QUI PEINT : LE CERVEAU OU L'HOMME ?

Qui peint ? La main ? La pensée ? La volonté ? L'instinct ? Intuition ?

QUI ?

À l'atelier de Neuilly, entretien avec le Dr W***au sujet de l'âme et de la vie après la mort. Le docteur souscrit à la thèse aujourd'hui communément admise par le monde scientifique : il n'y a plus de conscience après le décès. Tout au plus accepte-t-il d'idée d'une conscience universelle…
Toujours cette réduction de l'âme et de la conscience à une pure production biochimique dont j'ai déjà parlé à propos de l'Élégance du hérisson ! Cela me remet en mémoire cette affiche vue à la Gare Saint-Lazare il y a quelque temps, une publicité pour un magazine de vulgarisation scientifique : « COMMENT LE CERVEAU GÈRE NOTRE SEXUALITÉ. »
Cette manchette, pour la majorité de nos contemporains, est sans doute d'une grande banalité et semble simplement formulée pour piquer la curiosité des lecteurs moyennement cultivés.
Et pourtant, cette phrase accrocheuse soulève de redoutables problèmes de société et de philosophie ! Une telle formulation, déjà, appelle quelques remarques. Elle n'aurait jamais pu voir le jour avant la vague de scientisme naïf qui a déferlé sur le monde depuis plus d'un siècle. Chaque mot devrait être ici analysé…
Passons sur le verbe gérer, comme si la sexualité était une entreprise qu'il nous faudrait gérer : vocabulaire de bourgeois mercantile…
Passons aussi sur l'homosexualité : nos ancêtres auraient ici parlé de passions, de volupté ou d'amours (au pluriel). Mais la réduction de l'Éros à la seule génitalité et l'emploi du mot sexualité, issu du vocabulaire biologique, est bien évidemment un choix déshumanisant permettant de se donner l'illusion d'une prétendue objectivité…
Mais passons…
Passons donc sur tout cela et arrivons à l'essentiel : c'est donc le cerveau qui gère notre sexualité… Voilà l'affirmation tranquille et en vérité parfaitement hallucinante qui est ici péremptoirement énoncée ! Nos pères, eux, aurait demandé : « comment l'homme gouverne ses passions ? », Mais nous, aujourd'hui, nous nous interrogeons : « comment le cerveau gère notre sexualité ? »
Et qu'on ne s'y trompe pas ! Il ne s'agit pas du tout de deux façons différentes de poser la même question ! Entre les deux, l'homme a tout simplement disparu…
Signe des temps : ce qui n'était jusqu'à ce jour qu'un organe, l'instrument d'une volonté et le relais de l'âme, devient aujourd'hui sujet, plus même, le seul et unique sujet reconnu ! L'homme contemporain n'est plus qu'un cerveau à pattes. C'est le triomphe du déterminisme biochimique. Ce n'est plus une âme humaine qui s'exprime par la peinture, c'est une cervelle qui joue du badigeon pour d'obscures raisons animales que l'évolution relie péniblement à l'univers magique de la prélogique…

