importance avec laquelle Palinure explique à Énée combien les prédictions n'ont pas menti et comment le destin s'est accompli. Pour les Anciens, vaine est la lutte contre le destin qui sera si chère à Beethoven. La liberté n'est pas dans le refus, mais dans l'acceptation. Véronique a-t-elle eu le pressentiment de sa disparition et a-t-elle accepté d'avance son destin ? Je me souviens qu'un jour elle avait évoqué l'idée qu'elle quitterait ce monde avant le seuil de la vieillesse et je me suis longtemps interrogé sur le sens de ces paysages lunaires qu'elle s'était mise à peindre soudainement peu avant son envol, sur la méticulosité un peu distante avec laquelle elle avait acheté son ultime triptyque ; tel un voyageur qui met en ordre ses affaires avant de partir...

Et je me suis interrogé aussi sur la beauté détachée de son dernier concert... Oui, avait-elle eu ce pressentiment mêlé d'accomplissement qui fait dire à Énée ce vers magnifique : « omnia praecepi atque animo mecum ante peregi. » (J'ai tout anticipé et dans mon âme, intérieurement, j'ai tout mené jusqu'à son terme.)

Où es-tu Véronique ?

Où es-tu Véronique ? Ces derniers temps, tu ne peignais plus ces femmes sensuelles qui reflétaient ton image...

...mais d'étranges paysages nocturnes, des cités imaginaires baignées par la clarté de la Lune... Quel était-ce nouveau monde que tu explorais ? Ce triptyque étrange et nocturne, que tu as achevé à l'atelier du lundi, quelques jours avant ton départ, en témoigne... Degrés mystérieux d'une initiation lointaine... Le cube, la pyramide, l'obélisque et la sphère de la lune... La lune, séjour traditionnel des âmes, lieu de passage, la Voie des Ancêtres de la tradition hindoue... et derrière ce ciel bleu et profond : l'océan atlantique et l'ESPACE confondus...

Où es-tu Véronique ? Moi, je suis assis à la table du jardin et les oiseaux, mes chers théologiens, discourent avec clarté. Certains se chamaillent - en vérité ils imitent les hommes et tournent en dérision leur ignorance. Les moineaux s'écrient : " c'est injuste ! elle n'aurait pas dû mourir ainsi ! pas si jeune ! c'est atroce ! Dieu n'a pas pu la rappeler ! C'est l'horreur totale ! "

Qui sommes-nous pour décréter ce qui est juste et ce qui est injuste ? Qui sommes-nous pour connaître les desseins de Dieu ? Et si cela ne devait pas être, cela n'aurait pas été ! Cela devait arriver. La preuve ? C'est arrivé. C'est ainsi. C'EST. Et la Volonté de Dieu est toujours ce qui est. Tout le reste n'est qu'élucubration du mental. Reste seulement le chagrin de chacun de tes amis et l'expérience indicible que tu vis...

Oui, où es-tu Véronique ? Et si c'était moi le plus malheureux et que le bonheur de ce jardin où j'écris ces lignes n'était rien, face à l'extase qui t'attend, là-bas, au-delà du tunnel ascensionnel, par-delà cette lune maternelle dont l'éclat te fascinait quelques jours avant ton départ ?

Où es-tu Véronique ?  Moi, je bois tranquillement ce thé que tu m'as offert de Hong-Kong, un de ces thés verts que j'apprécie particulièrement et que tu avais plaisir à me rapporter de tes voyages en Chine et au Japon, dans un de ces comptoirs de Hong-Kong ou de Tokyo que je ne visiterai peut-être jamais... Encore mille fois merci : je vais faire durer ma réserve pour les partager encore avec ton souvenir...

Où es-tu ?

Je me souviens de cette petite fille que tu as peinte... soulevant l'entrée voilée d'une vieille demeure pour y surprendre un mystère interdit... As-tu levé le voile sur l'Inconnu, l'Indéchiffrable, l'Impénétrable, lorsque soudain s'est désintégré l'avion qui t'emportait avec tes compagnons de céleste aventure ?

