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Cet opéra fut représenté pour la première fois au théâtre Solodovnikov de Moscou, le 3 novembre 1900, sous la direction du compositeur et d’Ippolitov-Ivanov, dans des décors du peintre Vroubel. Le librettiste, Vladimir Bielski, homme très érudit, qui devait plus tard écrire le magnifique livret de la Légende de la ville invisible de Kitège, a suivi très fidèlement le récit de Pouchkine qu'il distribue en un prologue, quatre actes et six tableaux à la fois truculents et féeriques. Cet opéra atteint un haut degré de fantaisie et d'originalité. L'orchestre est magnifié sans pour autant que la beauté du chant soit sacrifiée. La technique du leitmotiv est ici utilisé d'une façon assez différentee de Wagner. Les thèmes évoquant les personnages les les objets clés de l'opéra sont très souvent d'abord chantés par un protagoniste. Ce motif lyrique se transforme alors en motif symphonique. C'est particulièrement manifeste dans le rôle de la princesse cygne dont le chant structure l'interlude symphonique suivant. Enfin Rimsky utilise également ce qu'on pourrait appeler des timbres conducteurs, un même timbre instrumental étant généralement associé aux mêmes personnages et aux mêmes objets. Les étoiles, évoqués par le glockenspiel, la mer par les violoncelles et les cors, le cygne par la harpe... et ainsi de suite...

Le tsar Saltan sous son côté naïf nous conte l'éternelle dialectique de l'incarnation et la délivrance, drame de la chute, celui de la psyché humaine séparée du substrat divin, du Soi, incarné par un prince chassé de son royaume par son père, royaume qu'il recouvrera avec l'aide d'un cygne.

Voici le résumé des quatre actes éléboré par Pierre Vidal pour le Chant du Monde.

PROLOGUE


Le rideau se lève sur l’intérieur d’une isba. Par une soirée d’hiver, trois soeurs filent la quenouille. Au fond, se tient la vieille Babarikba, marieuse du village. Les deux aînées chantent un duo de style populaire. “Si le roi m’épousait, dit la première, je cuisinerais un festin pourle monde entier!”. “Si le roi m’épousait, poursuit la seconde, je tisserais les plus belles étoffes pour le monde entier !“. “Si le roi m’épousait, conclut Militrissa, la cadette, je lui donnerais un fils valeureux, un beau chevalier !“. Entre le tsar Saltan; les quatre femmes tombent â genoux. Il a tout entendu derrière la porte et propose séance tenante d’emmener les trois soeurs dans son palais, la première comme cuisinière, la seconde comme tisserande, Militrissa comme épouse. Lorsqu’il se retire avec cette dernière, les deuxautres soeurs se lamentent et Babarikha leur indique comment se venger. Saltan partira pour la guerre, c’est à ce moment-là que la tsarine mettra un enfant au monde, ce qu’elle s’empressera d’annoncer au moyen d’un message au tsar, message que Babarikha se fait fort d’intercepter et de remplacerpar un autre ainsi libellé “La tsarine, en votre absence, a fait singulière naissance: ni crapaud, ni souriceau, mais vilain petit pourceau." 

Si le roi m’épousait...

ACTE I


Dans le palais du tsar Saltan à Tmoutarakan. Un interlude orchestral coloré en forme de marche cocasse décrit le départ de Saltan pour la guerre, et tourne â la musique de bataille surie mode pittoresque. Lorsque le rideau se lève, des nourrices chantent une des plus tendres berceuses qui soient devant un gigantesque berceau. L’enfant royal, prénommé Guidon, est donc né, et la tsarine s'étonne de ne pas avoir reçu de réponse du tsar â son message annonçant l’événement. Babarikha qui comme on sait a ourdi un complot chante à voix basse sur de funestes paroles pendant la berceuse. Le bouffon entame un divertissement, un vieux paysan conte une histoire et la cuisinière offre des victuailles. Tout ce bruit a réveillé le bébé. Les nourrices lui chantent une chanson. Guidon a grandi si vite qu’il peut maintenant bondir hors du berceau, au grand émerveillement du peuple. Au moment où le vieux paysan et l’assemblée chantent ses louanges, l’envoyé du tsar fait son entrée, porteur d’un terrible message: la tsarine et son enfant seront enfermés dans un tonneau et jetés à la mer. Bouleversés, les boyards et le peuple voudraient les protéger mais ils sont menacés par Babanicha et n’osent désobéir. Désespoir de Militrissa qui ne comprend pas la décision de Saltan. Les serviteurs font rouler un énorme tonneau.

