MARIE MADELEINE

DE L'ÉTOILE DU MATIN À LA NUDITÉ RETROUVÉE

Ces lignes se proposent de retrouver l'image de Marie-Madeleine dans l'arcane 17 du tarot, l'Etoile.

L'origine du tarot est fort obscur et complexe. Son existence est attestée depuis la seconde moitié du XIVe siècle, mais aucun jeu de ce temps n'a été conservé.

La dix-septième carte du tarot, baptisée l'Étoile, nous semble évoquer les différentes fonctions que la tradition latine a attribué à Marie-Madeleine. Une femme répand le contenu de deux vases qui font songer aux deux onctions rapportées par les Évangiles. Ses longs cheveux sont dénoués – attributs traditionnels de la sainte – et elle est entièrement nue, seulement vêtue de sa chevelure, comme la Madeleine pénitente. Cette image s'accorde avec la représentation du signe du Verseau (Aquarius), un homme ou une jeune fille versant le contenu d'une ou deux urnes – une image proche de la représentation gréco-romaine des nymphes des fleuves.
Tous, en effet, semble s'écouler du corps de Marie de Magdala : les larmes, les parfums… La position même de l'une des urnes, devant le sexe de la figure du tarot, évoque le sang ou les fluides propres à la femme. Marie-Madeleine est d'autre part une sainte caniculaire, célébrée le 22 juillet dans le signe du lion dont la soif est étanchée par le signe qui lui fait face, celui du Verseau : l'eau de la connaissance que le Christ apporte à ses disciples. Le hiéroglyphe même du Verseau n'est pas sans rappeler les initiales de Marie-Madeleine : MM. Notons aussi que cette lame du tarot suit la seizième, la Maison Dieu représentant une tour foudroyée. Marie de Magdala est en effet en quelque sorte une « dame de la tour », cette fameuse « tour des poissons ». Quant au nombre 17, il nous rappelle les 17 femmes qui – selon une tradition apocryphe – suivaient le Christ. Or, la somme des chiffres 1 à 17 donne 153, le nombre des poissons de la pêche miraculeuse. Les Poissons sont d'autre part le signe d'exaltation de la planète vénus et c'est très probablement cette même Vénus que nous allons retrouver dans l'astre qui brille au-dessus de la tête de la verseuse dos…

L'Étoile, tel est en effet le nom de cette lame du tarot. Peut-on identifier cette étoile ? Cette carte étant suivie de deux autres cartes astrales, la Lune puis le Soleil, nous sommes vraisemblablement ici en présence de la triade traditionnelle Vénus/ Lune/ Soleil : à savoir les trois astres les plus brillants du ciel que déjà les babyloniens adoraient sous le nom de Ishtar/Shin/Shamash. La représentation de Vénus par une étoile à huit branches (1+7) est attestée depuis la plus haute antique cité. Mais Vénus n'est pas figurée ici seule, elle est entourée de sept petites étoiles. Ishtar, la planète Vénus était adorée sous sa double forme d'étoile du matin et d'étoile du soir, Ashtart et Ashtar. Ashtart, l'étoile du matin est souvent représentée en compagnie de sept étoiles plus petites ; les déesses Kosharôt, qui sont les accoucheuses divines de la Phénicie, parentes des sept hathors de la tradition égyptienne, ancêtres des sept fées de nos contes qui venaient se pencher sur le berceau des nouveau-nés. Nommées dans le psaume 68 (septième verset), on peut les identifier aux pléiades dans la constellation du Taureau, domicile de Vénus.

Reprenons maintenant l'Évangile. Marie de Magdala vient à l'aube, au tombeau du Christ ; la veille au soir, au crépuscule, elle l'a embaumé puis enseveli, jouant en quelque sorte le rôle sacré d'une accoucheuse. À Babylone, Ishtar ne descend-elle pas aux enfers pour délivrer son amant ? À l'aurore, l'étoile du matin paraît, annonçant la venue du soleil glorieux vainqueur des ténèbres de la mort. On a souvent relevé le caractère solaire du Christ, mais c'est oublier que le Logos n'est nullement réductible à tel ou tel aspect du cosmos. En revanche, la vie du Christ est analogie microcosmique avec les rythmes célestes : comme la lune découpée durant 14 jours – qu'on songe aux 14 morceaux du corps d'Osiris et aux 14 stations du chemin de croix – Jésus connaît la passion et descend aux enfers durant les trois jours de son ensevelissement (la nouvelle lune demeure cachée durant trois jours) ; puis, comme l'Étoile du matin (« au vainqueur… je donnerai l'Étoile du matin » annonce le Fils de l'Homme  à Jean dans  l'Apocalypse), il renaît à l'aube. C'est aussi par le signe de l'étoile que les mages astrologues connaissent la venue du  Sauveur . Enfin,  le Christ quitte le tombeau le jour de Pâques  – le Soleil est alors dans son exaltation du Bélier – et connaîtra l'ascension glorieuse et solaire. Ainsi,  Jésus récapitule les fonctions des trois grandes figures astrales qui illuminent les hommes : la lune,  vénuset le soleil. Mais, nous avons rappelé plus haut la nature duelle de Vénus, étoile du matin et étoile du soir ; or, justement, ici, Marie-Madeleine nous semble former un couple avec le Christ. En un admirable raccourci, elle est l'étoile du soir assistant à la naissance d'étoile du matin, mais le soleil paraît et elle-même  s'efface alors du jardin  et elle sera  à son tour pour les apôtres l'étoile du matin.

