|
JANVIER

(L'Eglise d'Enencourt, encre rehaussée de blanc.)
SAMEDI 1er JANVIER
Qu'il me soit permis en ce premier jour de la nouvelle année, de présenter mes vœux aus lecteurs de ces pages (près de 100 visiteurs au cours du mois de décembre) et aux visiteurs de ce site (plus d'un millier ce même mois). Si je connais l'identité de quelques lectrices et lecteurs, la plupart me sont inconnus. Je tiens cependant à saluer aujourd'hui leur fidélité. Lectrices et lecteurs, nombreux visiteurs, que puis-je donc vous souhaiter pour cette année 2011 que nous vous auraient pas souhaité vos proches, amis et collègues... ou le président de la république ?
J'évoquais, le soir de Noël, le Feu Artiste et sa lumière créatrice et vivifiante. Je vous souhaite donc à toutes et à tous d'accéder dans vos cœurs à cette source de radiance ! Que le Feu Créateur jaillisse entre vos mains ! Puisse-t-il faire de chacun de vous un(e) artiste véritable, exaltant chaque instant qui passe pour le sauver du néant... et ainsi transformer vos existences !
So let it be writen. So let it be down. Bonne année !

(Le Cœur d'amour épris, tableau virtuel, détail.)
DIMANCHE 2 JANVIER
Hier, échange téléphonique à l'occasion du nouvel an avec mon vieux frère d'armes, l'écrivain et réalisateur Laurent B. qui me rappelle combien face à l'imposture générale, il ne reste plus aux artisans que nous sommes qu'à œuvrer dans le silence et le secret... Sage parole de la part d'un auteur qui pourtant a vécu un soir ce que les faiseurs de tour ambitionnaient le plus : un passage à Pivot ! Il est en effet aisé de se faire applaudir, ou à l'inverse dénigrer, mais œuvrer, c'est bien autre chose... Rasmussen dans un ouvrage consacré aux rites et aux croyances des Esquimaux, rapporte ces belles paroles d'un vieux chamane : « Au cours de mes voyages, j'ai assisté à des séances chez les riverains de la mer. Ces chamanes ne m'ont jamais semblé dignes de confiance. Il m'a toujours paru qu'ils attachaient trop de prix à des tours qui étonnaient l'auditoire, tels que les bons sur leur sol et leurs mensonges débités dans le soi-disant langage des esprits. Tout cela me semblait amusant et bon pour impressionner les ignorants. (...) Quant à moi, je ne crois pas que je sache beaucoup de choses, mais je ne crois pas que la sagesse ou la connaissance des choses cachées puisse être obtenue de cette façon. La vraie sagesse se trouve loin des gens, dans la grande solitude. On ne la trouve pas en se jouant, mais en souffrant. La solitude et la souffrance ouvrent l'esprit et c'est là qu'un chamane doit chercher la sagesse. »

(La Barrière, encre de Chine rehaussée de blanc.)
Après avoir mis en ligne ce texte, alors que le pinceau en main, je traçais les aléas éphémères de la rivière en hiver, écoutant le Faust de Gounod, songeant à mon père disparu qui m'avait initié aussi bien à Goethe qu'à ce chef-d'œuvre lyrique, je pense soudain à la mère de Laurent qui, atteinte d'un cancer, s'en va vers sa fin. Il me disait la veille qu'on allait peut-être lui supprimer un médicament qui apparemment lui faisait perdre un peu la tête... et je pensais : mais laissez-la donc « dérailler » : peut-être est-ce là la manière qu'elle a choisie pour s'approcher du mystère... Le téléphone sonne. C'est la voix de Laurent qui est en Bretagne. Hier, sa mère a franchi le seuil sans retour.

Valentin chante :
« Ce qui doit arriver arrive à l'heure dite ! La mort nous frappe quand il faut, Et chacun obéit aux volontés d'en haut ! »
Cette mère dont l'âme entame aujourd'hui son parcours initiatique dans ce prolongement de l'état humain que la grâce du Christ accorde aux croyants en vertu de l'efficacité du baptême, emporte avec elle, comme jadis ma propre mère, une portion de nos existences : une maison à Sartrouville, un cours de dessin, les années d'apprentissage de jeunes artistes... Une mère qui meurt, c'est aussi comme une seconde naissance. Le cordon qui nous reliait à la terre ; la trace de notre naissance ; la mémoire de notre venue au monde : tout cela n'est plus tangible. Demeure le miracle, renouvelé à chaque instant, de cette conscience qui en nous, jaillit de l'Origine. Sans intermédiaire tangible, nous voilà directement reliés dans notre cœur à l'axe des Cieux.

(La Rivière sans retour, encre de Chine rehaussée de blanc.)
La rivière suit son chemin. Les âmes voyagent... Et nous, pèlerins de la Terre qui demeurons ici-bas, ne sommes-nous pas aussi in via ? Et, artistes, nos œuvres semblent décrire en balbutiant la vision entrevue de la Cité sainte... là-bas, derrière les collines enneigées... là-bas... derrière la brume que l'aube n'a pas encore dissipée...
VENDREDI 7 JANVIER

A coups de hache, je détache cette fourche arrachée que la neige a ployée, coupant en deux le vieux prunus. Le jardin paraît dévasté, semblable à ce Vésinet sinistré que je découvrais à l'aube du 26 décembre 1999. Le dégel découvre une terre gaste.

J'ai aimé les petites fleurs mauves de ce prunus, qui à chaque printemps paraient ce tronc aujourd'hui abattu, annonçant la promesse d'un retour...

Eugène Delacroix notait avec justesse : « Pourquoi nos plaisirs passés se rappellent-ils à notre imagination comme infiniment plus vifs qu'ils n'ont été dans le fait ? Pourquoi la pensée s'arrête-t-elle avec tant de complaisance sur des lieux que nous ne verrons plus et où notre âme éprouvait quelque état de bonheur ? Pourquoi même le souvenir des amis que nous regrettons les embellit-il quand nous les avons perdus , C'est qu'il se passe dans la pensée, quand elle se souvient des émotions de cœur, ce qui s'y passe quand la faculté créatrice s'empare d'elle pour animer le monde réel et en tirer des tableaux d'imagination. Elle compose, c'est à dire qu'elle idéalise et choisit. Penser ne peut sans idéaliser. Que sont nos préjugés ? Que sont les miens par exemple, qui diffèrent en tout de ceux de mon voisin ? Une façon d'idéaliser le même fait en le voyant, c'est-à-dire en le composant à ma manière. »

