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LE VESINET
(La Maison Natale, acrylique sur papier) Rêvé par le comte de Choulot, asile de la bourgeoise du Second Empire, c'est là où je suis né, dans cette cité jardin, aux dédales de lacs artificiels et de cascatelles, là, où j'ai connu la joie et la douleur, où j'ai forgé les armes d'un langage multiple.
(L'Allée du Grand Veneur, (détail) acrylique sur papier) Au commencement, il y eut la mer, posée tel un gros oursin spermatophore entre les hauteurs de Saint-Germain, de Nanterre et de Bougival, et puis une longue stagnation d'humeur végétative avant que la foret ne s'élève au début du quaternaire, immense, ténébreuse et giboyeuse, et dont les premiers habitants furent un peuple de nymphes groupé autour de la déesse Sequana.
(La Baigneuse, aquatinte) Aujourd'hui, seuls Rambouillet, Saint-Germain et Boulogne conservent les débris épars de cette forêt ancestrale. Puis vinrent les hommes et les sacrifices, les Véliocasses et les Carnutes, et enfin les envahisseurs romains qui tracèrent la première route joignant Lutèce à la future commune de Saint-Germain, cette Via Nova qui devait raccourcir le trajet Paris/Rouen et qui deux mille ans plus tard deviendra la RN 186, le Boulevard Carnot des vésigondins. Car déjà là, niché dans son écrin de futaies et de chênaies, s'élevait un petit hameau nommé Visiniolum parce qu'il était le quartier voisin d'Alpicum, la terre du Pecq. « Vicinum », le hameau ; « vicinia », le voisinage, la proximité: toute la destinée du Vésinet ne tient-elle pas dans cette étymologie ? Le Vésinet c'est l'essence de la vicinalité, la ville avoisinant la campagne, la campagne à proximité de Paris et l'imminence du merveilleux. Tout tient dans ce « vicinum » originel, marquant de son sceau tout futur vésigondin qui sera condamné à n'être qu'un voisin, celui qui est ailleurs, un bourgeois excentrique, un Parisien en exil dans un nouvel Eden en pierres rapportées.
(Le Pont des Ibis, gouache) Ce n'est qu'en 704, sous Childebert III que paraît ce nom de Visiniolum, lorsque le comte Wandrille reçoit en apanage du roi la Seigneurie d'Aupec et sa dépendance, Vésigneul, marquant ainsi l'entrée officielle du Vésinet dans l'histoire, une histoire entre les mailles de laquelle il ne fera que passer... Car déjà ce petit bois est entré dans la légende: ne dit-on pas que sous un chêne et sur une table de pierre, Ganelon de Hauteville y a signé ce pacte de trahison qui devait conduire l'armée du preux Roland à une mort certaine au col de Roncevaux ? Et voici ce bois (appelé jusqu'au quatorzième siècle « bois de Cornillay ») surnommé « le bois de la Trahison », aussitôt promu au rang des mythes et déjouant d'avance tous les pièges de la raison.
(La Forêt ancienne, gouache)
Suspectant la vocation de passage d’un Vésinet intemporel l’historien Estienne Pasquier rapporte cette curieuse histoire : «Entre la ville de Paris et le Chateau de Saint Germain en Laye nous avons un bois taillis au milieu duquel y a un chemin passant dont d’un costé prenez une branche, elle flottera sur l’eau, ainsi que tout autre bois, de l’autre prenez une autre branche, que ira a dessous de l’eau comme une pierre : et l’appelle e commun pot cette cause, le Bois de la Trahison. Disant que pour une trahison qui y avoit esté commise, Dieu l’avoit voulu chastier de cette façon.» Cependant il était exact que le 28 septembre 1709, le duc du Maine avait tenté l’expérience de la branche coupée et que de retour à Marly, il avait raconté au roi qu’elle avait réussi…
(Le Bois de la Trahison, gouache) Le Vésinet n'avait plus qu'à sombrer dans la nuit du brigandage pour mieux dissimuler sa vocation de parure. Henri IV dut la soupçonner puisque, désireux d'agrandir le domaine royal au détriment des bois de Cornillay, il en fit la splendide perspective du Château Neuf de Saint-Germain-en-Laye. Cela serait encore aujourd'hui si la mise en service de la première voie ferrée "rapide" sur la ligne Paris/Le Pecq, n'allait faire affluer au hameau du Vésinet la riche bourgeoisie du Second Empire et déjà en 1855, l'impératrice Eugénie y faisait élever un asile pour femmes convalescentes...
(Le Lac des Ibis, aquatinte) C'est alors qu'entre en scène Alphonse Pallu. Ancien Conseiller Général du Puy-de-Dôme où il avait fait la connaissance du duc de Morny, cet ingénieur rébarbatif, profondément marqué par l'Europe industrieuse et matérialiste de cette fin du XIXème, se trouva bientôt avec l'Empereur, et pour le compte de créanciers, à la tête d'une société propriétaire des bois du Vésinet. L'idée d'une cité résidentielle est lancée et en 1859 la vente des terrains commence... Un ancien officier légitimiste, le comte de Choulot, aidé par divers techniciens et paysagistes, inventait et dessinait la cité jardin à l'usage des riches, le paradis résidentiel des nantis, tout en coulées verdoyantes, pelouses, rivières et boulingrins.
