VANITES

20 MARS 2010

(Maître inconnu, vanité)

Au musée Maillol, une exposition consacrée aux vanités. Le sujet évidemment me touche au plus haut point. Les pages que j'ai consacrées à la mélancolie sont là pour en témoigner. Des œuvres admirables de Philippe de Champaigne, du Caravage, de De la Tour... mais bien évidemment -- complaisance mercantile ou artistiquement correct des historiens de l'art d'aujourd'hui -- ces chefs-d'œuvre côtoient les inénarrables gadgets de Gilbert & George, Damien Hirst et autres.
Soyons clairs : ces bateleurs ont tout à fait le droit de proposer au public leurs agoubilles et même de faire fortune grâce à elles ou du moins grâce aux spéculations du marché de l'art contemporain avec lequel avec lesquelles ils savent très bien jouer. En septembre 2008, Hirst organisait lui-même des enchères chez Sotheby's qui lui rapportèrent la coquette somme de 140 millions d'euros ! De même les bobos parisiens ont tout à fait le droit de s'extasier et les critiques (?) d'art, enfin, de pondre à propos de ces artefacts de la métaphysique de pacotille...
Certes, je le reconnais, ces productions de notre temps peuvnt être effectivement signifiantes voire passionnantes et ce à plus d'un titre. Mais, j'affirme que les dits artefacts ne sont en aucun cas des vanités au sens où la civilisation chrétienne a compris ce terme. Nous ne sommes plus ici dans la même culture et certainement pas au même niveau.
Prenons le cas de Damien  Hirst. Je connaissais plutôt mal les œuvres de « cet enfant terrible » de l'art contemporain. Je me suis donc penché un peu plus sur son cas. A priori sa morbidezza avait de quoi me séduire. Les squelettes et les planches anatomiques m'ont toujours fasciné. J'apprends qu'il a travaillé dans une morgue. Très bien. Je télécharge donc avec intérêt une interview de Hirst présentée sur le site du musée Maillol.  Hirst  commence par se présenter comme un artiste en quête de sens. Il cite Becket. Cela commence plutôt bien. Mais très vite, je ne vois plus qu'un gentil potache, énonçant des banalités sur la mort au Mexique, évoquant la perte de familiarité avec la mort en Occident pour finir par l'aveu d'une banale trouille de la camarde...
La montagne a accouché d'une souris.
Voyons l'œuvre. Un crâne incrusté de diamants. Bel objet, mais en même temps moderne parodie de l'art funéraire des civilisations amérindiennes qui avaient déjà produit de tels chefs-d'oeuvre dans un contexte totalement différent et surtout profondément sacré. Des vitraux de papillons morts assez jolis.

Des mouches écrasées pour former de grands tableaux noirs : qu'en pense Soulages ? Des provocations (toujours le potache !) pseudo nietzschéenne au sujet de la mort de Dieu... Passons sur le Veau d'or, d'une évidence navrante...
En fait... de l'art bourgeois destiné aux bourgeois décadents. On me dira que Hirst est un fils d'ouvrier... La belle affaire ! Ces ruraux exilés que sont les ouvriers ne sont-ils pas depuis le XIXe siècle pétris par la culture des bourgeois qui les ont rassemblés dans les villes ? Et choquer le bourgeois, c'est encore se comporter comme un bourgeois...

À propos des mouches, certains ne manqueront pas d'évoquer Béelzébuth et les cultes sataniques. Je reconnais que des mouches écrasées transformées en tableaux noirs ne doivent pas dégager, sur le plan subtil, des vibrations très orthodoxes...  Hirst est-il un sataniste conscient ? Cela lui donnerait au moins une certaine dimension -- mais j'ai bien peur qu'il n'ait guère conscience des forces ainsi mises en œuvre -- je reste donc sur l'idée du potache...
Que dire de tout cela ? Simplement ceci : René Guénon avait parfaitement analysé le caractère tout à la fois délétère et illusoire du monde contemporain, caractéristique d'une fin de cycle. Toutes les possibilités les plus inférieures devant se manifester à la fin du Kali-Yuga, l'œuvre au noir s'accomplit donc et les mouches engluées de Damien Hirst en sont une saisissante manifestation. Que ce genre de choses existent : let it be ! Mais ne confondons pas les niveaux et surtout sachons garder notre intelligence claire au cœur de ce chaos.
Il y a l'art.
Il y a les gadgets...
Il y a l'écriture somptueuse de la peinture... et il y a les pattes de mouches..

(Antonio de Pereda, le Rêve du chevalier)

« La seule chose qui compte dans la modernité, écrit Jean-Louis Harouel, est l'artiste qui, par la grâce du narcissisme, se confond magiquement avec l'art au point de le remplacer. (...) La religion séculière, presque sans rapport avec l'art, appelée art contemporain exige de ses fidèles l'adoration du vide, du non-sens de l'abjection. » (Jean-Louis Harouel, La Grande Falsification. L'art contemporain.)

Hirst présente au public un crâne réel sur lequel repose une mouche.

Je peins l'image d'un crâne sur lequel est posé un papillon.

L'objet tangible et muet évoque le désespoir de l'homme moderne face à la mort. Le regard vient buter sur cette infranchissable barrière de l'objet concret mis en scène, dérisoire caricature de l'œuvre d'art. La vanité n'est plus ici qu'un référent culturel et le sens est celui du non-sens.

Au contraire l'image peinte symbolise. Elle parle. L'homme dans toute sa dimension physique, psychique et spirituelle est ici le référent et le papillon, la promesse de la résurrection. La vanité livre son sens...

 

© 2012 août 2007