Disparition, dislocation, explosion, déflagration, submersion... saurons-nous jamais pourquoi ?

Restent ces pauvres épaves que l'armée repêche à la surface des eaux houleuses, ces corps qui n'en sont plus - un corps sans âme n'est plus vraiment un corps, c'est une enveloppe témoin, chrysalide abandonnée par le papillon libre de voler - ces identités judiciaires à retrouver, quand la véritable identité est une conscience nouvelle. Mais toi, même si tu t'attardes encore un peu à contempler avec amour cette dernière scène du film, peut-être sens-tu déjà en toi cette nouvelle capacité à recréer le monde et la vie...

Reste ton regard d'enfant penché sur ce bocal aux poissons, ce petit monde aquatique, cette bulle dans l'espace, ce regard curieux et émerveillé qui trouvera toujours son chemin à travers les passages les plus périlleux, dans la succession des morts et des naissances.

Où es-tu Véronique ?  
Tu es dans la lumière et je t'aime !

Regarder et écouter Véronique en concert

MARDI 1er JUIN 2010

LE SILENCE DE LA MER

C'était il y a un an. Déjà.
Véronique disparaissait au-dessus de l'océan, avec l'ensemble des passagers et de l'équipage de l'A330, vol 447 Rio-Paris...*
Depuis, régulièrement, les « médias » ont évoqué la vaine et coûteuse recherche des boîtes noires de l'avion, les multiples interrogations des familles des victimes demeurées sans réponse...
Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela ?
Rien d'autre que la mer et son mystère. Le ciel vaste et muet. Les abysses digesteurs des corps et libérateurs des âmes...

Il me plaît que la disparition de Véronique soit associée à ce mystère impénétrable, à ce grand silence de l'océan anthropophage qui demeure l'ultime réponse dépassant toutes les sordides querelles d'intérêts, sublimant tous les deuils et tous les chagrins.
Il me plaît de savoir que sa prescience artistique avait deviné l'importance de cet ULTIME VOYAGE et que son corps finalement n'a pas été retrouvé. Mais le souhaite-t-elle ?
« Quand Tchouang tseu fut à l'article de la mort, ses disciples exprimèrent le désir de lui faire de belles funérailles.Tchouang tseu leur dit : le Ciel et la Terre seront mon cercueil et ma tombe ; comme objets funéraires, j'aurai le Soleil et la lune pour double anneau de jade, les étoiles pour joyaux, et j'aurai les dix-mille êtres pour m'accompagner : vous voyez que rien ne manquera au cérémonial, qu'y ajouteriez-vous ? Les disciples répondirent : nous craignons que vous ne soyez dévoré, maître, par les corbeaux et les milans.

Tchouang tseu répondit : à l'air je serai dévoré par les corbeaux et les milans ; sous terre, je le serai par les fourmis. Quelle partialité que de vouloir priver les uns au détriment des autres ! » (Tchouang tseu, chapitre 32).

Méditation, tempéra à l'œuf

Une amie commune, Brigitte, présente, ce matin du 1er juin 2009, dans un vol se rendant à Rio, me rappelait récemment qu'au moment où son avion croisait l'itinéraire du vol 447 revenant de Rio, alors que les lumières s'éteignaient, on annonça qu'une lumière dans le ciel avait été aperçue sur laquelle les passagers ne reçurent plus aucune information...
Je puis avoir la vision de Véronique disparaissant dans cette lumière qu'elle soit le signe d'une déflagration ou d'un inconcevable mystère...

Ultime peinture de Véronique Gaignard (détail)

Je peux aussi l'imaginer franchissant la sphère de la Lune dans ce ciel de lapis-lazuli qu'elle avait peint dans sa dernière oeuvre, irrésistiblement attirée, exhaussée autant qu'exaucée et qu'à cet instant précis, elle a perçu LE GRAND SILENCE semblable à l'éclatante lumière que chaque âme rencontre au moment du passage.
Je veux croire qu'elle a reçu à cet instant si intemporel qu'il en devient éternel, le DON DE L'AIGLE qui a accordé le pouvoir à chacun s'il le désire « de désobéir à l'ordre de mourir et d'être consommé. » Car « au moment du passage, on entre dans la Tierce Attention, et le corps est embrasé de conscience dans sa totalité. Chaque cellule devient aussitôt consciente d'elle-même, et consciente en même temps de la totalité du corps. » (...) On peut passer à un niveau de conscience supérieure, car elle existe. » (Carlos Castaneda, le Don de l'Aigle).