(Les Ibis, lavis d'encre sepia)
Malheureusement la guerre de 1870 retarda l'érection du site en commune indépendante qui ne fut effective qu'en 1875 après diverses tractations laborieuses avec les villes du Pecq et de Chatou. Pallu fut le premier maire de cette jeune commune qui pourtant comptait déjà deux mille ans d'âge ! Depuis 1865 il avait placé l’église du Vésinet sous le vocable de Sainte Marguerite en souvenir de sa première fille, Marguerite Marie, morte à l'âge de dix ans. Ainsi les limbes impubères baptisaient les lieux sacrés... Par ce geste Pallu ne dotait pas seulement le Vésinet d'une sainte patronne mais aussi d'armoiries de gueules au cor de chasse, au chef d'azur, à la marguerite d'argent accotée de deux feuilles de chêne en bande et barre...
(La Marguerite, mine de plomb sur papier) Pour faire le tour de la commune, il suffit de suivre les quatre boulevards circulaires qui l’enserrient d’abord le boulevard des Etats-Unis, le boulevard de Belgique, puis celui d’Angleterre et enfin du Président Roosevelt. Ces quatre boulevards auxquels le Vésinet de Pallu avait primitivement attribué le nom des points cardinaux, enferment la ville dans un anneau élastique, couronnant ainsi la patte d’oie formée par les trois grands axes du boulevard Carnot, de la route de Croissy et de la route de Montesson.
(La Pâquerette, aquarelle) Lorsque Pallu fit appel à Paul de Lavenne, comte de Choulot, pour aménager en parc les lotissements du Vésinet, le paysagiste ne trouva à sa disposition qu’un maigre bois, poudreux, aride, sans horizon et sans eau, avec un tracé forestier ancestral, des carrefours en étoile et ces trois longues avenues rectilignes qu’il élargit aussitôt, se réservant d’incorporer entre leurs griffes tout un dédale de chemins courbes, de coulées sinueuses (terme qu’il paraît d’ailleurs avoir lui-même inventé et qui est passé depuis dans le vocabulaire des urbanistes). Peindre un paysage, telle était la grande idée de Choulot le restituer à ses habitants plus vrai que nature. Mais « comment décrire ces collines pittoresques se courbant mollement, s’enfonçant dans l’ombre ou se rapprochant de l’éclat du jour comme pour faire embrasser, d’un seul coup d’œil, aux habitants privilégiés du Vésinet, tous les effets des nuances variées de l’ombre et des gradations harmonieuses de la lumière? Comment faire voir ces charmantes habitations avec leurs bois touffus, posées sur de verts gazons ou attachées aux flancs de pentes abruptes, ces villages, ces clochers au milieu des arbres, et le faîte de ces collines couronné de forêts et de l’aqueduc découpé ci jour sur le ciel, qui prête à ces scènes pittoresques l’aspect grandiose d’un paysage italien ? » Pour cela, Choulot se souvient de Daviou et du bois de Boulogne, mais avec cette différence essentielle qu’il aménage son paysage comme un tableau de Vinci et qu’il tient, avant tout, à contrôler le ruissellement de la lumière par un habile jeu de clair-obscur.
(La Cascade des Ibis, aquatinte) « La direction des coulées, ou prairies ouvertes dans l’intérieur du bois, par conséquent bordées d’arbres à droite et à gauche, devait conduire l’œil du dessinateur sur les collines où il n‘eut eu que l’embarras du choix s’il n‘avait dû tenir compte pour ses routes comme pour ses coulées, du cours du soleil qui crée, à certaines heures de la journée, et pour certains aspects, des ténèbres éblouissantes de lumière qui dérobent aux yeux les tableaux qu‘on a devant soi. Ce n’est donc que par une marche oblique, par rapport au soleil, que les routes et les coulées doivent s’avancer dans la direction des objets intéressants à voir. »
(Le Pont des Ibis, aquatinte) Rivières et cascatelles viennent dès lors tout naturellement se nicher voluptueusement dans ces recoins obscurs et ces percées éclatantes... Mais cette eau vibrante, scintillant miroir du soleil, fallait-il encore la garder prisonnière et l’empêcher de s’évanouir dans ce sol trop perméable ainsi fut cimenté le lit des rivières et particulièrement le fond des lacs superposés venus couronner le tableau de Choulot, d’ouest en est : le grand lac des Ibis, le lac de la Station (face à la gare du Pecq), le lac inférieur, le lac de Croissy et le lac supérieur.
(Le Pont des Ibis, huile sur papier toilé)
(Cygne aux Ibis, aquarelle) C’est une belle commune lorsque l’été la chamarre, que les feuillages des chênes fraîchement reverdis enveloppent maisons et jardins pour les dérober aux regards indiscrets alors les rues s’échangent et il n’est plus possible à l’étranger de retrouver son chemin.
(L'Allée du Grand Veneur, acrylique sur papier)
Le Vésinet est une ville en marge d'histoire, une diapositive hors diachronie, un jardin-mystère où fermente la bourgeoisie, un seuil entre l'ici-bas et l'au-delà.
(La Nuit de Noël, acrylique sur bois) (Le pont des Ibis vu par Gabriel Marie)
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| © 2012 août 2007 |
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