LUNDI 10 JANVIER
Ce beau texte de Delacroix que je citais vendredi dernier, est fondamental. Cette faculté que l'imagination a de recréer et de magnifier l'instant évanoui dans le creuset du souvenir est en effet comparable à la composition d'un tableau. Comment arrêter l'instant qui passe ? Faut-il même s'y attarder ? C'est le pari que Méphistophélès propose à Faust :
« Werd ich zum Augenblicke sagen : Verweile doch ! du bist so schön ! »
« Si je dis à l'instant qui passe : Arrête-toi, tu es si beau, Alors que ta chaîne m'enlace, Alors que s'ouvre mon tombeau, Que le glas des morts retentisse, Que s'achève aussi ton service, Que l'aiguille retombe à l'heure du trépas Et que le temps pour moi s'anéantisse. » (Traduction en vers de Jean Malaplate.)
Ce magnifique Verweile doch de Gœthe, je l'ai sans doute proféré dans l'écrin de mon âme plus souvent que Faust lui-même... C'est tout à la fois le piège subtil de l'attachement qui damne l'âme et la porte secrète qui la sauve comme le poète le montre dans la scène finale de son drame.
La peinture recompose l'instant évanoui et semble le restituer à la source intemporelle d'où l'événement a jailli. C'est pourquoi je reviens si souvent à certaines images -- comme ce cours de la Lieurre (voir sur ce site la page Métamorphoses) sur quoi se penche la jeune fille --, dont je ne cesse de décliner la prodigieuse richesse sémantique à travers les techniques les plus diverses : huile, tempéra, eau-forte et plus récemment encre de Chine. ... Car ici tout est fugitif : la lumière même, les reflets et le courant capricieux, les feuilles qui se froissent, les cheveux que la brise lace, enlace et délace, les mains délicates qui plongées dans l'eau un instant auparavant, ont propagé des ondes inverses, le modèle enfin que les années depuis ont changé...
Verweile doch ! du bist so schön !

(La Lieurre, encre de Chine rehaussée de blanc.)
COMMENTAIRE
Et bien, je dirais avc Marc Aurèle : Mon Dieu,donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer celles que je peux et la sagesse d'en connaître la différence .
R. de Chevron-Villette (11 janvier 2011)
MERCREDI 12 JANVIER
Un érudit médecin me disait récemment qu'André Comte-Sponville était selon lui « un philosophe au petit pied. » En parcourant la dernière chronique publiée dans le Monde des religions, je me demandais même si cet auteur n'était pas atteint d'une authentique cécité spirituelle... (...)
Lire la suite dans
A propos des miracles

SAMEDI 15 JANVIER
À 15 ans, je réalisais une suite de dessins au crayon inspirée par le requiem de Berlioz. Série maladroite et naïve aujourd'hui disparue. Ces paysages d'hiver que j'ai réalisés à l'encre de Chine noire sur papier gris m'invitent à réaliser un nouveau requiem en images. Requiem pour tous ces morts qui se sont succédés ces deux dernières années. Et j'entends par là, non seulement les trépas physiques, mais encore les métamorphoses des êtres, aussi bien que les disparitions de ceux qui, absorbés par une autre vision du monde ou engagés sur d'autres chemins, cessent soudain de jouer un rôle sur la scène de notre existence.

(Les Chrysanthèmes, tableau virtuel.)
VENDREDI 21 JANVIER
J'apprends qu'une pétition circule en ce moment sur Internet pour protester contre cet ubuesque -- et ô combien exemplaire ! -- agenda européen indiquant aussi bien le nouvel an chinois que le ramadan et le nouvel an juif... tout en faisant l'impasse sur Noël et toutes les fêtes chrétiennes !!!
(...)
Lire la suite dans...
Du calendrier et du temps sacré

(La Madeleine et l'icône du monde, tableau virtuel.)
JEUDI 27 JANVIER
Le 19 septembre 1356, à Poitiers, le roi Jean luttait avec le courage du désespoir contre les chevaliers anglais du prince noir qui le cernaient de toutes parts. À ses côtés son fils Philippe, futur duc de Bourgogne qu'on devait surnommer le Hardi, lançait au roi cette fameuse apostrophe : « Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche ! » Je ne puis m'empêcher de songer à ces mots lorsque chaque jour, ou presque, je tombe sur une information ou un article qui suscite en moi plus encore qu'une indignation (inutile et à la mode...) une véritable révolte me poussant à prendre la plume me pour garder à droite et à gauche... et défendre l'axe l'arbre vénérable de la Sophia perennis et avec lui le sens du surnaturel et le simple bon sens... Cependant, heureusement que j'ai d'autres œuvres accomplir, sinon le lecteur me verrait brandir sans cesse, à droite comme à gauche, la foudre éliaque d'une sainte colère ! Et puis il y a tout de même d'appréciables exceptions où mes yeux tombent sur une parole ou une information qui apporte enfin un peu de clarté dans le chaos du monde.

C'est ainsi que j'ai trouvé particulièrement intéressant le dossier consacré par la revue Ciel & Espace aux origines de l'univers. Dieu sait combien combien je trouve suspecte hypothèse du big-bang quasi institutionnalisée depuis de nombreuses années, qui me paraît être une dérisoire parodie du fiat lux biblique... C'est donc avec un certain sourire de satisfaction que je vois certains chercheurs remettre aujourd'hui en cause cette tarte à la crème de la cosmologie moderne pour parler de pré-big-bang et un physicien mondialement reconnu (pour reprendre cette expression issue du jargon médiatique...), Roger Penrose, affirmer qu'un autre univers a existé avant le big-bang... Le vieux débat sur l'éternité du monde qui mobilisa les théologiens médiévaux est donc toujours d'actualité ! C'est une bonne chose. Et quel plaisir de lire cet aveu du physicien Étienne Klein, directeur du laboratoire de recherche sur les sciences de la matière au CEA : « Or c'est bien cela, l'origine de l'Univers : il n'y a rien et soudain, il a quelque chose. (...) Or pour transformer le néant en être, il faut trouver ce qui, dans le néant, permet qu'il devienne de l'être. Il faut donc lui attribuer un certain nombre de propriétés qui, de facto, en font quelque chose. (...) La conséquence est qu'il se pourrait bien que la question de l'origine de l'univers soit un vrai mystère, et non pas une simple énigme ou un problème en attente d'une solution. ». Un mystère ? Tant mieux. Il est bon que la science faustienne qui mène le monde depuis trois siècles soit régulièrement confrontée à ses limites. Plus que jamais la sagesse des cosmologies traditionnelles nous est nécessaire : écartant délibérément une explication scientifique qui nous échappe, elles nous mettent directement en présence du mystère de l'Éternité et du temps, de Dieu et de la créature, du Verbe de la chair.
Pour le reste rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu : que la science décrive et interprète le comment et qu'elle laisse à la métaphysique le soin de comprendre le pourquoi... Quoi que même le comment soit aussi à même de faire sens. Ce qui importait avant tout à l'homme de la Tradition était le sens qu'il pouvait tirer de la contemplation de l'univers (je ne mettrais pas à ce mot de majuscule comme le fait Étienne Klein et avec lui la majorité de ses pairs qui, absolutisant ainsi le relatif, révèlent le panthéisme intrinsèque de la science moderne). Même un esprit aussi borné et rationaliste que Kant se déclarait émerveillé en contemplant « le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale au dedans de moi », établissant par là une relation entre l'homme et l'univers que la science contemporaine a désespérément oublié. L'admirable physicien, mathématicien et philosophe Wolfgang Smith qui enseigna dans plusieurs grandes universités américaines a écrit récemment à ce propos : « Il va sans dire que cette relation a disparu -- implicitement niée -- dans la doctrine de l'astrophysique. L'icône cosmique, établie par la main de Dieu, a été brisée ; remplacée, plutôt, par une image faite de main d'homme. Le panorama offert par l'astrophysique est un tableau, une sorte d'image, mais rien de plus ; quelque substance, quelques vérités qu'il y ait dans l'astrophysique contemporaine, elles doivent avoir leurs racines dans une structure mathématique et son interprétation opérationnelle, ce qui est tout différent. Ce que l'astrophysique a à offrir au grand public est très littéralement un univers de fantaisie, une espèce de cosmos de science-fiction ; et de fait, c'est ce qui a remplacé l'icône placée dans les esprits cultivés. » Les cieux ne chantent plus la gloire de Dieu, les bêtes ne parlent plus aux hommes et l'art n'a plus aucun sens à nous offrir. « Le monde gît au loin -- enseveli dans un gouffre profond -- et désert, solitaire est son lieu. Sur la lyre du cœur passe le souffle d'une lourde mélancolie. » (Novalis, Hymnes à la nuit.)
FÉVRIER

