(Malincolia, huile sur bois)

MALINCOLIA

« Ces arbres morts, ces paysages... c'est très saturnien, fait remarquer une femme en découvrant certaines de mes gravures. »

(L'Aunette en hiver, eau-forte)

Saturniens, ces saules gravés à l'eau-forte... saturniens, ces paysages d'automne et d'hiver !

Ces femmes solitaires qui rêvent...

(Mélancolie, lavis à l'encre brune)

Oui, je suis saturnien.

Marqué par Saturne qui passait au zénith à l'instant de ma venue au monde, alors que son trône du Verseau se levait à l'horizon et que l'étoile du matin brillait dans le Capricorne, éclairant la neige, qui ce jour-là, avait délicatement recouvert le paysage de ma naissance...

(La Neige du matin, tableau virtuel)

Saturne ou la Mélancolie, auquel je dédie ce chapitre de ce livre d'images...

(Le Tableau noir, mine de plomb sur papier)

Mais l'art est-il possible sans le concours de Saturne ? Si certains artistes ont revendiqué haut et fort leur tempérament saturnien, ce n'est pas pour autant que les autres ignorent l'astre souverain de la mélancolie. Déjà Aristote avait observé : « pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'état, la poésie et les arts, sont-ils manifestement mélancoliques... ? »

Alexandre le Grand lui-même n'était-il pas jugé mélancolique !

Et Marsile Ficin de renchérir : « j'approuverai Aristote, qui dit que cette nature-là est un don exceptionnel et divin. »

(Acedia, tableau virtuel)

Le temps. La mort.

Le cri de Schubert, voyageur au cœur blessé.

La Mélancolie de Dürer. Le soleil noir de Nerval.

Autant de mots, d'images et de musiques qui nous parlent du temps et de l'irreversible transformation.

Sans cesse confronter la beauté à cette hécatombe, saisir le lieu où la conscience demeure entre deux interstices, au cœur fractal de cette rupture, dans ce point où peut-être nous sommes totalement vrais...

(Malincolia, (détail) huile sur bois)

En vérité la mélancolie est le fondement de tout art, car elle nous permet d'ouvrir une fenêtre (celle d'Alberti) dans la prison de l'âme. La mélancolie est née du sentiment de l'exil, de la limite, de cette distance que l'homme ressent soudain entre le Ciel et la Terre. Pour les païens, comme pour les chrétiens, cette distance pouvait s'abolir par la contemplation et le retour de l'âme en sa patrie. L'art, comme la prière ou le rite (les trois sont liés dans la musique sacrée) constituant le véhicule approprié à ce voyage de retour. Mais pour l'homme moderne, la mélancolie tend à se muer en désespoir, dès lors que, comme Freud le prétendait, toute religion ou toute mythologie est envisagée comme le fruit d'un délire, illusoire et nécessaire compensation à la confrontation au néant. Beaucoup d'artistes de notre temps ont exprimé dans leurs œuvres ce constat désespérant.

(Marie Madeleine, tableau virtuel)

Desjardins n'a pas tort, lorsqu'il écrit : « si l'art est la compensation de la névrose, si l'artiste exprime des émotions infantiles réprimées, si l'artiste est « endormi », ses œuvres ne conduiront pas à l'éveil... Tout art fondé sur les émotions de l'artiste excite et nourrit celle des spectateurs ou auditeurs et du point de vue de l'éveil, agit comme un hypnotique... Je sais le drame personnel que ceci a représenté pour un certain nombre de peintres, musiciens, écrivain... à commencer par moi. Tôt ou tard, le moment d'un choix vient toujours... »

Une œuvre d'art n'est pas seulement le produit d'une idéologie dominante (pour reprendre un terme cher aux historiens de l'art des années 70 !) : ce n'est là que l'aspect superficiel et très réducteur de sa fonction, mais bel et bien un objet interactif, situé entre l'auteur et le monde, un objet saturé de mana qui engendre des effets à long terme dans le milieu humain, voire terrestre.

Exprimer ses émotions, oui, dans la mesure où elles peuvent être dépassées. Exprimer sa souffrance, oui, dans la mesure où, dans le même temps, on montre le chemin de sa transmutation. Mais se décharger de son pathos, vomir en quelque sorte sur le public dans un soulagement illusoire, ne peut qu'accentuer le désarroi général...

