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TURNER ET SES PEINTRES Splendeurs et ambiguïtés 14 AVRIL 2010 Au Grand palaisTurner est confronté aux peintres qu'il affectionnait et dont il s'est nourri avec voracité. Occasion unique d'admirer des toiles aussi différentes que celles de Poussin (sublime déluge!), Watteau (féeriques petites cousines...), Ruysdael, Rembrandt, Rubens, Canaletto, Claude Gellée dit le Lorrain, mais aussi de maîtres moins célèbres mais tout à fait admirable comme Albert Cuyp ou Loutherbourg et bien sûr de redécouvrir les rivaux anglais de Turner le nostalgique Bonnington et l'époustouflant Constable.
Je dois avouer que j'ai longtemps ignoré Turner. D'abord par méconnaissance de son œuvre, puis par méfiance. À quatorze ans, le premier livre d'art que je m'offrais, avec mon argent de poche, fut une monographie de Dürer, vinrent ensuite Botticelli, Bosch, Van Eyck... Je découvrais la peinture à l'huile avec ceux-là même qui l'avaient créée dans son absolue perfection originelle. Suivirent les peintres romantiques ; mais les premières reproductions en couleur de tableaux de Turner que je contemplais me laissèrent assez indifférent. À ce maître anglais que d'aucuns présentaient comme un « précurseur » des Impressionnistes, voire de la peinture abstraite, je préférais le romantisme rustique de son « rival » Constable. Puis vint la méfiance : en vingt ans d'enseignement, j'avais pu constater combien Turner était le peintre le plus copié, délayé, rabâché et remâché dans les ateliers d'arts plastiques, partageant avec Monet et Van Gogh le privilège fort ambigu de favoriser l'accès du grand public au « grand art » de la peinture. Enfin je pris connaissance de l'ensemble de l'œuvre peint de Turner qu'on ne peut en aucun cas restreindre aux quelques toiles de sa dernière période, reproduites à satiété, d'une beauté dépouillée et enivrée par ce soleil-Dieu qu'il vénérait tant... Cette superbe exposition où Turner est confronté aux artistes qui l'ont inspiré et qu'il n'a eu de cesse de vouloir dépasser en une quête à la fois touchante et puérile, me permet d'avoir aujourd'hui une vision plus nette de l'art de ce génial contemporain de Beethoven et Mendelssohn ; de mesurer aussi tout ce qui peut dans cette oeuvre séduire nos contemporains et par là même toute l'ambiguïté de Turner.
(J.M.W.Turner, What you will) Turner souffrait-il d'un complexe d'infériorité ? Cette frénésie avec laquelle il lui fallait peindre dans le style de... se sentir au moins l'égal de... sans toujours pouvoir dépasser ceux qu'il copiait. Cela ne lui réussit pas toujours... loin de là ! La comparaison avec le petit chef-d'œuvre de Watteau est révélatrice. What you will, avec ses personnages raides, son intrigue anecdotique et un peu confuse, paraît tout à fait médiocre face à la poésie du maître de Cythère.
(J.A.Watteau, les Deux cousines) Quant à la belle vue de Venise au ciel d'un bleu étincelant, elle ne retrouve pas pour autant la saveur proprement vénitienne et la subtile architecture de Canaletto. Nettement plus réussie, la Traversée du ruisseau, inspirée du Moïse sauvé des eaux du Lorrain (un grand format vertical rare chez Turner) est un chef-d'œuvre où la sensibilité romantique se marie délicatement à l'ordre classique. Et comment ne pas avouer mon faible pour Dolbadern Castle, « là où la nature dresse ses montagnes vers le ciel, majestueuse solitude... »
(J.M.W.Turner, le Château de Dolbadern) L'accrochage de cette exposition en plaçant côte à côte l'Inauguration du pont Waterloo de Constable et la Ville d'Utrecht prenant la mer de Turner, rappelle la rivalité qui opposait ces deux peintres. Rappelons ici l'anecdote célèbre : en 1832, ces deux œuvres sont exposées dans une même salle. Alors que Constable rehaussait de vermillon son tableau, Turner court chercher sa palette pour ajouter une tache de minium au bas de sa marine dont le ton abaisse aussitôt l'éclat de ceux de son rival. Le lendemain, il transformera cet ajout en bouée. Constable dira plus tard : « il est entré et il m'a fusillé. » Les commentateurs habituels insistent pour louer ici le génie de Turner, triomphant dans ce duel passionnant, par l'exaltation de la couleur de sa toile au détriment des rutilances de son adversaire.