Puisse-t-elle maintenant, dans le lieu où elle se trouve, être à même d'aller s'ébattre à l'Origine de toute chose... (Tchouang tseu)

JEUDI 7 AVRIL 2011

Quis te, Palinure, deorum
eripuit nobis medioque sub aequore mersit ?
(Quel Dieu, Palinure, t'a enlevé à notre amitié et t'a noyé au milieu de la mer ?)

Virgile, Énéide, livre VI

Ainsi donc l'épave de l'Airbus A330 a été retrouvée à 5 milles nautiques au nord de sa dernière position connue. Le lecteur de ces pages se souvient peut-être qu'une amie qui m'était chère se trouvait à bord du vol 447 porté disparu le 1er juin 2009. Son corps n'avait pas été repêché parmi les dépouilles éparses retrouvées avec quelques débris à la surface de l'Atlantique. La majorité des passagers et l'épave de l'avion étaient demeurés introuvables.
La carcasse de l'appareil repose au large du Brésil dans une plaine abyssale, à 3900 m au fond la mer retenant encore en son sein des passagers attachés à leurs sièges que les basses températures de ces profondeurs ont conservés durant près de deux ans tels des mannequins figés dans leur surprise terrifiée.

Véronique est-elle parmi eux ? Une amie artiste, qui l'a bien connue et qui peignait à ses côtés dans notre atelier, se demande s'il faut remonter son corps à la surface et s'il ne vaudrait pas mieux le laisser dormir au fond de l'océan… Faut-il en effet préférer les fossoyeurs de la terre aux fossoyeurs de la mer ? « C'est mieux pour les familles », entend-on répéter. Mais les âmes des disparus : qu'en pensent-elles ?
Dans la page que j'ai consacrée à Véronique, j'évoquais Virgile et la mort du pilote d'Énée, Palinure, tombé à la mer. Son âme ne peut voir les eaux du Styx sans avoir reçu une sépulture : « Quoi ? sans être inhumé, tu verras les eaux du Styx et le fleuve sévère des Euminides, tu t'approcheras de la rive sans y être appelé ? » Des rites sont nécessaires après tout décès, surtout en cas de mort violente et accidentelle. C'est une constante universelle. Pour Virgile il était important que les os de Palinure soient apaisés (ossa piabunt), qu'un tombeau soit élevé et que des rites apaisent son âme. Et pour les chrétiens, il importe que la tombe ne soit pas vide… Mais il est vrai qu'aujourd'hui où l'on déterre en permanence les os de nos ancêtres sous couvert d'archéologie et de tests ADN, les reliques des morts ne sont plus guère l'objet du moindre respect… Bien des spiritualistes hausseront les épaules : « Ce ne sont que des os ! » Mais c'est oublier que pour de nombreuses traditions spirituelles un lien réel subsiste entre l'âme et les os. Le judaïsme est même très précis et évoque le Habal de Garmin, le souffle des ossements. Le Zohar affirme nettement l'existence d'une part de l'âme encore attachée au squelette qui conserve la forme et les particularités du corps dissous. La vision grandiose d'Ezéchiel confirme l'importance de ce lien, garantie de la Résurrection. Mais qui aujourd'hui croit à la Résurrection des morts ? Qui ose encore imaginer que cette Anastasis Nekrôn évoquée par Saint Paul est celle de l'homme entier ?
Quoi qu'il en soit, une messe a été dite pour l'âme de Véronique, un cercueil a été déposé dans une tombe. Nul ne sait encore si les restes de la forme physique qu'elle avait revêtue sur cette terre, viendront reposer dans le cimetière de son village, mais il ne me déplaît pas d'apprendre que le navire spécialisé dans la pose de câbles sous-marins et pressenti pour repêcher l'épave et les corps naufragés dans les mois qui viennent, s'appelle l'Île de Sein
Cette île sacrée où jadis les druidesses initiaient les marins bretons…
L'île des Passeurs des morts…

Da dextram misero et tecum me tolle per undas...