Aussi, ne suis-je pas « choqué » par maintes productions de l'art contemporain (même si bien souvent, elles sont vendues à des prix exorbitants, bien supérieurs à leur valeur intrinsèque). Après tout, ces œuvres sont ce qu'elles sont et expriment parfaitement notre « civilisation. » Je me demande seulement ce qu'elles diffusent subtilement et quels seront leurs effets...

(Marie Madeleine, détail, huile sur bois)

Mon Dieu, pourquoi peindre ?

Se confronter sans cesse à ce labeur jamais achevé ?

Un jour si facile, un jour si difficile ! Au résultat toujours incertain...

De toutes les façons, si une seule œuvre apportait la satisfaction de l'accomplissement, il ne serait plus besoin de reprendre les pinceaux.

Parfois, avoir l'impression de n'être qu'un pitoyable barbouilleur. D'autres fois, avoir la fierté d'avoir tout de même fait quelque chose...

Et en même temps, il est bien difficile de peindre aujourd'hui...

Difficile d'être un artisan au milieu de tous ces artistes patentés !
 Difficile de demeurer peintre quand l'art contemporain se veut événement conceptuel ou intervention civique sans aucun subjectil d'ordre pictural !
 Difficile de réaliser une œuvre pour elle-même quand le tableau tend à se réduire à une valeur marchande plus ou moins cotée par la société de consommation et de déjection !
 Difficile de demeurer fidèle à la ligne quand la peinture qui triomphe (grâce à l'odieuse et réductrice dialectique figuration/abstraction) se veut exaltation de la couleur privée de toute forme !
 Difficile de réaliser des images quand la toile n'est plus qu'un objet décoratif et surfacialement bourgeois !
 Difficile de privilégier le symbole et le sentiment quand l'amateur se repaît d'effets de matière et de pseudo vacuité zen (alors que l'authentique peinture taoïste ou bouddhiste n'a jamais été abstraite) !
 Difficile de trouver un espace où signe et représentation peuvent trouver leur cohérence...
 Difficile, oui, de demeurer peintre...
 Quand le temps manque, parce qu'il faut bien échanger une activité sociale contre un salaire pour payer son loyer et ses couleurs...
 Quand le modèle lui-même souvent disparaît...
 Quand les messages demeurent sans réponse...
 Quand le doute enfin...

 Difficile, mais point impossible.
 La peinture est comme la foi. Le Christ n'a-t-il pas évoqué ce temps redoutable où elle aura disparu de la surface de la terre... Et Jean Borella note avec sa pénétration habituelle : « nous devons au contraire agir comme si toutes les reconnaissances étaient toujours possibles. C'est ce que le Christ nous demande : que nous portions du fruit, même dans l'hiver du temps. »

(Jour de pluie, tableau virtuel)

 Il ne reste plus qu'à œuvrer, attendre, guetter les intersignes...
 Guetter comme celle qui, jadis, perchée dans l'arbre au seuil du printemps, interrogeait de son regard l'avenir incertain...

« Tu m'as ravi la vierge aux deux amphores,
Plus chère à mon cœur et plus belle à mes yeux,
Que l'aube renaissante et tous les météores
Qui tournent dans les cieux... »

(Ode à Anactoria, Sappho)

(La Mélancolie, tableau virtuel)

Pline l'Ancien rapporte une touchante anecdote illustrant l'invention de la peinture. Une jeune femme séparée de l'homme qu'elle aimait dessina un jour le contour de son visage pour en conserver la mémoire. Ainsi l'amour et la mémoire sont à l'origine de la peinture... Mais la mémoire est parfois antérieure. L'âme de l'amant est entraînée vers l'image de l'objet aimé, inscrite dans son imagination, et vers l'objet aimé lui-même ( Marsile Ficin, De amore, 1456 ). Et il arrive bien souvent que l'artiste trace les traits de ce visage bien avant de le rencontrer.

C'est là tout le mystère du peintre et de son modèle.