(J.M.W.Turner, la "Ville d'Utrecht" prenant la mer) « Vainqueur, Turner l'est à chaque fois, commente Charles Robert Leslie ». Est-ce bien sûr ? Je n'en suis pas certain. Et puis sont-ce uniquement les rouges de Constable qui ont perturbé Turner ? Je n'en suis pas certain non plus. Il suffit de regarder avec attention la matière même de ces deux chefs-d'œuvre. La marine de Turner est superbe (et n'avait nul besoin de cette petite bouée!), mais reste de facture assez lisse et surtout n'atteint nulle part à l'éblouissante virtuosité de Constable.
(John Constable, l'Inauguration du pont de Waterloo) La reproduction photographique est souvent trompeuse. Le tableau de Constable paraît très léché -- voire encombré -- lorsqu'il et reproduit à côté de celui de Turner, mais lorsqu'on le VOIT dans sa pleine réalité (130,8*218) on est totalement subjugué par ces touches quasi abstraites (« la neige de Constable») qu'un Pollock n'aurait pas reniées et qui, à plus d'un mètre, ordonne le chaos coloré pour restituer vie et paysage. Ni Monet, ni Pissarro ne feront mieux. Cette touche là est totalement « moderne » et ne serait-ce pas elle qui a stigmatisé la jalousie du maître ? De fait Turner n'a su trouver d'autres réponses que ce stratagème douteux de la bouée rouge... Enfin, on sait combien Turner a pu être odieux envers son rival. Ainsi lorsque Constable présenta sa candidature pour entrer à l'Académie, Turner le reçut sur le pas de la porte avec la plus grande impolitesse pour lui signifier qu'il ne voterait pas pour lui ! (Et il faut croire que ces messieurs de l'Académie royale avaient bien senti le génie de Constable car aussitôt admis, un autre rival, Chantry, s'empara de sa palette pour tout simplement effacer le premier plan de l'un des chefs-d'œuvre de l'artiste exposé au salon, le Château de Hadleigh!) Car en vérité, aucun des tableaux de Turner, qui fut incontestablement le maître des grands mouvements et du flou luminescent, ne présente cette prodigieuse nervosité de la touche qui était celle de Constable. Ces deux rivaux étaient en vérité les deux plus grands peintres anglais de leur temps, mais je crois que Turner malgré d'incontestables réussites tout au long de sa carrière, a mis plus de temps à se trouver... Constable que les admirateurs de Turner ont si souvent calomnié, admirait cependant son rival. N'avait-il pas écrit en 1828 : « Turner a des visions glorieuses et magnifiques. Ce ne sont que des visions, mais c'est encore de l'art, et on peut vivre et mourir avec de telles images... » Or tous deux avaient tout appris du Lorrain...