SAMEDI 16 AVRIL 2011

J'apprends que le repêchage des corps des « naufragés » du vol AF 447, que j'évoquais le jeudi 7 avril, a soulevé une polémique, les désirs des familles des victimes étant sur ce sujet contradictoires. Un membre du bureau d'enquête aurait fait cette surprenante déclaration : « Tous les marins savent qu'on ne touche jamais à une sépulture marine : on aurait dû expliquer cela aux familles. » Certes, je ne suis pas marin, mais tout de même, je trouve cela surprenant, car enfin, il n'y a que peu de temps, à l'échelle de l'histoire, que l'homme a réellement la capacité technique de repêcher des épaves au fond de la mer et si cette « tradition » existe, elle ne peut être donc que fort récente et somme toute très « profane »…
Car bien au contraire, les vieilles traditions de la mer évoquent un point de vue fort différent. Les marins bretons ont-ils donc oublié toutes ces vieilles légendes de la mort où apparaît clairement la nécessité de donner une véritable sépulture aux naufragés ? (Et qu'est-ce donc, mon Dieu, qu'une sépulture marine ?)

Et puisque c'est un navire breton – l'île de Sein – qui est envoyé sur les lieux, rappelons que plusieurs traditions de la Baie des Trépassés évoquent les appels nocturnes de naufragés réclamant une poignée de terre bénite. Et ces âmes errantes ne sont pas apaisées tant qu'elles ne sont pas satisfaites… Comme le rappelle le grand folkloriste français Paul Sebillot, « en Bretagne, les noyés, dont le corps n'a pas été retrouvé et enseveli en terre sacrée, errent éternellement le long des côtes. » Et comme je l'écrivais précédemment en citant l'Énéide, les Romains, et avec eux tout le paganisme antique, ne voyaient pas les choses autrement. Mais peut-être que le BEA avait besoin de cette curieuse et bien moderne tradition pour justifier sa volonté de ne pas repêcher les corps en priorité... Quoi qu'il en soit, l'État français a tranché et annoncé que des tentatives seront faites pour remonter ces dépouilles marines. Celle de Véronique est-elle encore à cet endroit ? C'est une autre question. C'est possible sans être certain… Au moins, une messe a-t-elle été dite pour le repos de son âme.
Repos est d'ailleurs le mot-clé. Car – particulièrement dans le cas d'une mort violente – l'âme risque d'errer, emportée par le vent du karma, dans cet état que les Tibétains nomment Bardo et qu'on peut tout à fait rapprocher du Purgatoire des chrétiens. Mais je sais que Véronique s'était préparée à cette disparition soudaine et que l'aspiration à plus de lumière et de connaissance qui l'habitait constitue maintenant pour elle une précieuse boussole…

SAMEDI 6 AOÛT 2011

MAIS QUI EST RESPONSABLE ?

Depuis la récupération des boîtes noires et la publication du rapport du BEA, une polémique s'est élevée au sujet des responsabilités engagées dans cet accident. Les pilotes qui ne sont plus là pour se défendre, ne sont pas épargnés, et particulièrement le commandant de bord : il semble même que certains seraient soulagés de lui faire porter le chapeau, comme on dit… Il se trouve que j'ai personnellement rencontré Marc Dubois, peu avant son dernier vol. Ce pilote chevronné était un homme remarquable, grand amateur de musique et fort érudit dans ce domaine. Je suis d'autant plus peiné de voir comment les intérêts des uns et la douleur des autres ternissent sa réputation et son souvenir…
Mais surtout, cette affaire révèle un des traits saillants de la mentalité moderne. Un drame a eu lieu et il faut au monde un coupable, aussi bien pour la justice, pour Airbus et Air France que pour les familles endeuillées.

Mais qui est responsable ?
En vérité y a-t-il même un coupable ?