JEUDI 3 FÉVRIER
Oui, se garder à droite et à gauche... Se garder de l'orgueil et de l'humilité, de la fébrilité et de la paresse, du fanatisme et de la mécréance, de l'engagement et de l'indifférence, du seul métier et de la folle inspiration, de la ligne rigide et de la couleur désossée, de trop faire ou pas assez... Se garder des familles castratrices et des solitudes paranoïaques, des pères manipulateurs et des mères hystériques, des fils imitateurs et des filles oublieuses... Se garder des pseudo traditions sclérosées et des révolutions systémiques totalitaires, des politiques cyniques et des idéologies mercantiles, de la fausse droite et de la gauche apoplectique... Se garder du désespoir face à la submersion générale... Se garder de la rétrospection et de la prospection tout en préservant sa mémoire...
Se garder de l'oubli...

« Pourquoi, demande une élève, aller au musée voir la peinture des Anciens ? C'est vieux, c'est dépassé... » (SIC !) Si la peinture des siècles passés n'a plus rien à nous dire, si la seule peinture vivante et signifiante aujourd'hui est le tag et le graff, alors c'est que nous sommes déjà morts : une civilisation iconoclaste peut bien prendre notre place puisque nous l'abandonnons au néant. Comment s'étonner alors qu'un peuple fidèle à sa tradition, comme le sont les musulmans, cherchent à occuper l'espace vide que l'Occident, reniant son passé, sa culture et sa religion, laisse devant eux ? Le débat actuel sur l'islamisation n'a aucun sens si on perd de vue cette évidence ! L'Europe, démocratique et laïque, technocrate et commerçante, trouve ici ses limites et creuse sa propre tombe. Cela dit sans préjuger de la légitimité de l'islam dont la tradition convient parfaitement aux peuples arabes et rappelle opportunément aux autres qu'il n'y a de dieu que... Dieu ! Mais la tradition gréco-romaine (elle-même héritière de l'Égypte et des Celtes) vivifiée par le christianisme et la tradition mosaïque, est-elle morte ? Quoi, l'islam né en 622 (hégire) serait seul vivant, quand les lumières chrétiennes de l'Europe médiévale favorisées par le baptême de Clovis (596) seraient mortes ? ! N'y aura-t-il plus un seul européen pour relever le défi majeur du XXIe siècle ?
Pour ma part, il y a longtemps que j'ai choisi de ne pas oublier d'où je suis et tout ce qui me porte, que ce soit à travers mon histoire personnelle, celle de mon pays et celle de l'Imperium où le Logos a choisi de se manifester il y a plus de 2000 ans...
Se garder de l'OUBLI...

LUNDI 7 FÉVRIER
Le battant de la fenêtre pivoté contre le mur fait office de miroir. Deux images se superposent sur les carreaux de verre : le ciel barbé de nuages épais, s'étageant vers la lumière, et un visage peint, au sourire rêveur, au front dégagé sous des cheveux tirés en arrière, au-dessus d'un costume de théâtre. Dans ce présent où glissent les météores, d'azur et d'argent alterné, équipolé, jaillit toujours présente la sève des amours envolées, des intimités évanouies, des jeux partagés se superposant à ce visage peint, écho de l'amour ultime. Pierre Sala, ce poète voyageur qui fut valet de chambre et écuyer de Louis XII et de François Ier, a composé ce délicieux Petit livre d'amour en hommage à sa future épouse Marguerite Builloud, où il notait avec justesse et poésie : « Peinture et parole sont deux chemins par où on peut entrer dans la maison de mémoire, car peinture sert à l'œil et parole à l'oreille, et tous deux font de la chose passée comme si elle était présente. » Ici sont les mots. Sur les murs, les peintures, Et dans la maison du cœur, la mémoire créatrice.
MERCREDI 9 FÉVRIER

« Peut-être que tu me verras pas vivante », avait-elle écrit peu de temps avant de s'envoler pour la perfide Albion d'où elle était était revenue différente... Au fond, c'est comme si j'étais veuf. La disparition d'une personne aimée -- ou son engagement sur une voie différente -- n'est-elle pas semblable à une mort ? Celle qui aimait est donc passée, c'est-à-dire trépassée et l'homme qui demeure seul est semblable à un veuf. Ensuite, bien sûr, les femmes trouvent de bonnes raisons pour passer à autre chose. N'ont-elles pas le don étonnant de renier l'amour offert, d'effacer leur passé pour se refaire à chaque aventure la virginité d'un cœur ? Alors à quoi bon le plaidoyer de l'amant écarté ou de l'amoureux éconduit, le charme même des mots écrits ne les atteint plus et semble appartenir à un autre monde. Elles diront qu'elle se sont trompées ou bien, certes, qu'elles croyaient aimer, mais c'était un rêve : « J'aimais un personnage imaginaire... » Mais l'amour est toujours un rêve à recommencer et paradoxalement un rêve que nous devons rêver dans un éveil perpétuel. Il n'existe que parce que nous consentons à le rêver, comme Brahma rêve le monde... La fidélité implique la foi (fides).

