(Le Tombeau sur la colline, tableau virtuel)

TOMBEAU

Août 2008

Un cimetière sur la colline. Sur la hauteur de Boissy-le-Bois. Le 14 août 2008. Une journée ensoleillée et douce. La fraîcheur d'un vent léger se glisse entre les tombes. Un homme aux cheveux entièrement rasés se tient devant une fosse fraîchement creusée dans la terre rousse. À sa gauche, un officier des pompes funèbres tend en vain le seau où trempe un goupillon. L'homme ne bénira pas le cercueil. Il tient dans la main droite un bouquet de fleurs déjà fanées. Ses yeux sont rougis par les larmes. Le visage est ravagé par la douleur et l'insomnie. D'un geste de dépit -- presque de colère d'enfant -- il lance le bouquet dans la fosse.
Ce bouquet, il le destinait à sa femme, heureux de lui annoncer quelques jours auparavant, une bonne nouvelle : l'amélioration de son état de santé. Mais sa femme fut terrassée ce soir-là par une rupture d'anévrisme que rien ne laissait prévoir. Elle avait 54 ans.
C'est à mon tour, de m'approcher de la fosse. Je regarde le cercueil et ce bouquet. L'officier me retient. « Faites attention : ne vous approchez pas trop ! » Je regarde à mes pieds cette terre ébouleuse. Ai-je donc envie de descendre moi aussi dans cette fosse ?

(Le Cimetière de Montjavoult, aquarelle)

Cette femme qu'on a déposée dans ce coffre de bois verni, je la connaissais. C'était une de mes élèves. Martine Bricoud. J'avais dîné en sa compagnie un peu plus d'un mois auparavant. Je me souviens : elle était assise en face de moi. Nous partagions des intérêts communs, notamment pour la littérature. Je venais de lui offrir un exemplaire de mon roman de jeunesse. J'appréciais son caractère rebelle, son humour et sa fantaisie, voilant pudiquement des exigences absolues. Elle m'avait offert un roman coquin d'Esparbec pour me remercier d'avoir dressé son horoscope. Hélas, elle n'a point échappé à la faux de Saturne transitant le signe de la Vierge...
La peinture avait été une révélation pour elle, comme un saut vers cette liberté à laquelle elle aspirait. Pour elle, qui n'était pas religieuse, peindre c'était un peu ouvrir une porte vers un autre monde. Cette porte, elle l'a brutalement ouverte, d'une autre façon, pour un passage définitif.

(Espace sacré, tableau virtuel)

Et devant cette fosse, j'essaie de sentir sa présence, de lui parler, d'atteindre son âme, de lui conseiller de ne pas demeurer ici, mais de commencer maintenant ce grand voyage, de quitter au plus vite son corps pour entrer dans ce que les Tibétains nomment le Bardo... l'état intermédiaire...
C'est terrible, mais en de telles circonstances les vivants ne pensent pas aux trépassés. Ils sont tout à leur souffrance -- d'autant plus terrible que la mort est brutale et qu'elle fauche une mère, une épouse ou un enfant et qu'elle semble si injuste ! Cela m'a frappé durant la cérémonie religieuse. Une cérémonie douloureuse. Ce n'était pas vraiment une messe (point de communion). Signe des temps. Aujourd'hui, on ménage la sensibilité des athées ou des agnostiques. À plusieurs reprises le prêtre s'est presque excusé d'accomplir un rituel catholique, invitant ceux qui ne croyaient pas à faire des gestes à leur convenance... En vérité, c'est insensé ! car enfin, il y a toujours eu des libres-penseurs qui, soit, ne venaient pas aux cérémonies religieuses, soit s'y rendaient par convenance ou mieux par sympathie, et dans ce cas acceptaient d'assister à un rituel catholique ; le prêtre d'ailleurs n'exigeant point la récitation du Notre Père... C'est cela, la vraie tolérance et non l'inverse ! Il faut vraiment que le monde soit en fin de course pour voir et entendre de telles choses !
Plus terrible encore : le prêtre a autorisé le veuf a exprimé publiquement sa peine et le malheureux, pris de sanglots et obligé de s'interrompre à plusieurs reprises, a offert à l'assistance le spectacle tragique d'un homme désemparé et débordé par la souffrance... Alors que le but d'une telle cérémonie est au contraire de soulager la peine des participants en l'encadrant dans un rituel transcendant la douleur. L'expression de la souffrance est certes nécessaire, mais pas à ce moment-là, ni dans ce lieu consacré qui au contraire invite à passer sur un autre plan et à exprimer sa peine sur un autre mode... Et enfin -- et je reviens maintenant à mon idée première -- un temps liturgique, où tout est fait pour permettre au défunt de pénétrer dans l'autre monde.

(Le Cimetière, tableau virtuel)

Car enfin -- et c'est bien la le mérite de la messe catholique et des rituels funéraires des traditions spirituelles authentiques -- il ne s'agit pas seulement de consoler les vivants, mais avant tout d'assurer le salut des morts ! Pour nous tous, la vie allait continuer, la douleur finir par s'apaiser et surtout, à l'exception du conjoint et de ses enfants, la vie de chacun n'allait pas connaître de solution de continuité... Mais pour l'être dont le corps est mis en bière, il en va tout autrement. Si l'on admet l'existence d'une âme (et d'un corps subtil) -- et je suis de ceux qui en ont la certitude, tant par l'expérience vécue que par l'usage de la raison et l'intuition -- c'est alors le grand saut, exactement semblable au « traumatisme » de la naissance et ce n'est pas rien !

