(La Bibliothèque, tableau virtuel)

A PROPOS DE L'ELEGANCE DU HERISSON

«... un ailleurs ici même, un toujours dans le jamais. »
 C'est par cette ellipse poétique que Muriel Barbery à la fin d'un roman qui connaît un certain succès, définit le rôle de l'art. Avec « l'Élégance du hérisson », l'auteur, agrégée de philosophie, nous propose un certain nombre de réflexions sur la peinture auxquelles un artiste ne peut s'empêcher de réagir.

Je dois avouer que j'ai eu quelque mal à pénétrer dans cet ouvrage : la rhétorique néo-marxiste et néo-darwinienne n'étant pas ma tasse de thé. Mais le journal de cette collégienne de douze ans très intelligente et suicidaire, m'a donné envie de poursuivre. C'est à mon sens, le meilleur moment de l'ouvrage avec son humour tragique et lucide qui n'est pas sans rappeler la prose de Michel Houellebecq, autre néo-darwinien désespéré. Cette littérature (tout comme l'œuvre de Houellebecq d'ailleurs) traduit à mon sens avec un certain talent le désarroi idéologique total de notre temps. C'est même touchant de voir comment ces rescapés de l'éclatement derridien du logos ont gardé la nostalgie d'un Absolu auquel il leur est impossible de croire sans voir s'effondrer le fragile édifice de leurs croyances largement formatées depuis plus d'un siècle par l'idéologie dominante. Car, que peut bien signifier ce « toujours dans le jamais » , sinon l'espérance d'une éternité impossible, dans le néant irrémédiable d'une vie humaine amputée de toute signification ? D'un certain point de vue, l'image est juste et belle, mais peut-être pas dans le sens voulu par l'auteur -- j'y reviendrai. Car Muriel Barbery semble certaine (et nous le répète même) que nous ne sommes que des primates évolués compensant le néant de notre condition minable par les futilités de la théologie ou (ce que l'auteur trouve plus sympathique) la pratique de la peinture ou de la littérature. Pour elle, la quête de sens n'est qu'une « simple conséquence de ce câblage neuronal spécifique qui nous distingue des autres animaux... (page 269) » Mais comme pour beaucoup d'intellectuels de son temps, l'inextricable contradiction dans laquelle cette attitude enferme la pensée semble échapper à l'auteur.

La jeune Paloma considère (et l'auteur avec elle, je suppose) que la sexualité devrait être un sacrement (ce qu'elle est justement dans la théologie chrétienne) : belle affirmation à laquelle je souscris, mais comment parler de sacrement dès lors que le sacré est exclu du champ du réel, mais simplement envisagé comme une invention de l'animal humain englué dans le plaisir de la découverte de sa propre intelligence ? Muriel Barbery insiste -- et avec elle, la majorité des mandarins de la science contemporaine : la pensée n'est qu'une production chimique du cerveau humain (et l'art ipso facto), résultat d'une évolution plus ou moins aléatoire. Mais comment ne voit-on pas qu'une telle affirmation est en soi impossible à tenir sous peine de violer le principe de non contradiction ? C'est le piège de tout relativisme qui ne peut échapper au paradoxe d'Epiménide le Crétois. ( « Epiménide dit que tous les crétois sont des menteurs... ») Ce point a été démontré de façon magistrale par le plus grand philosophe contemporain, Jean Borella (notamment dans La Crise du symbolisme religieux) qui remarque avec pertinence : « toute réduction, présente ou future, du psycho-mental et du spirituel au corporel, se heurte à l'irréfutable objection suivante que, si la thèse réductionniste est vraie, alors elle n'est elle-même qu'un produit du fonctionnement cérébral de son auteur, et donc ne saurait avoir valeur de vérité, puisqu'elle est un pur effet, entièrement déterminé, qui pourrait être tout à fait différent. Le biologiste matérialiste est dans la situation d'un homme qui proclamerait à haute voix : je suis muet. »

Il en est de même de l'art. Et si l'art est peut-être une façon de trouver « le toujours dans le jamais », ce n'est pas parce qu'il y a du jamais, mais bien parce qu'il y a du toujours. En vérité, on ne peut rien comprendre à l'art tant qu'on n'a pas la moindre notion du symbole (ce mot clef qui n'apparaît significativement dans aucune des pages consacrées par l'auteur à la peinture !) Car c'est bien le symbole qui sauve la créature de son propre néant. Loin d'être un placebo destiné à calmer la douleur d'un primate espérant contre toute raison une immortalité illusoire, l'art est un mode opératif de réintégration de la créature (et du créé) au sein de l'Absolu dont elle n'a jamais été séparée qu'en mode illusoire. N'en déplaise à Claude Allègre et à tant d'autres, la philosophie de Platon, celle de Plotin, comme celle de saint Thomas, de Maître Eckhart ou de Nicolas de Cues, n'a rien perdu de sa vérité, ni de son actualité. Les lumières de la théologie mystique, loin d'être occultées par Feuerbach, Heidegger ou le surfacialisme structuraliste, brillent toujours pour ceux qui ont des yeux pour voir et un intellect pour entendre ! Quand à Guillaume d'Ockham, il n'était peut-être pas aussi nominaliste que bien des commentateurs ont bien voulu le faire croire...

(La Lecture, huile sur toile)

© 2012 août 2007