Tout événement, et à plus forte raison, une telle catastrophe est le résultat d'un ensemble de causes et d'effets inextricablement enchevêtrés dans lequel le karma de chacun est impliqué.
Mais comme le rappelait, avec un certain humour Pierre Lhermite, la chaîne des causalités est sans fin : « J'ai mal aux pieds parce que j'ai fait tomber dessus mon marteau. Je n'ai certainement pas mal aux pieds parce que je suis maladroit, mais par exemple, en raison de ce que : 1° mes pieds ne supportent pas les marteaux, 2° se sont trouvés dans la trajectoire de mon marteau, 3° que j'avais mal posé sur l'établi, 4° en pensant à autre chose, 5° et que je n'ai pas eu le réflexe de retirer mon pied, 6° qui se trouvait engourdi 7°du fait de ma longue station en position debout. Nonobstant quoi, si j'avais eu un ami près de moi, il eût pu rattraper à temps ledit marteau. Par cette intervention perpendiculaire à la première ligne de causes et d'effets, tout eût été annulé… quoiqu 'il resterait à expliquer comment il peut bien se faire que nous soyons devenus amis et qu'il se soit trouvé à point nommé pour soulager mes pieds d'une souffrance fatale. »
En fait, derrière cette recherche frénétique d'une cause (et au-delà des questions finiancières ici en jeu) se cache cette idée propres à nos contemporains : il faut que tout fonctionne sans accroc, que la SÉCURITÉ soit assurée et surtout que rien n'arrive qui ne soit déjà programmé !
Alan Watts dans The Wisdom of insecurity (traduit en français par Bienheureuse insécurité), remarque avec pertinence : « Si, donc, nous sommes incapables de vivre heureux sans être assurés du futur, c'est que nous ne sommes pas adaptés à vivre dans un monde fini où, malgré les meilleures prévisions, un accident peut toujours arriver, et où la mort est la fin inéluctable. »

Car nous ne voulons en toutes choses que la moitié de la vie et nous nous obstinons à construire un monde sans ombres et sans souffrances, un monde sans surprise (même bonne !), totalement aseptisé. Refusant l'envers, nous sommes incapables de jouir de l'avers.
« Nous souffrons de cette illusion que l'ordre de l'univers se fonde sur les catégories de la pensée humaine, et nous craignons qu'à ne pas nous y raccrocher avec une extrême ténacité, tout se dissolve dans le chaos. Il nous faut le répéter : la mémoire, la pensée, le langage, et la logique sont essentiels à la vie humaine. Ils comptent pour moitié dans l'équilibre de la santé mentale. Mais une personne, une société, qui n'est qu'à moitié saine d'esprit est tout à fait aliénée. » (Alan Watts,Bienheureuse insécurité.)
Et plus nous refuserons l'inconnu, l'impromptu, le changement, la danse de la vie et de la mort, l'alternance de la joie et de la peine, le jeu de l'ombre et de la lumière, plus nous chercherons à enfermer le flux du monde dans une boîte sécurisée, plus grande sera notre angoisse et notre folie. « Le désir de sécurité et la sensation d'insécurité sont une seule et même chose. » (Alan Watts,op.cit.)

Mais la Vie est plus forte que toutes nos spéculations et nos assurances tous risques. Le Jeu cosmique qui est la danse du Je divin n'a que faire de nos ratiocinations. Le vol 447 s'ést abîmé dans les flots, non pas parce que les sondes ont gelé, ni parce que le commandant a dit ceci ou son copilote cela, ni parce que les alarmes ont dysfonctionné ou que, ce jour-là, le temps était perturbé et que l'avion n'a pas dévié, pas même parce que la Lune conjointe à Saturne dans le signe de la Vierge, appliquait à l'opposition d'Uranus (comme je l'ai moi-même écrit sur ce site)*, mais parce que TELLE EST LA FANTAISIE DES DIEUX.

* Les astres sont des signes bien plus que des causes comme l'avait bien vu dans l'Antiquité, Plotin et, à l'aube des temps modernes, Paracelse.

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© 2012 août 2007