(Peinture à l'huile sur bois)

Arrivé à ce point, il est important de préciser que pour nous, mythes et symboles ne sauraient être assimilés à de simples métaphores ou allégories, comme on le fait malheureusement trop souvent. Dire qu'on retrouve dans le personnage de Marie de Magdala un aspect de la fonction mythique de Vénus/Astarté ne signifie nullement que le témoignage évangélique est une fiction chrétienne recouvrant une réalité païenne. Pour nous, l'existence historique de Marie de Magdala ne fait aucun doute, au même titre que l'incarnation du Logos, sa passion et sa résurrection. Le symbole, en effet – comme l'a très justement rappelé Jean Borella – participe d'une ontologie scalaire. La réalité du cosmos, du monde visible et invisible, repose sur une hiérarchie des degrés de l'existence où chaque degré est à la fois le symbole du degré supérieur et le symbolisant du degré inférieur. René Guénon écrit pertinemment dans Le Roi du monde : « (…) les faits géographiques eux-mêmes, et aussi les faits historiques, ont, comme tous les autres, une valeur symbolique, qui d'ailleurs, évidemment, ne leur enlève rien de leur réalité propre entend que faits, mais qui leur confère, en outre de cette réalité immédiate, une signification supérieure ». Et Jean Borella, dans La Crise du symbolisme religieux, complète ce point de vue en rappelant que « tout symbole ne signifie que par présentification, c'est-à-dire par correspondance participative avec les réalités qu'il symbolise ». De ce point de vue, la réduction du message évangélique à une description codée des opérations chimiques nous paraît non seulement quelque peu hérétique, mais surtout relever d'une incompréhension de la pensée mythique, du symbole, et en définitif de la métaphysique. Il est évident que les alchimistes chrétiens ont utilisé les symboles du Nouveau Testament pour décrire les procédés du Grand Oeuvre. Cela est d'ailleurs conforme à la pluralité des niveaux de lecture possible des textes sacrés et prouve également que l'église catholique – c'est-à-dire universelle – a parfaitement su intégrer, non seulement les doctrines païennes qu'elle récapitule, mais également la tradition hermétique. Cependant, ni Albert le Grand, ni tant d'autres membres du clergé régulier ou séculier n'ont été alchimistes en dépit de l'église et encore moins contre elle. Qu'on se rapporte à ce sujet à ce qu'en dit le Docteur Angélique en son Commentaire des sentences de Pierre Lombard.

Ajoutons aussi, pour en revenir à cette dialectique de l'étoile du matin et de l'étoile du soir, que la polysémie se fonde ici sur l'analogie. L'étoile du soir mourante et l'étoile du matin renaissante sont une manifestation sur le plan cosmique des mêmes principes qui s'incarnent dans les Évangiles. On ne peut en effet réduire aussi bien les récits évangéliques que les mythes du paganisme à de simples mythes astraux comme on le fait trop souvent. Plotin* pourtant, dans son traité De l'influence des astres nous avait mis en garde : « Les astres sont comme des lettres qui s'écrivent à chaque instant dans le ciel ; par suite tout en accomplissant d'autres fonctions ils ont aussi le pouvoir de signifier. Tout se passe dans l'univers comme dans un animal où l'on peut, grâce à l'unité de son principe, connaître une partie d'après une autre partie ».

Ainsi cette étoile agit sur la terre végétative. On remarquera que la jeune femme verse le contenu des deux vases à la fois sur la terre et dans les eaux – le sec et l'humide. Derrière elle surgissent des arbrisseaux et des plantes, tandis que la colombe (l'oiseau d'Aphrodite) chante, saluant l'aube. Pline écrit dans son Histoire naturelle : « En effet, répandant une rosée fécondante à son lever du matin ou à son apparition du soir, non seulement vénus accomplit les germinations au sein de la terre, mais encore elle stimule la reproduction de tous les êtres animés ». Qu'on songe au jardin d'Adonis aimé d'Aphrodite/Vénus. Chaque année les femmes syriennes plantaient des graines qu'elles arrosaient surabondamment pour les forcer à germer rapidement et ainsi mourir précocement comme Adonis. Elles pleuraient alors rituellement, versant d'abondantes larmes tout comme Marie-Madeleine.

Relisons les Évangiles. Le corps de Jésus n'est plus là. « Ils ont enlevé l'Adôn hors du sépulcre ! » s'écrit Miriâm. Et c'est un jardinier qui lui apparaît dans lequel soudain elle reconnaît le Christ. « J'ai vu l'Adôn  » Ce jardin est, bien sûr, le pendant du jardin d'Éden ; après la terrible nuit du Golgotha où la terre a tremblé et le monde ancien s'est écroulé, cette scène paisible et sublime, à l'aube, restaure la vision du paradis perdu. Marie de Magdala apparaît alors comme une nouvelle Eve, purifiée. D'elle sont déjà sorties les sept démons – que nous pouvons interpréter comme une libération du déterminisme planétaire auquel les sept Kosharôt font allusion par analogie avec les sept planètes rectrices du monde sublunaire. Dès lors la nudité de la pénitente, aussi bien que celle de la jeune fille du tarot, prend tout son sens : cette nudité est le signe de l'état paradisiaque. Car la nudité, aussi bien celle du couple dans l'amour que celle de l'ascète et de l'ermite, est dépouillement des masques de l'ego. Une nudité qui ne peut être qu'intimiste, à l'opposé du naturisme caricatural et collectiviste des sociétés modernes ; c'est celle du fidèle face à son Dieu (Hésychasme/Yoga), de l'amante face à l'amante. Ainsi Marie-Madeleine, de par sa nudité retrouvée, entouré de sa chevelure tout à la fois fluide et solaire, incarne ce pur mystère d'amour.

* Et non Plutarque, comme l'indiquait de façon fautive le texte édité en 2001.

(Texte initialement paru dans Marie-Madeleine et le Grand-œuvre chez M.C.O.R.)

La Madeleine de Francesco Hayez.

 

© 2012 août 2007