Un énorme tonneau...

ACTE II


Le balancement continu de la mer marque l’introduction orchestrale évoquant le voyage de la tsarine et du tsarévitch dérivant dans leur tonneau, sous un ciel d’un bleu profond, où les étoiles s’allument une à une. Les cors font entendre le thème caressant attaché à Guidon. Le tonneau échoue sur une île déserte. A ce moment-là, Guidon et la musique qui l’accompagne font irrésistiblement penser à Siegfried. Notre héros, qui est devenu adulte, fait sauter le couvercle du tonneau et bondit sur la place après avoir aidé sa mère à s’en dégager. Celle-ci est inquiète alors que son fils déborde d’optimisme. Après avoir confectionné un arc et des flèches dans une branche d’arbre, il abat un vautour qui attaquait un cygne. D’une voix de femme, le cygne s’adresse à lui. “Ce n’est pas un cygne que tu as sauvé, tu as épargné une jeune fille et le vautour était un mauvais génie”. L’intrépidité de Guidon ne semble plus connaître de limite, il est prêt à abattre dix vautours d’affilée si le cygne le lui demande. Militrissa convie son fils au repos. Avant de s’endormir, il demande à sa mère quelle pouvait être la raison de leur condamnation par le tsar. Elle ne sait quoi lui répondre. Après un bref interlude orchestral dépeignant la nuit, nous les retrouvons au lever du jour. A travers la brume matinale, on distingue les toitures des maisons d’une ville superbe. Au loin, le cygne bat des ailes. Les portes de la ville s’ouvrent toutes grandes; une procession majestueuse s’avance. “Le jour béni est arrivé”, proclame le choeur qui salue en Guidon le preux chevalier vainqueur du mauvais génie. Après avoir pris l’avis de sa mère, Guidon accepte le trône que les notables de la ville lui offrent et l’acte s’achève dans l’allégresse.

Un vautour attaquait un cygne...

ACTE III


Du rivage de l’île, Guidon suit des yeux un navire qui s’éloigne vers le royaume de Saltan. Comme il n’a désormais de cesse que de connaître son père, le cygne lui apparaît pour lui proposer de le métamorphoseren bourdon. “Tu rejoindras le navire et te cacheras à bord dans une fissure”. C’est ici qu’intervient le célèbre “Vol du bourdon”, nouvel intermède orchestral à l’écriture chromatique, caricature du bourdon de Pouchkine qui virevolte, s’irrite, bourdonne et pique.

Le cygne lui apparaît...