(Claude Lorrain, Port de mer au soleil couchant) Turner a tellement été ébloui par l'œuvre de Claude, qu'il n'aura de cesse de l'égaler à défaut de le surpasser au point de demander par testament à être accroché à côté du Lorrain à la National Gallery. Touchante naïveté ! Cependant quelque chose me frappe : les soleils de Turner, surchargés en pâte (au point d'avoir prématurément craquelé !) paraissent bien lourds en comparaison de l'épiphanique transparence des astres couchants du Lorrain. Turner, en une quête acharnée et quasi désespérée de la lumière, peint blanc sur blanc et surcharge même ses glacis... C'est pourtant à travers cette dévoration et cette digestion des maîtres qui l'ont précédé que l'Anglais se révèle enfin tel qu'en lui-même. La dernière salle où apparaissent dans toute leur splendeur les derniers chefs-d'oeuvre de Turner, dont l'extraordinaire et fameuse tempête de neige, est révélatrice. Ici Turner ne craint plus de rival. Mais c'est là où justement son œuvre dévoile toute son ambiguïté. Car il faut bien évoquer toute l'ambiguïté de l'art de Turner qui explique les raisons de son extraordinaire succès auprès de nos contemporains ! Pierre Wat note que pour l'Anglais, le tableau « n'est plus une image de l'infini, mais un fragment du grand tout, impossible à circonscrire. » Mais ce qui peut apparaître ici comme une qualité est en vérité une perte. Ce n'est pas un hasard si l'oeuvre de Turner est contemporaine de l'Enquête philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau d'Edmund Burke, qui soudain dévoile le fossé subrepticement creusé entre la métaphysique des Anciens et le sentiment d'exil et d'effroi de l'homme moderne... Il suffit de lire les commentaires florissants des critiques et historiens de l'art à l'occasion de cette exposition. Le choix même des termes pour célébrer le génie de Turner est particulièrement révélateur : « Le chaos cesse d'être une image, ils contaminent la peinture elle-même, espace, brosse, couleur. » (Stéphane Guégan) « Turner annonce une toute nouvelle conception du chaos, celle de l'activité constante du désordre. » (Pierre Sterckx). En somme tout le génie de Turner se réduirait à avoir su introduire le chaos dans la peinture... Singulier privilège... bien digne de notre temps ! Encore l'a-t-il fait avec un rare génie, totalement absent de la majorité des destructeurs patentés et décoés qui trônent au cœur de nos expositions contemporaines.
(J.M.W.Turner, Tempête de neige) Avec Turner la matière picturale acquiert une présence déterminante annonçant cette régression sémantique qui en fera le sujet même de la peinture contemporaine. De ce point de vue la superbe tempête de neige de 1842 est une véritable charte. Le peintre témoigne ici d'un souvenir personnel : il aurait été à bord de l'Ariel, au milieu de la tempête, suppliant les marins de l'attacher au mât pour pouvoir tout observer. Cependant l'anecdote est fort douteuse, aucun ferry de ce nom n'ayant quitté Harwich à cette date. Qu'importe : la mystification est signifiante... Moderne Ulysse, passager de ce bateau à vapeur, figure de la modernité, augurant la tourmente sociale et économique, l'Anglais ne veut rien perdre de cette industrialisation polluante et triomphante luttant contre la force cyclique et surhumaine de la nature. Les dernières toiles de Turner nous révèlent un artiste témoin d'une apocalypse qui le fascine autant qu'elle l'effraie... De ce point de vue c'est une grande erreur que d'en faire un précurseur de l'hédonisme bourgeois des Impressionnistes. Debussy ne s'y est pas trompé, qui écrivait avec son humour caustique : « J'essaie de faire quelque chose de différent -- des réalités si l'on peut dire -- quelque chose que les imbéciles appellent Impressionnisme, un terme très mal employé, notamment par les critiques qui n'hésitent pas à l'appliquer à Turner, le plus grand mystificateur de toutes les formes d'art. » Éric Shanes voit en Turner un peintre platonicien, « projetant dans sa peinture une réalité surnaturelle correspondant au monde des idées de Platon » ; mais je crains que Shanes ne confonde ici les mirages du monde psychique avec les lumières du monde spirituel... Curieux platonicien en effet qui était hanté à la fin de sa vie par une angoisse de la mort exacerbée par ses doutes sur l'au-delà au point de sombrer dans la tentation de l'alcool ! Turner est à mon sens un peintre luciférien, au sens strict, et c'est ce qui en fait sa tragique grandeur. Lucifer est le porte-lumière, cette lumière qui obséda tant le peintre, au point de proclamer que le soleil est Dieu, phrase dont l'inversion sémantique -- ô combien révélatrice -- évoque irrésistiblement la chute de l'archange déchu. L'ange de lumière prétend non seulement égaler Dieu, mais être réellement le seul et vrai Dieu au-dessus duquel il n'est rien. Fatale idolâtrie. Est-ce bien un hasard si au même moment où Turner fait du soleil et de la lumière le vrai Dieu, que les nouveaux exégètes de la modernité publient la thèse selon laquelle le Christ serait un mythe solaire ? Les réductions mythologiques de Max Müller ne sont pas loin... et avec lui ce panthéisme New-Age, propagé par une pseudo écologie agnostique qui triomphe aujourd'hui...
