Les choses ont leurs larmes, dont le charme mortel pénètre l'âme.

(É. Fournier, L'Esprit des autres recueilli et raconté par Édouard Fournier.)

SUNT LACRIMAE RERUM

« En Priamus. Sunt hic etiam sua praemia laudi,
sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt. »
(Priam devant nous ! Ici même, le mérite reçoit ses honneurs, les larmes coulent au spectacle de ces choses, le destin des mortels touche les cœurs.)
Virgile, Énéide, livre I, vers 461-2

Ces vers de Virgile sont difficilement traduisibles et je n'ai guère trouvé de traduction qui ne rende cette expression autrement que par une périphrase. Un contresens encore vivace entend Virgile parler ici « des larmes des choses. » Il s'agit plus exactement des larmes que certaines choses (et dans le contexte du poème, il s'agit en fait d'événements) provoquent en nous.
La formulation est cependant ambiguë.
J'y vois, pour ma part, cette indicible émotion que les choses, issant de notre passé, chargées de souvenirs, engendrent dans notre âme nostalgique. Ainsi ce ne sont point les choses qui pleurent, mais la mémoire des choses qui nous étreint et suscite cette salivation de nos yeux embués par l'émotion.

Si on peut d'une certaine façon parler des larmes des choses, plus encore faut-il évoquer l'âme des choses. Car les choses ont une âme ! Non pas, bien sûr, l'âme immortelle de la théologie chrétienne, mais une âme agrégée d'une myriade d'apports psychiques. Chaque objet est ainsi enveloppé et même souvent chargé d'un mana qui lui est propre.
Les choses nous parlent. Les choses racontent. Depuis les touches de ce piano aux résonances imprégnées des effluves subtils de tout ceux qui les effleurèrent, jusqu'à l'humble tasse à thé -- dernier vestige d'un service détruit -- qu'on emporte avec ferveur et précaution dans chaque déménagement...

« En ces temps où les choses, dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne à l'Histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme ?» (Edmond de Goncourt, La Maison d'un artiste.)

Un tableau est une symphonie où chaque objet joue sa partie accordée à celle des autres. D'où l'art de la composition. Comme un metteur en scène, il convient de placer chaque objet là où il prend tout son sens. D'où l'intérêt d'établir une esquisse, un projet ou même une maquette en 3D comme jadis le faisait grand Poussin.

La synthèse virtuelle a pour le peintre un avantage sur la photographie -- trop souvent encombrée d'éléments qu'on ne souhaite pas représenter -- car elle permet de choisir, non seulement chaque élément du tableau, mais aussi cadrages et lumières. En revanche la photographie (et j'y associe la cinématographie) est souveraine pour la saisie d'une expression fugitive et la représentation du mouvement. N'a-t-il pas fallu attendre son invention pour découvrir des erreurs flagrantes dans la représentation des chevaux au galop ? Tout cela ajouté à la traditionnelle et immémoriale observation de la nature, offre aux peintres tous les outils nécessaires à la traduction de l'image intérieure qu'il souhaite manifester sur le subjectil du tableau.


Alors seulement ces fameuses larmes des choses sont à même de transpirer de la toile et de perler sur la surface poncée du panneau de chêne.

Sunt lacrimae rerum...
C'est pourquoi je vois dans cet hémistiche célèbre -- qu'il soit pris à contresens ou dans le sens contextuel que semble lui avoir accordé le poète -- l'essence même de la peinture et de la littérature. Cet incomparable pouvoir d'évocation et de rédemption auquel la quasi-totalité de l'art contemporain a renoncé pour lui substituer la gratuité et le flou de la couleur abstraite et réduite à une pure fonction décorative -- quand ce n'est pas à la redondance d'une révolte purement académique et à la provocation infantile...
En effet quelle que soit la qualité d'une peinture abstraite, cette réduction à la seule tonalité ne saurait me satisfaire. Sans compter que la disparition du dessin appauvrit considérablement le plaisir de peindre ! On ne peint bien que ce que l'on peut cerner et le contour sauve les choses de leur anéantissement. Il était d'ailleurs normal que notre civilisation crépusculaire efface la ligne et le contour pour « libérer » un magma psychique devenu omniprésent et qui a contaminé les arts aussi bien que les sciences humaines et jusqu'à la politique elle-même...

MARDI 23 NOVEMBRE 2010

 

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