LA CARTE ET LE TERRITOIRE
Michel Houellebecq

J'ai lu tous les romans de Michel Houellebecq dont j'avoue goûter la constante et opiniâtre déréliction. Et ce dernier ouvrage ne fait pas exception au genre. Certes il y a une certaine affectation dans la pose dépressive affichée par l'auteur des Particules élémentaires, mais elle n'en est pas moins révélatrice d'un caractère mélancolique authentique.
Houellebecq ne prétend rien d'autre que donner une description du monde. Il faut pourtant nuancer. Aucune description n'est totalement objective. Il s'agit là d'un artifice littéraire érigé en figure de style par le nouveau roman dont l'objectivité demeure somme toute illusoire. Les pages encyclopédiques du dernier ouvrage de Houellebecq -- qu'on dirait parfois copiées/collées depuis Wikipedia -- n'échappent pas à cette restriction. Houellebecq s'amuse à nous laisser croire qu'il nous livre des notices quasi scientifiques, mais ce n'est qu'un jeu. D'ailleurs ces passages sont entachées de nombreuses erreurs, voire d'inventions délirantes ! Cela peut agacer parfois. Ainsi de sa description du Vésinet que Houellebecq transforme, par la magie de son exécration, en une véritable Suisse miniature peuplée de nantis puants... (Ce n'est pas un hasard si le père du héros quitte le Vésinet pour se faire euthanasier en Suisse !)

Moi qui suis vésigondin de naissance, je ne nierai pas que cette cité-jardin où j'ai vécu près de de 40 ans est loin d'être exemptée de la présence de parvenus... Mais tout de même, la description que nous offre Houellebecq du centre hospitalier du Vésinet (qualifié de mouroir !) est curieusement inversée par rapport à la réalité ! Car justement, cette belle réalisation du Second Empire a été voulue par Napoléon III qui entreprit durant son règne bien des travaux d'aide sociale et souvent même avec ses propres deniers -- ce qui devait susciter la reconnaissance et l'admiration d'Emile Zola, peu suspect de complaisance monarchique! --, non pour abriter de riches bourgeois décrépits, mais des ouvrières convalescentes ! Et on n'y trouve bien sûr, ni lacs, ni biches... mais seulement ce modeste bassin où je venais regarder les oiseaux avec mon père paralysé par la maladie d'Alzheimer...
Cela dit, je n'en veux pas à Houellebecq d'avoir ici forcé le trait. C'est son droit le plus strict d'écrivain. Mais il m'importait de rétablir la réalité...

D'autant, que depuis la Possibilité d'une île, le romancier semble toujours plus sensible aux sagesses traditionnelles du bouddhisme et du christianisme. Il s'offre même le luxe spirituel d'un enterrement catholique au grand dam de ses admirateurs qui demeurent sur le parvis ! Les pages où Houellebecq rejette l'incinération sont parmi les meilleures de l'ouvrage. Je note cependant qu'il cite le nom de René Guénon de manière ironique : un universitaire versé dans la Kabbale méprise « cet imbécile de Guénon. » Houellebecq a-t-il vraiment lu Guénon ? Ou le connaît-il seulement par ouï-dire ? Ou bien encore a-t-il rencontré son nom au cours d'une recherche sur l'ésotérisme ? Car on s'attendrait tout de même de sa part à une critique un peu plus substantielle de cet auteur majeur du XXe siècle ! (Il avait été un peu plus prolixe avec Teilhard de Chardin...) Mais c'est peut-être aussi un simple clin d'œil ; car au fond, avec Houellebecq, il faut toujours prendre en considération le jeu des masques et du double langage...

(Encre de Chine et aquarelle)

Bien évidemment, j'ai été attentif au parcours du peintre Jed Martin et particulièrement à la façon dont s'achève sa carrière. Si l'évocation du travail de la matière picturale est loin d'être convaincante, en revanche la vision artistique développée par Houellebecq est beaucoup plus intéressante. Ces effets de surimpression et de calques photographiques, ces représentationns « étouffées par les couches superposées de plantes... » J'ai toujours aimé les collages et les superpositions d'images aussi bien au cinéma qu'en peinture pour leur aptitude à suggérer le foisonnement pluridimensionnel de notre univers s'opposant au morcellement et à la déconstruction postmoderne.

(Gouache sur papier)

Et ne suis-je pas, dans cette nouvelle phase de mon existence, un peu semblable à cet artiste réputé, mais seul et vieillissant, uniquement occupé à inventorier son univers intérieur se superposant au délitement général de l'Occident ? Certes je suis un illustre inconnu, tout à fait en dehors des circuits médiatiques de la culture, et mon œuvre ne cherche nullement à refléter le déclin du monde, mais bien plutôt, à capter à travers le prisme de mes souvenirs (Mnémosyne!) ce qui demeure le seul nécessaire...

Mercredi 27 octobre 2010

 

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