Nous revenons ensuite dans le décor du premier acte, à Tmoutarakan. Les trompettes sonnent. Saltan est assis sur son trône. A ses côtés, se tiennent la cuisinière, la tisserande et Babarikha. Le navire accoste et Saltan fait signe aux trois femmes d’aller â la rencontre des marins qui en descendent. Le bourdon s’introduit par une fenêtre et se cache. Les navigateurs remarquent l’air attristé de Safran, qui leur demande de lui relater les observafions qu’ils auraient pu faire au-delâ des mers. Le second d’entre eux parle le premier pour conter un phénomène extraordinaire, celui d’une ile déserte qui est devenue un pays merveilleux où s'élèvent maisons neuves, palais et jardins, églises aux coupoles dorées. Un jeune prince y règne, nommé Guidon, qui l’a chargé de saluer Saltan. Celui-ci répond qu’il lui rendra visite, mais la cuisinière, la tisserande et Babarikha tentent de l’en dissuader. “Votre île déserte n a rien d’extraordinaire, proclame la cuisînière. Je connais beaucoup mieux. Imaginez une petite maison de cristal contenant un écureuil.” Furieux, le bourdon qui observe la scène fonce tout droit et pique la cuisinière au-dessus de l’oeil. Le premier navigateur ajoute que la maisonnette fait partie du palais dc Guidon, qu’elle est habitée par un écureuil enchanté. “Il chante et croque des noisettes aux coques d’or, avec des émeraudes à l’intérieur. Les coques servent à frapper monnaie, les émeraudes sont ramassées pour le trésor de la couronne.“Si Dieu me prête vie, j’irai admirer ce prodige, rendre visite à Guidon, s’exclame Saltan qui est aussitôt contrarié parla tisserande, bientôt punie elle aussi par une piqûre à l’oeil. Arrive le tour du troisième marin qui indique que sur la même île de Guidon, les flots bouillonnants rejettent trente-trois chevaliers revêtus d’une armure scintillante, jeunes et beaux géants ayant à leur tête Tchernomor. Comme le tsar insiste pour se rendre sur cette île, Babarikha s’interpose: “Partir en voyage comme s’il n’y avait rien à faire dans son propre royaume!” Saltan refùse d’être traité comme un enfant et décide de partir dès le lendemain. Comme Babarikha persiste en contant un prodige qu’elle prétend être bien plus merveilleux, celui d’une princesse dont la beauté éclipse le soleil, elle est â son tour piquée par le bourdon. La fable atteint au comble du grotesque et de la satire politique. Tous s’élancent à la poursuite du bourdon. “A quoi servent les gardiens ?“... “Qu’ils soient pendus sur l’heure!” ordonne Saltan qui décrète les bourdons interdits de séjour dans son palais. “Qu’ils soient tous pendus!”

Il chante et croque des noisettes aux coques d’or, avec des émeraudes à l’intérieur...

ACTE IV


Même décor qu’au début du troisième acte. Il fait nuit. Au cygne qui s’inquiète de sa tristesse, Guidon se plaint de sa solitude. Il rêve d’une princesse enchantée dont on lui a vanté la beauté. Le cygne lui révèle qu’il est cette princesse. Suit une métamorphose accompagnée par les sonorités féériques des violons.

Je suis cette princesse...

Guidon est ivre de bonheur et entame un duo avec la Princesse-Cygne, bâti sur un thème populaire. Un groupe de jeunes filles entourant Militrissa s’approche, la tsanne bénit le mariage qui s’annonce. Un dernier interlude orchestral décrit les trois merveilles: l’écureuil, les trente-trois chevaliers et la Princesse-Cygne.

Une princesse dont la beauté éclipse le soleil...

On se retrouve dans la capitale de Guidon au moment où le vaisseau de Saltan entre dans le port. Guidon dit à sa mère qu’elle doit rentrer se cacher au palais et qu’il doit recevoir seul son pere. Entouré par le peuple, il accueille le tsar. “Parle-moi de toi, es-tu marié ou veuf, as-tu de nombreux enfants?”. Saltan se lamente: dans un moment de colère, ayant appris qu’il avait engendré un monstre, il l’a fait enfermer avec sa mère dans un tonneau et jeter à la mer. Ses pleurs, ses sanglots, forment un air d’une irrésistible drôlerie. Guidon le réconforte; on apporte l’écureuil enchanté, puis les trente-trois chevaliers; la Princesse-Cygne entre  finalement. Devant chacune de ces merveilles, Saltan déclare qu’il n’a jamais rien vu de semblable, mais Guidon assure que les vrais prodiges sont encore à venir. C’est ainsi que Militrissa sort du palais, et que le tsar laisse éclater sa joie dans un duo avec elle. Guidon lui révèle qu’il est son fils. Babarikha et les méchantes soeurs sentent que l’heure du châtiment a sonné pour elles. “Si grande est notre joie que nous vous pardonnons” chantent Militrissa et Saltan. “Sans vos manigances, nous ne nous serions jamais connus” ajoutent la Princesse-Cygne et Guidon. L’opéra se termine sur un festin, dans la liesse générale. “Dans un conte, tout est mensonge, mais mensonge de conte est la plus belle chose !“ Telle est la morale de cette histoire.

 

Le Conte du Tsar Saltan
© 2008 août 2007