Au fond, elles le savent bien quelque part au fond de leur cœur, comme le prouvent les bouleversantes déclarations et le don total qu'elles font d'elles mêmes avant de rompre l'enchantement. Bien des amants ont pu faire cette amère constatation : c'est la veille même où elle vous quitte que la femme se donne le plus complètement... Ainsi la séparation et la chute s'actualisent chaque jour dans nos vies et dans nos âmes. Et chaque instant semble nous éloigner toujours plus du paradis perdu. « Que le paradis ait été fermé et qu'un chérubin ait reçu l'ordre d'empêcher, de son épée de flamme, les hommes d'y entrer, nous le croyons, et que cela s'est passé de façon visible exactement comme il est écrit, et en même temps nous découvrons que cela se passe aussi, mystiquement, dans chaque âme. » (Saint Macaire le Grand, Sept Homélies, 4,5.) Et par là, le redressement est toujours actuel. C'est bien le sens de la croix dressée du Golgotha, du sacrifice de l'ego librement consenti et c'est à chaque instant que l'amour peut reconquérir le Paradis Perdu. Eve a brisé le rêve parce qu'elle a voulu connaître et goûter l'envers du décor et Adam a consenti à la suivre dans sa fascination pour le toujours autre... L'anthropologie de la Genèse aura toujours mille fois plus à nous apprendre que la dérisoire Lucy...

MARDI 15 FÉVRIER
Se garder de l'oubli, c'est être fidèle, non seulement à son amour, mais à son art et à sa quête. Je parle ici de fidélité à une quête plutôt que fidélité à des idées, car les idées qu'on se fait du monde peuvent changer ou du moins s'affiner et s'élargir. Cette fidélité, qui est aussi fidélité à soi-même, se paie aujourd'hui d'un prix très fort. De nombreux écrivains censurent ou édulcorent leurs oeuvres anciennes lors d'une réédition pour ne pas prêter le flanc à la critique (voire même ne pas tomber sous le coup d'une de ces lois liberticides qui pullulent depuis quelques années !) Ceux qui ne courbent pas l'échine et qui ne composent pas avec la dictature de la pensée unique n'en sont que plus digne de respect. Je pense à Jean Raspail, qui dans sa préface à la réédition du Camp des Saints, ose écrire ce qu'il pense avec courage et sans mâcher ses mots. On peut ne pas être d'accord avec sa vision pessimiste et la juger « réactionnaire », comme on peut nuancer sa perception de la menace que Big Other fait peser sur l'Europe, il n'en faut pas moins saluer l'indépendance et le courage de ses propos. Dans une interview accordée à Valeurs Actuelles, Raspail fait remarquer que son roman ne franchirait pas aujourd'hui la barrière d'une première édition sans être mutilé ou édulcoré... Tout cela est bien inquiétant !
J'ai connu entre 1970 et 1990, vingt années de liberté d'expression et de moeurs. Les peintres pouvaient alors exposer des tableaux qu'ils n'oseraient plus aujourd'hui accrocher aux cimaises ; des romans furent publiés qui maintenant ne rencontreraient l'approbation d'aucun éditeur ; le cinéma était souvent bien plus audacieux, aussi bien par la force des thèmes abordés, la hauteur des vues et l'originalité du montage. Il y eut aussi au cours de ces mêmes années la remarquable floraison éditoriale d'une spiritualité et d'un ésotérisme de qualité : Alan Watts, Carlos Castaneda, Frithjof Schuon, Arnaud Desjardins, Luc Benoist, Jean Biès, Jean Borella, Jean Hani et bien d'autres... De tout cela, il ne reste plus que quelques rares survivants maintenant âgés, remplacés par des bateleurs nous proposant un digest de spiritualité correcte matinée de New Age... Notons également que dans le domaine des sciences dites traditionnelles, cela fait bien des années qu'aucun ouvrage astrologique intéressant n'a été publié à l'exception de quelques rares auteurs qui demeurent les derniers témoins de cet âge d'or ! Tout cela a fait place à une quantité invraisemblable de livres consacrés au développement personnel, ouvrages souvent bâclés ou simples pastiches sans grand intérêt des livres pionniers de Jacques Salomé... Jusqu'au jour où, de toute façon, cela deviendra totalement incorrect d'avouer une simple recherche spirituelle, comme il est déjà mal vu dans le monde médiatique de se définir comme catholique ! Ou encore dans le monde des galeries et de la critique d'art, de se présenter comme un peintre figuratif ! En vérité, c'est déjà un scandale d'être obligé de préciser : figuratif ! Car enfin, le dictionnaire Larousse définissait encore en 1950, la peinture comme l'art de peindre et peindre signifiait : représenter un être, un objet, une scène, à l'aide des couleurs... De la Grèce antique à l'Europe de 1900, la peinture, durant des siècles, a reposé sur le dessin et la couleur unis en vue d'une représentation. Qu'on parle d'art abstrait, je le conçois bien -- car la couleur y est abstraite du dessin et de la forme --, mais qu'on parle de peinture figurative : c'est un pléonasme ! Pléonasme réducteur d'ailleurs, car -- je l'ai souvent rappelé ici -- la peinture n'a pas seulement une fonction figurative, mais aussi et surtout symbolique. Mais c'est bien là, la grande arme du monde moderne : détourner le sens des mots pour les rabaisser et surtout éliminer leurs référents. La peinture dite figurative faisant du coup figure de parent pauvre et attardée auprès de la glorieuse peinture dite abstraite, seule jugée originale et conforme à notre époque. Il en est de même pour la musique modale qu'on joue encore en concert et qu'on apprécie chez les prédécesseurs de l'école de Vienne, mais qu'on relègue aujourd'hui dans le domaine de la variété et du cinéma, considérant que la seule vraie musique représentative de notre temps ne peut être que post-sérielle... oubliant que Schönberg lui-même, plus intelligent que bien des cuistres de notre temps, n'avait pas hésité à déclarer qu'il restait encore beaucoup de belles pages à composer en ut majeur !
Et c'est bien là, hélas, où la fidélité à un art, qu'il soit pictural, musical ou littéraire, devient presque impossible à tenir sans sombrer dans la marginalité. Tout comme la fidélité à une foi ancestrale. Il est en effet tragiquement paradoxal -- et ô combien révélateur -- de voir des chrétiens se moquer des traditionalistes qui s'accrochent aux rites précédant le grand agiornamento de Vatican II, alors qu'on trouve tout à fait naturel que le dalaï-lama préserve dans le monde une tradition rituelle multiséculaire sans aucunement chercher à la moderniser. On serait prêt à mobiliser l'Unesco et mille comités de soutien pour sauver les rites tribaux d'une ethnie en voie de disparition, mais en même temps on n'hésite pas à dépouiller l'église de rites qui l'ancraient elle aussi dans un passé immémorial tout aussi respectable !
Parvenu à ce point, qu'on me permette d'en revenir au Camp des Saints de Raspail et à Big Other. La France d'aujourd'hui prône un respect de plus en plus pointilleux à l'égard des cultures issues de l'immigration. Beaucoup de cantines ne servent plus de porc. Mais combien servent du poisson le vendredi ? Les infirmiers des hôpitaux publics apprennent à soigner les musulmans en tenant compte d'un certain nombre de précautions pour ne pas offusquer leur foi, quand dans le même temps cela fait bien longtemps que la laïcité ne cherche plus à éviter de froisser l'âme chrétienne ? Je pourrais multiplier les exemples... C'est en vérité une bien curieuse charité que celle qui oublie le précepte éternel : « aime ton prochain comme toi-même ! » Comment, en effet, cette France-là, pourrait-elle aimer son prochain quand elle ne sait plus s'aimer elle-même et pire encore, s'abîme dans une autoculpabilité complaisante ou une repentance ridicule... Je dis bien ridicule, car un peuple (comme une religion d'ailleurs) n'a nul repentance à faire. Certes un président ou un prince peut reconnaître à titre individuel une erreur ou une faute et l'histoire a vu des rois et des empereurs s'accuser et se châtier publiquement, mais il en va autrement pour un royaume, un peuple ou une nation. Un peuple ne peut être grand qu'en assumant pleinement la totalité de son histoire, en bien comme en mal. D'ailleurs, l'erreur étant humaine, une civilisation ne se développe pas sans commettre des erreurs ou des injustices à un moment ou à un autre. Qu'on me cite donc un seul peuple, un seul pays, une seule nation qui n'aurait pas commis à un moment ou à un autre quelque exaction ou quelque crime ? Soyons sérieux... Mais j'ai bien peur que cette culpabilisation malsaine et cette charité détournée ne soit le signe révélateur de la maladie sénile d'un Occident suicidaire.