(Tombeau de Cécile, aquarelle)

Or un rituel funéraire met tout en œuvre pour accompagner le mort nouveau-né dans ce changement d'état consécutif à la mort physiologique. Il est juste alors que l'assistance à ce moment, déposant sa souffrance et la déplaçant, tente elle aussi d'accompagner cette nouvelle naissance et la messe y contribue parfaitement.
Telles étaient mes pensées ce jour-là. Martine les a-t-elle perçues ? Avait-elle émergé de ce brouillard de la conscience qui -- dit-on -- saisit l'âme à son réveil ?
Il ne m'était pas indifférent qu'avant ce grand saut dans l'inconnu, Martine se soit consacrée avec enthousiasme à la découverte de l'expression picturale...
Oui, le tableau est une porte vers l'invisible.
La porte royale du symbole.

(L'Entrée du cimetière de Rennes, aquarelle)

(Les Chrysanthèmes, tableau virtuel)

« Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau :
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau !

Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chante les louanges
De la mère de Dieu !

O blanche fiancée !
O jeune vierge en fleur !
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur !

L'éternité profonde
Souriait dans vos yeux...
Flambeaux éteints du monde,
Rallumez-vous aux cieux ! »

(Gérard de Nerval, Les Cydalises.)

(Pensée des morts, tableau virtuel)

PENSEE DES MORTS

« C'est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau,
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau ;
Triste, hélas ! dans le ciel même,
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,
Et lui dit : « ma tombe est verte !
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas ! »

(Alphonse de Lamartine, Pensée des Morts.)

 

 

Le jour des morts. Jour de couleurs aux chrysanthèmes dispersés. Jour où les tombes se couvrent d'un tabard aux lumières de l'automne.
Ce jour où les pensées non plus s'orientent mais « s'occidentent » vers le lieu du passage.
Pensées des morts : tel est le beau titre d'une des Harmonies poétiques et religieuses de Franz Liszt où passe le souvenir de l'élégie de la sonate quasi una fantasia de Beethoven baignée d'un clair de lune plus funèbre que nocturne (on sait que ce titre ne lui fut pas donné par le compositeur, mais par le poète Rellstab).
Pensées des morts présents, des morts lointains, des morts connus et inconnus. Tous ceux qui ne m'ont jamais vraiment quitté...

Mon père et ma mère, là-bas au cimetière du Vésinet... et le frère aîné jamais connu...

(Mère & fils, aquarelle) 

...et cette fille du peintre espagnol Eduardo-Leon Garrido (1856-1949), Mercedes, dont je conserve le beau portrait impressionniste (dans cette attitude mélancolique caractéristique que j'ai moi aussi illustrée) et qui m'initiait jadis à l'harmonie des sons, au toucher du piano...

(Mercedes Marie par E.L Gazrrido, huile sur bois)

Tout comme son époux, le peintre Gabriel Marie, m'initiait au dessin et à la couleur.

(Falaises normandes par G. Marie, huile sur bois)

Pensées aussi pour sa sœur, Juliette, demeurée vieille fille comme on dit, pourtant si passionnément aimée d'Édouard Garrido (fils de Léon Garrido et ancien directeur des Beaux-Arts de Caen) qui brossa d'elle un splendide portrait...

(Juliette Marie par E. Garrido, huile sur toile)

Pensées aussi des animaux morts, des chats particulièrement  qui depuis mon enfance ont accompagné mon chemin de vie.

(Le Chat au pied de la croix, ébauche à l'huile)

Pensées des morts plus récents, comme les parents de cet ami qui se sont éteints l'un après l'autre, et cette élève dont j'ai évoqué les funérailles plus haut. A-t-elle maintenant quitté l'état intermédiaire qui trouble un temps ceux qui ont passé ?

Où vivent-ils ? Quel astre à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peuplé ces îles de lumière ?

Où planent-ils entre le ciel et nous ?

 

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de sœur, et d'amante, et de femme ?

À ces appels ne répondront-t-il pas ?

 

Une forte pensée également pour le docteur G. dit "Pompom" mort fièrement le 26 octobre 2008 dans ce fauteuil où une maladie nerveuse l'avait immobilisé, nouant dans sa gorge les mots de la révolte que lui inspirait la médiocratie universelle et totalitaire insidieusement distillée dans le sang de nos "démocraties." Hommage au courage de cet homme qui n'a pas hésité à écrire tout ce qu'il savait malgré la langue de bois et la répression de tout ce qui touche aux grands tabous du monde contemporains. Je me souviendrai longtemps d'une mémorable visite à son extraordinaire domicile, véritable cabinet d'histoire et de curiosités, avec une amie commune qui m'avait accordé le privilège de cette rencontre.

Mort prématurée du sommeil et résurrection du réveil, tant il est vrai que l'antonyme de la mort n'est pas la vie, mais la naissance... Mort, naissance : deux mots pour désigner une seule et même chose, selon la rive d'où l'on regarde...

(Le Garçon et sa grand-mère, lavis d'encre brune)

Pensées enfin de toutes ces morts qui, pour ne pas être spectaculaires, n'en sont pas moins réelles : mort d'un état d'être, de l'enfance, de l'adolescence, d'un sentiment, d'un amour, d'une période de l'existence.

(L'Urne funéraire, aquarelle)

Pensées en couleurs. Pensées peintes. Comme l'étonnant film américain « Au-delà de vos rêves » où Robin Williams  transite dans un monde de peintures imaginées par sa veuve...
C'est tout cela que je vois dans ces collines d'automne. Si le paysage est bien un état d'âme, ces vues d'Énencourt en novembre sont des pensées des morts...

(La Vallée de l'Aunette en automne, peinture à la cire)

Ils furent ceux que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faible comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

O père ! ô Juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

 

 (Alphonse de Lamartine, Pensée des Morts.)

Pensée enfin pour celle qui disparaissait entre ciel et mer en juin 2009... à l'horizon de toutes les révélations...

PENSEES POUR VERONIQUE

 

© 2012 août 2007