(Nicolas Poussin, l'Hiver ou le Déluge) Au fond tout le drame du peintre est résumé dans cette confrontation symbolique qui ouvre l'exposition entre l'Hiver de Poussin (1675) et le Déluge de Turner (1805). Le tableau de Poussin, inséparable de sa description des trois autres saisons qu'on peut admirer au Louvre, évoque à travers l'hiver, le dernier âge du monde s'ouvrant par le déluge. Tout, dans la conception et le choix des attitudes exprime une conception cyclique de la nature (le serpent enroulé sur le rocher) et son intégration « à plus haut sens » dans la théologie chrétienne (l'homme criant sur la barque dressée vers le ciel). Au cœur même du chaos le plus atroce, l'homme relié de la Tradition garde la vertu de l'Espérance -- l'enfant sauvé et vêtu de rouge annonçant le Christ triomphant. Le tableau de Turner n'est plus, lui, qu'un somptueux chaos d'artiste, où la giration implacable de la nature balaie l'humanité dans un vortex digne de Rubens, mais d'où toute espérance chrétienne est bannie...
(J.M.W.Turner, le Déluge) Note au sujet du soleil de Turner 30 AVRIL 2010
Une fidèle lectrice de ce site trouve que j'ai été « bien sévère pour Turner » et m'écrit : « il pensait bien évidemment que le soleil bien présent dans ses œuvres venait de Dieu. » Mais est-ce bien sûr ? D'abord --je le répète -- pour moi Turner est un très grand artiste, merveilleux aquarelliste et subtil coloriste. Ma « sévérité » ou plus exactement mes réserves, ne concernent pas Turner en tant que peintre, mais plus précisément la signification ultime de sa dernière période qui est (comme par hasard...) la plus prisée de nos contemporains. Or justement, si cette assertion que l'on prête à Turner est authentique, il a bien dit « le soleil est Dieu » et non « le soleil vient de Dieu. » On peut certes -- si l'on veut -- dire que le soleil est un dieu ou qu'il est la manifestation d'un dieu. Après tout, même l'authentique tradition chrétienne envisage des anges recteurs pour chaque planète -- ce que rappelle expressément Saint-Thomas d'Aquin. Mais dire que le soleil est Dieu n'est pas du tout la même chose et relève d'une vision panthéiste (au sens moderne du mot) ou au mieux d'un vague spiritualisme naturaliste. Même pour le paganisme gréco-romain, Hélios n'était nullement le dieu suprême -- pas plus qu'il ne l'était en vérité chez les anciens Égyptiens ! Le soleil, aussi bien que la lune et les astres errants du ciel, ont été adorés non pour eux-mêmes, mais bien plus comme symboles de la divinité, comme l'avait déjà bien vu Plutarque qui était prêtre d'Apollon à Delphes : «… La plupart de nos prédécesseurs croyaient qu'Apollon et le soleil ne sont qu'un seul et même dieu ; mais ceux qui connaissaient et on aurait là belle et sage analogie, ce qu'est le corps pour l'âme, la vue pour l'intellect, la lumière pour la vérité, ils conjecturaient que ceci, la puissance du soleil l'est pour la nature d'Apollon, en montrant que le premier est l'enfant et le rejeton, toujours en devenir, du second, toujours dans l'être. » (Plutarque, La Disparition des oracles) Quant aux doutes et aux angoisses de Turner à la fin de sa vie, je renvoie à Éric Shanes dont l'importante biographie, souvent rééditée a été publiée à Londres en 1990. Shanes écrit notamment : « ...au fil des ans, son angoisse de la mort ne fit que s'accentuer et il se comportait de plus en plus bizarrement. » (Au point que la reine Victoria le considérait comme devenu fou !) Et Shanes précise qu'il se mit aussi à boire et que sa peur de la mort était exacerbée par ses doutes sur l'au-delà. Encore une fois, de ce point de vue, tout l'oppose aux stoïcien chrétien que fut Nicolas Poussin dont la foi et la sagesse s'affirmaient avec la vieillesse... et dont justement le Déluge représente le testament spirituel. «Il se faut conformer à la volonté de Dieu, qui ordonne ainsi les choses, et la nécessité veut qu'elles se passent ainsi.» (Lettre à Chantelou)
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| © 2012 août 2007 |
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