On me dira peut-être que je m'éloigne ici d'une réflexion sur l'art, mais le lecteur aura compris quels liens étroits unissent l'histoire, la religion (ou son absence !), l'art, mais aussi la science (qui est loin d'être si objective qu'on l'imagine) au champ politique. J'ai déjà écrit dans ce journal (en rappelant l'exemple de Virgile) combien il est important que quelques hommes -- qu'ils soient artistes, savants, philosophes, religieux ou mêmes hommes politiques -- se différencient nettement de cette sphère maladive et pathogène qui nous étouffe chaque jour un peu plus. Un opuscule a été écrit récemment sous le titre accrocheur de Indignez-vous ; je ne partage pas toutes les indignations de l'auteur, mais surtout, je ne suis pas sûr que l'indignation nous soit aujourd'hui d'une grande utilité. Et ce n'est pas ce cri que je lancerai, car mon cri de ralliement ce serait plutôt : RÉVEILLEZ-VOUS !* Tant il est vrai que le dormeur doit s'éveiller...
* « l'Europe doit se réveiller à ce qui est en train de se passer dans nos propres sociétés », déclarait récemment le premier ministre britannique David Cameron...

DIMANCHE 20 FÉVRIER
Se réveiller… Se réveiller, c'est d'abord ouvrir les yeux sur notre pauvreté. Jamais une civilisation n'a autant manifesté une profusion de richesse et corrélativement de gaspillages pour masquer une aussi tragique pauvreté intérieure. Nous sommes en hiver. Au cœur même de l'hiver. Nous avons faim de sens et ce monde ne nous offre que des gadgets… J'évoquais le 12 janvier dernier, la réalité et la signification des miracles. Marc et Matthieu relatent tous deux un miracle qui concerne plus particulièrement notre temps.
« Le lendemain, quand ils eurent quitté Béthanie, Jésus eut faim. Il aperçut de loin un figuier couvert de feuilles, et s'avança pour voir s'il y trouverait quelque fruit. Il s'approcha donc de l'arbre, mais n'y trouva que des feuilles ; car ce n'était pas encore la saison des figues. Alors il dit au figuier : « que jamais personne ne mange de ton fruit ! » (Marc X, 12)
Et le lendemain, les apôtres découvrent le figuier séché jusqu'aux racines. Tel est ce monde crépusculaire qui sous l'apparence de ses feuilles, cache l'absence de fruits. Un monde stérile et mensonger, condamné au dessèchement. Il n'est pas impossible qu'il y ait là une allusion au figuier romain sous lequel furent allaités Romulus et Remus et donc au déclin inéluctable de l'Empire, mais surtout, il faut remarquer l'extraordinaire pouvoir sémantique de ce geste christique. Car enfin, Jésus a changé de l'eau en vin, multiplié pains et poissons et pourquoi ne ferait-il donc pas apparaître des figues hors saison ? C'est parce qu'il veut nous frapper par la force de cette vision : un figuier apparemment stérile condamné à se flétrir. Je dis apparemment, car l'évangéliste a précisé que ce n'était pas la saison des figues. Alors quoi, le Christ maudirait ce pauvre arbre bien incapable de pouvoir donner des fruits hors saison ? ! Mais c'est là justement, où se révèle l'extraordinaire puissance de cette scène. Le Christ demande l'impossible : il demande que nous donnions notre fruit hors saison, qu'au cœur même de l'hiver et de la désolation, nous soyons capables d'œuvrer et qu'alors que tout est contre nous, nous agissions comme si tout était gagné.
Être fidèle au cœur de l'infidélité générale. Aimer sans se soucier d'être aimé en retour. Se tenir droit quand tous cherchent à nous courber. Peindre, quand les artistes de notre temps se contentent d'idées faussement originales et d'artefacts éphémères. Écrire, tout en ignorant si le moindre éditeur jugera correct de vous publier ou même si la censure ne vous fera pas taire… Créer sans même savoir si un jour, l'œuvre pourrait être rendue publique. Qu'on songe à Schubert écrivant ses dernières partitions symphoniques sans aucun orchestre pour les jouer. Ou à Wagner, se lançant dans la composition de la Tétralogie alors qu'aucun théâtre de son temps ne pouvait représenter un tel cycle ! Si ce dernier a vu la réalisation inespérée de son projet plus de vingt ans après, grâce à Louis II de Bavière, Schubert n'entendit jamais l'exécution de ses trois dernières symphonies découvertes bien après sa mort. C'est le risque qu'il faut prendre : celui de ne pas voir en cette existence la reconnaissance d'une œuvre. Mais, si Schubert, Wagner et tant d'autres compositeurs, peintres et écrivains avaient attendu que vienne la saison des figues pour créer leurs œuvres les plus personnelles, nous serions privés de bien des chefs-d'œuvre !

