DE MERCURE ET DES SCIENCES INHUMAINES

La sonde américaine Messenger qui s'est mise en orbite autour de la planète Mercure depuis le 17 mars devrait bientôt récolter des milliers d'images de l'astre le plus rapproché du soleil. Les scientifiques et les journalistes s'extasient devant cette nouvelle prouesse technologique : la sonde a en effet effectué un trajet de 7,9 milliards de kilomètres pour atteindre une planète seulement située à 80 millions de kilomètres de la terre, obligée de faire un si grand détour pour corriger régulièrement sa trajectoire ! Si les images inédites qui nous parviendront seront certainement fort intéressantes, ces millions et ces milliards de kilomètres, en revanche, ne parlent guère à l'intelligence humaine. De ce point de vue, je me range complètement à l'avis du grand romancier allemand Thomas Mann qui déjà en 1947 écrivait dans son Docteur Faustus, à propos des spéculations sur les dimensions de l'univers :
« Or, que dire d'une telle exigence imposée à la compréhension humaine ? Je l'avoue, je suis ainsi fait que ce qui est exagérément imposant, inconcevable, ne m'arrache qu'un haussement d'épaules assez dédaigneux. L'admiration de la grandeur, l'enthousiasme, voire l'accablement qu'elle nous inspire – jouissance sans doute psychique – ne sont possibles que dans des conditions concevables, terrestres et humaines. Les pyramides sont grandes, grand le Mont-Blanc et l'intérieur de Saint-Pierre, à moins qu'on préfère réserver cet attribut au monde moral et intellectuel, à la sublimité du cœur et des pensées. Les données de la création cosmique sont simplement un bombardement assourdissant de notre intellect au moyen de chiffres remorquant deux douzaines de zéros en queue de comète, qui se piquent d'avoir encore quelque chose en commun avec la mesure et la raison. Dans ces monstruosités, il n'est rien où mes semblables puissent déceler la bonté, la beauté, la grandeur et jamais je ne comprendrai la tendance au « hosanna » que certains esprits éprouvent devant ce que l'on nomme les « œuvres de Dieu » ressortissant à la physique universelle. Comment d'ailleurs parler d'une œuvre divine au sujet d'un phénomène dont on peut indifféremment dire : « Soit ; et après ?… » ou « Hosanna » ? La première expression plutôt que la seconde me paraît être la réponse à opposer à deux douzaines de zéros derrière un 1 ou un 7, ce qui du reste ne correspond plus à rien et je ne vois aucune raison de me prosterner, le front dans la poussière, devant le quintillion. »

Cette sonde a été baptisée Messenger, dérisoire clin d'œil au dieu Mercure ravalé aujourd'hui au rang de petite planète tellurique dont on cartographie soigneusement les plaines criblées de cratères. Certes il est intéressant de savoir qu'il fait là-bas 400° C à midi et -170° C à minuit… mais combien plus riche de sens me paraît l'approche des Anciens !
Hermès restera toujours pour moi le véritable Messager des dieux, l'ange herméneute, celui qui apporte le moly à Ulysse, celui qui conduit les âmes des morts – rôle qui est aussi celui des anges du christianisme et particulièrement de l'archange Michel. Mercure, c'est encore l'agent opératif des anciens alchimistes, mais enfin et surtout, Mercure demeure la planète rectrice des poètes et des artistes peintres. Ptolémée écrivait dans sa Tétrabible : « Mercure étant seigneur de l'action afin que je le dise sommairement, fait les écrivains, grammairiens, arithméticiens, docteurs, négociateurs, banquiers, poètes, astrologues, prêtres, ceux qui déchiffrent les lettres et qui font les contrats. (…) Si Mercure et Vénus dominent, ils font les musiciens, joueurs d'orgue, chantres, poètes ou rimeurs. Et lorsqu'ils changent de lieu ensemble, ils font les comédiens, (…) ceux qui font des images en cire, et les peintres. »

L'astrologie de ces temps soi-disants obscurs était une science humaine qui avait tout à nous apprendre sur l'homme et sur son rapport au cosmos quand l'astronomie des modernes n'est plus qu'une description inhumaine d'un univers dont l'éloignement sémantique croît paradoxalement avec les efforts que nous faisons pour l'approcher et dont les applications humaines sont bien lointaines et hypothétiques…
Quand on voit combien les applications des sciences qui traditionnellement concernent la santé et l'épanouissement de l'homme sont plus que jamais inhumaines !
J'en veux pour preuve les progrès monstrueux de la science génétique que même les généticiens et les biologistes regardent aujourd'hui d'un œil effaré. Ainsi François Cambrien qui déclare très lucidement : « La technologie génétique s'apparente à un jeu d'apprentis sorciers. (…) Où sont les garde-fous permettant d'éviter les dérives ? J'y vois un parallèle avec la technologie de l'atome. Le ludique précède l'effrayant. C'est d'abord curieux, ensuite utile, avant de devenir effrayant. Dans les deux cas, les scientifiques ne veulent pas penser aux détournemenst ou aux retombées néfastes de leur recherche. Ils sont pris dans un tourbillon qui les entraînent. »
Un jeu, oui…
Terminator !
Mine de rien, les remarques de cet épidémiologiste et généticien touchent au nœud du problème. Car en vérité, le péché originel dont plus personne ne veut entendre parler pour mieux le pratiquer en toute « innocence », c'est bel et bien cela : une vaine curiosité qui entraîne une chute verticale et nous emporte dans ce tourbillon effroyable dont la force inéluctable réduit à néant les mises en garde que les derniers hommes lucides tentent depuis des siècles de faire entendre…
Le tourbillon est sans fin, car la connaissance de l'indéfini est précisément sans fin… L'indéfini est inépuisable analytiquement. On n'en finira jamais de morceler et de fragmenter les objets de l'univers, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, comme on n'achèvera jamais le séquençage du vivant et la numérisation du cosmos. Et pendant ce temps les sociétés humaines n'en finissent plus de sombrer dans un chaos socio-économique ou la violence latente s'enfle jusqu'à l'explosion… mais quel succès : nous avons envoyé une sonde dans l'espace qui bientôt va nous envoyer d'excellents clichés de la planète Mercure !
Et que nous reste-t-il, à nous autres peintres et poètes, vrais fils de Mercure, qui nous efforçons encore d'interpréter les subtils messages du Dieu herméneute, celui dont les Grecs perspicaces avaient jadis reconnu la voix dans celle de l'apôtre Paul ? Que nous reste-t-il, si ce n'est peindre et écrire en marge de ce tourbillon infernal où nous sommes nous aussi embarqués volens nolens avec le commun des mortels ?!
… en espérant que la grâce du Christ a tout de même mis fin au monde et qu'après tout, il suffit, comme Dante, de plonger au cœur du vortex pour trouver la sortie… !

MERCREDI 4 MAI

(mercurii dies)

Le Jardin d'automne (détail), tableau virtuel.

 

© 2012 août 2007