QUELQUES REMARQUES AU SUJET DES IMAGES EN 3D

(Ou du bon usage de l'illusion en art...)

 Certains s'étonneront peut-être de voir se mêler dans ces galeries, images peintes à la main et images virtuelles réalisées sur ordinateur. Ce qui aime le beau métier, s'offusque de l'utilisation de la technologie numérique pour créer des images. Lorsque l'ordinateur calcule les ombres, les lumières et les perspectives, on s'écrie : « mais alors, c'est facile ! » Pourtant les logiciels 3D sont d'un maniement complexe et l'idée d'une composition ou d'un sujet et sa mise en œuvre sur un PC ne sont pas si faciles...

Souvent lorsqu'on propose à un élève d'utiliser un calque pour préparer le dessin, on entend cette réflexion : « mais c'est facile avec un calque ». Sous-entendu : si j'étais un grand artiste, je n'aurais pas besoin de calque. Cet élève ignore -- comme beaucoup -- que le calque a justement été inventé dès le début de l'histoire de la peinture par les grands artistes eux-mêmes et qu'ils s'en sont toujours largement servis. Songeons à Ingres -- un des plus grands dessinateurs de l'histoire -- qui calquait à tour de bras des modèles dans les journaux de mode de son temps ou les albums d'histoire antique. Je pourrais multiplier les exemples. Revenons à notre élève. Dans ce cas, il suffit de prendre le calque et de le mettre entre ses mains : « facile, dites-vous ? » Et l'élève, souvent incapable de repérer les lignes essentielles de l'image à reproduire, réalise un calque inutilisable. Il n'y a plus qu'à montrer comment traduire les volumes en ligne pour rectifier le calque. Déjà, l'apprenti comprend qu'il faut maîtriser le dessin pour se servir d'un calque. On reporte le dessin sur la toile et -- oh surprise ! -- il découvre que ce n'est pas plus évident de peindre un dessin décalqué. Décidément le calque, ce n'est pas aussi facile qu'on imagine...
 Autre exemple : l'utilisation de la vitre à calquer, de la chambre obscure, de la photo et du projecteur. Lorsque des non-professionnels entendent parler ces outils utilisés par de nombreux artistes au cours de l'histoire, ils s'écrient : « mais alors, c'est facile de faire un tableau ! N'importe qui peut faire de la peinture ! » Canaletto et Vermeer calquaient ce qui apparaissait sur la vitre de leur chambre obscure. « Facile ? » Tenez : je vous d
onne l'appareil et les pinceaux. Faites-moi donc un Vermeer ! Mais il y a plus. Un artiste contemporain de Vermeer, Peter de Hooch disposait des mêmes outils que l'illustre peintre de Delft ; il a peint les mêmes intérieurs, les mêmes personnages et les mêmes sujets. C'est très beau Peter de Hooch , mais Vermeer, c'est bien plus beau encore. C'est qu'avec le même appareil, Vermeer imitait différemment et qu'avec les mêmes pinceaux, il touchait autrement. Il y a là matière à réfléchir. L'important, ce n'est pas l'outil : c'est le regard et la pensée du créateur.

Facile ? Mais où diable avez-vous pris l'idée que l'art pour mériter ce beau nom devrait être quelque chose de difficile ? Quel affreux sadomasochisme se tient embusqué derrière ce reproche ? Que l'apprentissage d'une technique soit parfois difficile, qui songerait à le nier ? Bien que le meilleur moyen d'apprendre soit toujours de tourner la difficulté en plaisir. Mais l'art ce n'est pas un apprentissage, c'est bien autre chose : c'est un jeu. Le jeu par excellence. Et un jeu, c'est merveilleusement facile et plaisant. Il est des peintres qui peinent pendant des années pour accoucher d'une pâle croûte quand d'autres, le temps esbaudi d'un geste vif, vous torchent un chef-d'œuvre absolu. L'inverse est aussi vrai : la croûte minute et le chef-d'œuvre jamais achevé... La notion de facilité ou de difficulté n'a guère de signification en art. Disons que c'est peut-être difficile d'atteindre la facilité, ce que montre bien l'exemple du calque.
 Méfions-nous de ces personnes qui, face à la création d'autrui, s'écrient avec aplomb : « mais c'est facile ! Je vous fais ça quand vous voulez ! » Hélas, on en rencontre beaucoup dans les milieux dits artistiques. Il est si facile de déprécier ce que l'on ne peut atteindre. Rappelons-nous ce bon La Fontaine :

 « Certain renard Gascon, d'autres disent Normand,
 Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
 Des raisins mûrs apparemment,
 Et couverts d'une peau vermeille.
 Le galant en eut fait volontiers un repas ;
 Mais comme il n'y pouvait atteindre :
 «Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats »
 Fit-il pas mieux que de se plaindre ? »

 Tous les moyens sont bons pour celui qui a une vision. À toutes les époques et sous tous les cieux, les artistes ont réalisé et continueront à réaliser des œuvres ; que ce soit avec leurs doigts, une plume d'oie, un pinceau, un ciseau, un bout de ficelle, une machine à écrire, un ordinateur, une flûte en roseau, un piano, un synthétiseur, une caméra ou je ne sais quel outil que l'ingéniosité de l'homme inventera encore. Les outils peuvent changer, mais le regard est éternel. Et l'outil s'adapte toujours à la main de l'artiste -- de la simple plume d'oie à la palette graphique -- tout simplement parce que c'est l'homme qui fait l'outil : c'est lui qui l'invente.
 Ne nous trompons pas de sujet ! Toute arme est à double tranchant. Avec le même couteau qui a servi à découper cette délicieuse tarte , je pourrais tout aussi bien assassiner. Avec de la poudre, les Chinois ont inventé les feux d'artifice ; les occidentaux se sont empressés de fabriquer des bombes. N'importe quelle invention de l'homme peut l'asservir autant que le libérer. Nous sommes bien d'accord. Mais ce n'est pas ici mon propos. Je parle aujourd'hui de la capacité de l'homme a créer, non à détruire ou enchaîner. Et je dis qu'il n'est pas de limites à l'imagination et à l'invention de l'homme, tout simplement parce qu'à l'image de Dieu, il est créateur de mondes et c'est sa joie, son bonheur absolu : créer en permanence et pour cela, toujours, il inventera de nouveaux outils et tracera de nouvelles voies. Car c'est en créant qu'il se rapproche le plus de son modèle idéal.

Ne posons point de limites arbitraires aux talents et au génie de l'homme. Nous sommes nés de l'Infini et notre vocation est de nous ouvrir à l'infinie variété des joies de la Création et d'être éternellement créateur de notre réalité et de notre bonheur. Il n'y a pas et il ne saurait y avoir de limites à cet élan.

(Le Jardin clos, tableau virtuel)

 

© 2011 août 2007