(Le Chemin d'ailleurs, encre de Chine rehaussé de blanc.)
Alors suivre ce chemin d'ailleurs au cœur de l'hiver… Il n'est pas d'autre sentier. Nulle autre voie ! Et c'est ici le fruit : cheminer ! Être un homo viator. Notre seul ancrage est au Ciel et non dans l'espace... cet espace galiléen, morne, froid, plat et dépossédé de toute signifiance…
MARS
MARDI 1er MARS
Voici donc le mois de mars. Les anciens l'ont consacré au dieu de la guerre. Ma révolution solaire met en évidence une conjonction du soleil à mars. Devrais-je donc me comporter en guerrier au cours de cette année ? Cette conjonction qui s'est faite dans le signe du Verseau en février, a déjà largement incendié le monde ! J'évoquais le mois précédent la figure d'André Barbault, ce vénérable astrologue écrivait sur son site en novembre dernier, ces lignes pour la portée prédictive s'est largement vérifiée : « Nous en arrivons à un autre cas critique qui pourrait constituer le sommet de cette première crise mondiale du XXIe siècle. À partir des rencontres du soleil et de mars en sortie de conjonction avec Neptune à la fin de février 2011 où déjà peut s'éveiller un climat des manifestations collectives, de troubles publics… » Et Barbault prévoit également pour la première quinzaine d'avril quelques coups d'éclat historiques et spectaculaires annonciateurs d'une possible tornade révolutionnaire européenne…
Mais pour l'heure c'est donc le monde arabe qui est embrasé. C'était inévitable. Bien évidemment la caste journalistique imagine déjà le triomphe de la démocratie occidentale dans le monde de l'islam… cela servirait si bien le nouvel ordre mondial ! Cependant, entre la dictature tribale de Kadhafi et celle de Facebook et de Coca-Cola, je ne crois pas qu'un islam authentique puisse se reconnaître. Au sujet de Kadhafi, il faut tout de même remarquer que le personnage s'inscrit dans un contexte messianique propre à l'islam en parodiant la haute figure du Mahdi, attendue à la fin des temps. « De tout temps les musulmans ont entretenu l'opinion que, vers la consommation des siècles, doit nécessairement paraître un homme de la famille du prophète, afin de soutenir la religion et de faire triompher la justice. En menant à sa suite les vrais croyants, il se rendra maître des royaumes musulmans et s'intitulera El-Mehdi. Alors viendra Ed-Deddjâl, et auront lieu des événements qui doivent signaler l'approche de la dernière heure, événements indiqués dans les recueils des traditions authentiques. Après la venue du Deddjâl, Jésus descendra et le tuera… » (Ibn Khaldoun, Prolégomènes II, 158) La figure du Deddjâl (le messie menteur s'opposant à El-Mehdi, le bien dirigé) correspond à l'Antéchrist de la tradition chrétienne et, comme on peut le constater par cette citation, la tradition musulmane authentique attend également le retour de Jésus. On peut d'ailleurs se demander si l'authentique Mahdi appartiendra à une aire culturelle strictement islamique, car il ne faut pas oublier non plus ce hadith du prophète que bien des musulmans en guerre contre l'Occident devraient méditer : « dans les derniers temps, les élus seront les Roums… » Les Roums, c'est-à-dire les chrétiens romains, en un mot les Occidentaux ! Mais pour aujourd'hui il est bien loin le temps du Royaume Latin de Jérusalem ou juifs, arabes et chrétiens ont un temps cohabité pacifiquement sous l'égide d'un roi chrétien et où l'émir Ousama lui-même vantait ses amis templiers, farouches défenseurs du Saint-Sépulcre et en même temps respectueux des rites de l'islam ! Un exemple de plus à méditer : seul celui qui a pénétré au cœur de sa foi, peut comprendre celle de l'autre…
Pour en revenir à la conjonction du soleil et de mars, je dois avouer que le moine soldat que j'incarne par la force des choses, est un peu las de se battre… contre les moulins à vent de la bêtise contemporaine et le nouvel ordre moral grotesque qui règne en France ! Le nouvel ordre moral, c'est le titre qui faisait la une de Valeurs Actuelles la semaine dernière, au sujet de la grotesque condamnation d'Éric Zemmour. Certes on peut juger le personnage provocateur ou même – comme le fait le PCF – traiter de nauséabonds et répugnants ses propos, mais la question n'est pas là : la question est justement de savoir si un homme peut tenir publiquement des propos avec lesquels une partie de la population n'est pas d'accord. C'est tout de même cela la liberté d'expression ! Même ce grincheux de Voltaire que je n'aime guère, a justement dit : « je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ! » Cependant, lorsque je lis l'article consacré à cette affaire, je suis quelque peu déçu et j'en trouve le ton bien stérilisé… Mais je lis en page 4 ces propos de Guillaume Roquette : « chaque mois, nous soumettons avant parution telle ou tel article de valeurs actuelles à l'avocat du journal, pour savoir, justement, si nous dépassons les limites autorisées. » On en est donc là en France ! Cela signifie clairement que la liberté de la presse n'existe plus. C'est donc cela ce modèle de liberté et de démocratie qu'on veut exporter dans le monde entier ! Et Guillaume Roquette poursuit : « et quand par malheur notre vigilance est prise en défaut les gardiens du nouvel ordre moral nous traînent devant les tribunaux. Systématiquement. Sans chercher à discuter nos arguments, sans même prendre contact avec nous. Leur seul but est de faire respecter, dans tous les médias, catéchisme de la bien-pensance. »

Et puisque je citais Voltaire, je rappellerai que son meilleur ennemi Jean-Jacques Rousseau, dont on célèbrera bientôt le tricentenaire, avait eu le malheur de déplaire à l'archevêque de Paris par ses projets d'éducation exposés dans l'Emile et qu'il lui avait suffit de se rendre ici même, à Trie-Château, pour passer quelques années tranquilles auprès du prince de Conti (je l'imagine herborisant dans la vallée d'Énencourt et peut-être même dans mon jardin…), si près de Paris, sans être inquiété… dans cette France de l'Ancien Régime encore peu centralisée et pluriculturelle qui n'était certes pas totalement exempte d'injustice – mais quelle société peut prétendre à cela ? – mais où la liberté était paradoxalement plus réelle qu'on ne l'imagine et qu'on ne l'a dit. « La France, écrit Funck-Brentano dans l'Ancien Régime, était hérissée de libertés, elles grouillent, innombrables, actives, variées, enchevêtrées souvent confuses, en un remuant fouillis. » Où même le port d'un blason était autorisé pour un simple roturier ou un paysan quand la république révolutionnaire l'a interdit pour tout le monde… Comme le fait remarquer avec justesse Jean-Louis Arouel dans l'Esprit des institutions d'Ancien Régime : « La plus libérale des démocraties actuelles est bien plus absolue que la monarchie dite absolue. En effet, l'autorité étatique y est beaucoup plus à même d'imposer sa volonté. » Et encore pourrait-on se demander si la France est encore un État de droit quand on voit tant d'associations et de médias dicter le leur…
LUNDI 7 MARS