(Le Miroir, huile sur bois)

« Il est des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élève invinciblement vers les idées infinies, c'est-à-dire vers la religion. Toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne à la divinité et à l'espérance. Elles cherchent en elle-même et dans la création qui les environne des marches pour monter jusqu'à Dieu, des expressions et des images pour se révéler à elle-même, pour se révéler à Lui. Il y a des cœurs brisés par la douleur, refoulés par le monde, qui se réfugient dans le monde de leurs pensées, dans la solitude de leur âme, pour prier, pour attendre, pour adorer. »

(Alphonse de Lamartine.)

Claude Mettra écrit fort justement : « c'est sans doute dans cette fascination douloureuse d'une magnificence égarée qu'il faudrait chercher les racines de l'amour tel qu'il se manifeste chez les authentiques saturniens, ceux chez qui les forme de l'attachement semblent inscrites dès l'enfance, comme si l'être à aimer préexistait à toute rencontre, avait déjà ses traits et son âme parce que ces traits et cette âme participaient d'une image du monde antérieure à toute expérience personnelle, comme si c'était là souvenance d'un paysage situé en deçà de notre propre naissance. C'est par là que l'amour saturnien se déploie hors du champ personnelle, renvoie constamment à une figure universelle de l'attachement. »

Vénus, elle-même dans le domicile de Saturne, oriente mon expression artistique et ce n'est pas un hasard si les quelques femmes qui ont compté dans mon existence et m'ont inspiré bien des pages et des images, furent elles aussi vouées à l'ancien souverain de l'âge d'or... avec un ascendant, un luminaire en Capricorne ou en Verseau, avec l'astre du jour ou celui de la nuit (ou les deux à la fois !) en quadrature de Saturne... (Signature bien saturnienne, même pour une beauté rayonnante et féminine !)

(On temps, tableau virtuel) 

Il est cependant plus malaisé pour une femme d'assumer l'humeur saturnienne qui contrarie le besoin d'être entouré d'amis ou d'une famille et s'oppose au désir de briller et de paraître. De même qu'il n'est pas si facile pour elle d'assumer les exigences de l'art, même aujourd'hui... J'ai tant vu de vocations assassinées, de jeunes filles pleines de talent et d'originalité finir dans les bras lourds d'un gentil imbécile, les calant avec une marmaille et une vie pseudo-confortable, finissant par se défigurer dans la grisaille des banlieues et des maternités ! Elles accrochent alors leurs rêves artistiques au vestiaire des regrets ; elles y reviendront, cependant, passé 30 ans, lorsque les enfants auront grandi, que le mari sera décidément trop absent, pris par sa carrière ou ses amis... pour être incidemment l'amante d'un artiste et rêver encore un peu...

Mais où est dans tout cela l'épouse promise à l'homme de l'art, à celui qui depuis toujours demeure rebelle à  ce monde et porte en lui le feu artiste ? Rares sont ceux qui l'ont trouvée... Les plus nombreux ont sacrifié l'espérance à leur art dans un célibat quasi religieux. Beethoven, Schubert, Brahms, pour les musiciens... Et tant d'autres, écrivains ou peintres... Quelques-uns ont cru épouser la partenaire idéale. Mais Mahler eut bien du mal avec cette terrible Alma ! Rimsky-Korsakov, peut-être, dont l'épouse, la belle Nadejda, écrivait peu après leur mariage : « il m'éclaire de sa lumière et, sans qu'il le sache, c'est ce reflet qu'il aime... Comme si le soleil avait admiré la lune, c'est à dire le propre éclat qu'il dispense... »  En souvenir d'elle, j'ai fait cette image virtuelle d'une pianiste déchiffrant la partition de Shéhérazade...

(Hommage à Nadejda Purgold, épouse Rimsky-Korsakov, tableau virtuel)

Mais il ne faut pas imaginer qu'une image virtuelle n'est qu'un leurre, une illusion de plus ! C'est bien plus une image qui s'évertue à atteindre au réel et qui au fond le crée... Tant il est vrai que nous lançons des lueurs dans la nuit sans étoiles pour justement la consteller d'astres scintillants... Ainsi Saturne, qu'Aristote avait déjà reconnu comme le dieu de l'imagination, donne sa forme au monde !

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© 2012 août 2007