Dans ces conditions effectivement,, se demander qui peint n'a guère de sens…
L'idée est maintenant générale. La pensée n'est que le produit d'un agencement neuronal et toutes nos réflexions, tout nos sentiments et nos états d'âme ne sont plus que des réactions chimiques. Même ce bon vieil inconscient freudien n'a pu ici sa place. Je me souviens d'un numéro de Science & Vie (ce sont les champions du genre !) qui avait d'ores et déjà classé la psychanalyse comme une imposture parce qu'elle n'était pas scientifiquement prouvé (le grand argument de notre temps !) Le rêve serait en fait produit par le mouvement des globes oculaires : singulière inversion des causalités !
Faut-il en rire ou en pleurer ? !
Mais ce qui est bel et bien prouvé en l'occurrence, c'est l'imposture de l'argumentation scientifique quand elle croit échapper aux sous-entendus idéologiques. Il n'y a en réalité aucune objectivité scientifique.
On disait jadis ars sine scientia nihil : l'art n'est rien sans la science. On pourrait aussi bien inverser la proposition : scientia sine ars nihil, la science n'est rien sans l'art. L'art est tributaire d'un savoir. Le but de la science est de permettre l'épanouissement d'un art qui lui-même est une vision du monde. Il n'est point de science sans application en aval et sans finalité. Le prodigieux développement technologique du monde contemporain en est l'illustration éclatante, mais à l'inverse le non moins prodigieux chaos social, économique et politique de notre temps montre qu'en amont, il ne peut y avoir de science sans idéologie. Toute science, toute théorie scientifiques et toute invention technique porte le sceau idéologique de son époque.
Pas d'objectivité scientifique donc.
Est-ce mal ? Non puisqu'il est impossible de faire autrement. Le mal vient du refus de cette évidence.
Et j'en reviens aux remarques de ce bon docteur W*** et à cette formidable assertion relevée sur une affiche : c'est donc le cerveau qui gouverne l'homme. Car, bien sûr, ce n'est pas seulement notre sexualité que le cerveau gère, mais tout les comportements humains ! La belle affaire ! Mais ne voit-on pas cette simple évidence de bon sens (mais c'est, n'est-ce pas, la chose du monde la moins bien partagée...) que si cela est vrai, cela est faux. Car comment donc une pure sécrétion chimique programmée pour gérer un individu et au-delà toute une espèce, qui ne serait en somme que le reflet d'une adaptation à un milieu donné dans un temps donné, pourrait-elle énoncer la moindre pensée objective et la moindre vérité ? Le cerveau d'un extraterrestre produit par l'évolution et la sélection naturelle d'un autre monde aurait évidemment une toute autre conception que nous de la science et du monde et trouverait très probablement parfaitement grotesques nos conceptions et nos représentations...
L'idée même qu'il puisse y avoir une vérité accessible à la pensée est la preuve manifeste que justement le cerveau n'est pas et ne peut pas être le sujet réel. Ce qui reviendrait à dire qu'un poste de radio puisse être l'auteur des émissions qu'il transmet… Comme le rappelle opportunément Jean Borella, « ...le cerveau est un médium de communication psycho-corporelle : il transmet au corps, pour signifier, parole, écriture, symbolisme) ou pour agir (gestualité efficace), les informations et messages qui viennent de la pensée, ou, inversement, il transmet à la pensée, pour les connaître et les juger, les informations et messages venant du monde du corps lui-même, parce que le tissu cérébral est le lieu même où s'effectue cet échange est cette transformation, ou encore, parce qu'il est l'organe propre d'une telle transformation. » (Jean Borella, La pédagogie contre l'éducation : de la logique pédagomaniaque.) *

On se gausse de celui qui croit à l'existence de l'âme. Mais qui est le plus naïf ? Celui qui prend le poste pour un émetteur ou celui qui ne voit dans ce dernier qu'un récepteur et transmetteur ? Mais il est vrai que depuis Galilée et la théâtralisation du monde, nos savants ont réduit le monde à une matière qui, paradoxalement, se fait de plus en plus évanescente...
Le docteur W*** qui est sensible à l'art et même à l'idée d'un inconscient collectif ne se gausse point de ceux qui croient en l'existence de l'âme, mais sourit tout de même à l'idée de la résurrection des morts qui lui paraît être le comble du ridicule. Je reviendrai une autre fois sur ce sujet crucial si incompris de nos contemporains, mais pour terminer ce long commentaire, je ferai remarquer qu'en ce moment même a lieu un débat sur la bioéthique et sur l'utilisation d'embryons humains au profit de la recherche scientifique qui est l'aboutissement logique de cette réduction de l'homme à un simple agrégat de molécules… Enfin la même remarque vaut ici pour la peinture dite contemporaine essentiellement vouée à la matière qui n'est plus informée par la moindre âme…

MERCREDI 8 JUIN 2011

* En note, cet auteur ajoutait cette remarque fondamentale que je citais dans ma critique de l'Élégance du hérisson et que je donne ici intégralempent : « Cette indépendance intrinsèque de la pensée ne peut être infirmée par aucune « découverte » scientifique. Toute réduction, présente ou future, du psychomental et du spirituel au corporel, se heurte à l'irréfutable objection suivante que, si la thèse réductionniste est vraie, alors elle n'est elle même qu'un produit du fonctionnement cérébral de son auteur, et donc ne saurait avoir valeur de vérité, puisqu'elle est un pur effet entièrement déterminé, et qui pourrait être tout à fait différent. Le biologiste matérialiste et dans la situation d'un homme qui proclamerait à haute voix : « je suis muet ». » (J. Borella, op.cit.)

 

© 2012 août 2007