Mardi dernier, je donnais une conférence entièrement consacrée aux seuls Préludes de Chopin. Chopin a créé avec cet opus 28 un véritable cycle de préludes au silence (ils ne sont suivis d'aucune fugue), cataloguant ses états d'âme avec une concision et une intensité poétique extrême. Impossible de ne pas songer à ce moment, à celle qui jadis, un soir de réveillon, me jouait sur un piano désaccordé, un de ces petits chefs-d'œuvre. Et aussi à ce roman écrit à une période plus ancienne encore, où une imaginaire pianiste interprétait le cycle entier devant l'homme qui l'aimait investigant à chaque prélude le futur contingent de leur avenir possible. Ainsi la jeune fille imaginaire s'était totalement incarnée vingt ans après… Totalement et parfaitement. Au point qu'elle offrait ce majestueux prélude à celui qu'elle aimait (ou qu'elle croyait aimer, mais je me suis déjà expliqué sur l'apparente opposition et en vérité parfaite équivalence de ces deux propositions…) Ce n'était ni le premier, ni le dernier exemple d'une manifestation vivante de ce que mon âme d'artiste avait ainsi projeté dans le monde imaginal. C'est cette magie pure qui fait toute la valeur de ce que nous créons. Ce sont, non seulement des objets ou des êtres, mais aussi des situations, voire des destins entiers que nous traçons ainsi sur la cire vierge de nos pensées. En sommes-nous pour autant les créateurs ? Oui et non. Surtout lorsqu'il s'agit d'une personne humaine et de son destin : l'autre joue sa partition et nous sommes alors co-créateurs comme dirait Esther Hicks dont les enseignements sont sur ce point fort justes. (Je suis en revanche beaucoup plus réservé sur le background métaphysique propre aux messages que cette américaine reçoit de son entité rectrice baptisée Abraham. Mais j'en parlerai une autre fois…) Pour l'heure, revenons à cette magie co-créatrice dont je préfère dire qu'elle relève à la fois de la prémonition et de la projection. Projection d'une volonté lançant la flèche de son désir dans la sûreté du but à atteindre, mais prémonition quant aux circonstances qui permettront très précisément la manifestation du rêve de l'artiste.

Pourtant dans ce cas précis, la belle pianiste s'est évanouie avant d'avoir totalement joué le rôle espéré. Sans doute était-il nécessaire qu'elle incarnât d'autres rêves, aussi bien le sien propre que ceux d'autres hommes. La trame et la chaîne des destins forment un tissu d'une extrême complexité. Du moins parmi les quelques rares élues qui ont ainsi réalisé de véritables tableaux vivants – plus réussis encore que ceux qui charmaient Gœthe dans les Affinités électives – aura-t-elle été une parfaite magicienne incroyablement douée pour faire sortir de son chapeau magique – semblable à cette coiffe blanche qu'enfant elle avait bariolée de couleurs vives – les plus charmants et les plus authentiques sentiments, mots, visions et situations issus du répertoire complet de mes œuvres qu'elles soient picturales, photographiques, musicales ou littéraires.

A-t-elle conservé cet éblouissant talent auprès d'autres créateurs ? Ou bien a-t-elle donné tout son bouquet dans cette rencontre en feux d'artifice ? Je l'ignore. Comme j'ignore si elle a pu, dans une certaine mesure, s'extraire quelque peu de l'étouffant roman familial qui l'enserrait. Mais il est vrai que, si j'en juge par bien des exemples autour de moi, ce roman-là est un carcan que même la vieillesse et la mort ne desserrent pas toujours… Cela dit, ai-je encore le don précieux de dessiner et écrire à l'avance les épiphanies de mon existence ? J'arrive parfois à en douter tant il me semble parcourir aujourd'hui un no man's land hivernal. Mais je suis aussi coutumier de ces traversées silencieuses de la terre gaste suivant immanquablemant de l'amour, les fastes. Le monde lui-même, en crise et violence, ne semble-t-il pas lui aussi en gésine ?

NB : que mes lectrices et lecteurs veuillent bien pardonner un certain nombre de fautes de saisie (dues principalement à la reconnaissance vocale) que j'ai corrigées et qui rendaient le texte ci-dessus difficile à comprendre... déjà que le cheminement de mes pensées n'est peut-être pas toujours aisé à suivre !!!
MARDI 8 MARS
Eh bien aujourd'hui, polémiquons… Je souhaitais la semaine dernière « réagir à chaud » – comme on dit – à la critique des œuvres de Philippe Muray parue sous la plume de Luc Ferry dans le Figaro. Mais d'ores et déjà, un article publié dans les 4 Vérités a répondu avec force à cette défense quelque peu maladroite de la démocratie moderne que l'ancien ministre se croit obligé d'assumer. Je noterai cependant – ce qui est tout de même un comble pour un philosophe – la faiblesse logique de l'argument final avancé par M. Ferry. Selon lui, en effet, l'émergence au sein de la démocratie moderne de l'œuvre de trois écrivains considérés comme des génies – à savoir Kundera, Garcia Marqués et Roth – serait une preuve de la valeur de la susdite démocratie. De qui se moque-t-il ? Est-ce qu'au cœur même du régime soviétique, dans les conditions les plus difficiles, des artistes comme Soljenitsyne ou Tarkovski n'ont pas réalisé des chefs-d'œuvre ? Est-ce que Cervantès n'a pas écrit une œuvre admirable au coeur de l'Espagne inquisitoriale ? Est-ce que Corneille et Molière n'ont pas écrit un théâtre immortel sous le règne d'un monarque dit absolu ? Et Chrétien de Troyes inventant le roman au coeur de la féodalité ? Virgile inaugurant l'empire romain par une épopée sublime ? Autant de réalisations exceptionnelles nées au sein de sociétés et de gouvernements les plus divers ! Quelles que soient les circonstances, favorables ou défavorables, il y eut toujours des hommes de génie pour réaliser des œuvres phares et cela ne prouve strictement rien sur la prétendue excellence de tel ou tel système politique ! Quant à considérer les trois auteurs nommés par M. Ferry comme des génies, c'est un point de vue personnel qui peut être contesté et qui ne prouve rien non plus... Enfin et surtout, si l'on veut vraiment juger de l'arbre à ses fruits, ce n'est pas tel ou tel écrivain qu'il faudrait envisager, mais bien l'ensemble d'une production artistique et, plus encore, la synthèse d'une civilisation.
Or, vu sous cet angle – n'en déplaise à l'ancien ministre de l'éducation nationale –, il n'est pas sûr que la civilisation qui a précédé le monde moderne se retrouve en état d'infériorité. Qu'on songe seulement au monde médiéval – tellement caricaturé et décrié – où tant de productions humaines étaient marquées du sceau d'une indéniable beauté, depuis le moindre objet usuel jusqu'aux réalisations urbaines, palais, châteaux, cathédrales, abbayes, jusqu'à la qualité et la variété des costumes, des plus humbles aux plus riches, des outils quotidiens, des armes, des arts, des enluminures, peintures, vitraux, sculptures, la richesse enfin et la profondeur iconographique des blasons... ! Qu'avons-nous donc à opposer à ce monde où la production humaine ne connaît pratiquement aucun déchet ? Le monde des démocraties modernes, avec leur urbanisme incohérent, leurs déjections graphiques, leurs publicités affligeantes et omniprésentes, leur technologie envahissante et polluante, leurs paysages urbains et ruraux envahis de fils téléphoniques et de câbles à haute tension, leur accumulation grotesque de véhicules bruyants et de gaz d'échappement ? N'y a-t-il pas là tout de même un hiatus et à l'évidence, une différence qualitative ? Car si la civilisation médiévale était loin d'être parfaite – et je le répète aucune civilisation humaine ne l'est – il est indéniable que ses réalisations fournissaient aux hommes un cadre de vie harmonieux et profondément humain parce qu'imprégné de sacré. Même si bien sûr, çà et là, on peut encore trouver de belles et nobles créations humaines dans le monde actuel, il n'est pas sûr que ce dernier offre aux hommes l'équivalent – et cela en dépit de progrès évidents sur le plan purement technique.

Quant au commentaire de Luc Ferry sur le rôle du sacré et sur la religion, il relève d'une totale ignorance de la question et de beaucoup de confusion. Il est même piquant de voir le souci du prochain avancé comme signe particulièrement représentatif de la modernité… Car enfin, d'où vient justement la notion de prochain si ce n'est de la religion chrétienne et donc d'un commandement sacré du Christ ? L'auteur semble ignorer que même les Droits de l'homme si chers aux modernes sont largement empruntés à la morale chrétienne jusque dans leur formulation… En vérité, à travers ce cafouillis, on devine bien la pensée fondamentale de M. Ferry. Le monde moderne aurait inventé l'amour du Bien pour lui-même, « déconnecté » de toute référence au Sacré et cette révolution serait la grande chance de l'humanité. Mais justement l'auteur ne semble guère saisir que cette soi-disante « chance » des modernes est en réalité une maladie mortelle dont le monde contemporain fait les frais. Tout simplement parce qu'il ne s'agit pas d'une révolution, ni même d'une découverte, encore moins d'un progrès, mais tout simplement d'une amputation mortifère. Pourquoi ? Mais parce qu'on ne peut fonder aucune morale et aucun amour sans les ancrer dans une réalité transcendante, sans leur donner un référent réel – c'est-à-dire éternel et absolu. La preuve en est qu'aujourd'hui se succèdent les morales laïques les plus contradictoires, de plus en plus incapables de justifier leur choix, puisque justement tout est désormais proclamé relatif. De même que l'espace ne comporte plus ni haut, ni bas, de même l'ordre moral est voué aujourd'hui à une géométrisation réductrice où tous les points de vue se valent. La vie elle-même perd tout caractère sacré. Quand jadis le criminel versait le sang de la victime, il devait répondre de sa vie pour un tel acte et racheter par la peine capitale le déséquilibre cosmique ainsi perpétré. Aujourd'hui un névropathe peut découper une femme en morceaux, être « soigné » quelque temps, puis libéré et... recommencer !... tout simplement parce que la société déresponsabilise tout le monde et ne croit plus à la sacralité de la vie, ni à la réalité de l'après-vie.

Luc Ferry parle des abstractions vides de la religion... comme si la démocratie moderne n'était pas encombrée de systèmes creux, de verbiages déconnectés de toute réalité et finalement d'abstractions politiques bien plus vides encore que les élucubrations de quelques mystiques exaltés. Mais il faut croire que la philosophie de Platon et la théologie des Pères de l'église se situe à une altitude où notre défenseur des lumières libérales – et autres fadaises ejusdem farinae – ne respire tout simplement plus…
Luc Ferry est l'arrière petit-neveux du fameux Jules Ferry*, le champion de l'école laïque qui avoua un jour, dans une de ses lettres, sa nette intention de « détruire Dieu et le roi » : comme on le voit, c'est presqu'une tradition familiale...
* On me rapporte que Luc Ferry lui-même aurait nié cette hérédité (pourtant établie par un site officiel de généalogie), son patronyme étant particulièrement répandu. Cela atténuerait certes la portée de mon trait, mais l'homonymie n'en demeurerait pas moins signifiante et nous sommes bien en présence d'une même famille d'esprit…
JEUDI 10 MARS
LA PRINCESSE DE CLÈVES ET LE PRINCE PETIT

À la sortie du lycée, je n'avais pas gardé un souvenir très précis du roman de Mme de Lafayette. Je m'étais enthousiasmé pour Chateaubriand et Gœthe et puis la découverte solitaire de Shakespeare dont personne ne m'avait parlé en cours de français, m'avait un peu détourné des classiques du XVIe et du XVIIe siècle. Ce n'était pas plus mal : cela m'a permis de le redécouvrir plus tard avec beaucoup de plaisir. Et puis il est des périodes de la vie où certains textes parlent plus à nos âmes et toutes ces semences ne sont jamais perdues. Or, quelle n'est pas ma surprise de découvrir que le chef de l'État français s'en est pris à la Princesse de Clèves à Lyon, en février 2006 :
« L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de “La Princesse de Clèves”… Imaginez un peu le spectacle ! »
Pourquoi cette tirade ? Et pourquoi cette cible privilégiée ? Il se trouve que Laurent B. m'a fait découvrir un texte remarquable de Saint-Exupéry où l'auteur du Petit Prince évoque le roman incriminé : « Mais je hais cette époque où l'homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! [...] Mais où vont les Etats-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L'homme robot, l'homme termite, l'homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau, à la belote. L'homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L'homme que l'on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente des bœufs en foin. C'est cela, l'homme d'aujourd'hui. Et moi, je pense que, il n'y a pas trois cents ans, on pouvait écrire La princesse de Clèves ou s'enfermer dans un couvent pour la vie à cause d'un amour perdu, tant était brûlant l'amour. Aujourd'hui, bien sûr des gens se suicident. Mais la souffrance de ceux-là est de l'ordre d'une rage de dents. Intolérable. Ça n'a point à faire avec l'amour. » La Marsa, juillet 1943 - Saint-Exupéry, Lettre au général "X"

C'est là, tout aussi bien une belle réponse aux errances de Luc ferry que je commentais hier, qu'un cinglant camouflet à ce prince bien petit dont les inénarrables sorties n'ont pas fini de ternir ce qui reste du Royaume de France ! Je me souviens des quelques rares rencontres avec N. Sarkozy du temps où il était maire de Neuilly. La première fois, c'était au cours d'un vernissage d'une exposition de peinture où figuraient des travaux de mes élèves. Le futur président, après avoir serré toutes les mains dans un geste éminemment électoral, entama un discours pour vanter sa politique municipale et notamment le service des motos-crottes qui avait débarrassé les rues de la ville des déjections canines… et puis, il nous quitta sans avoir prononcé un mot sur les peintures exposées ! Le portrait était convaincant : il s'est confirmé depuis… On peut certes lui accorder la persévérance et l'énergie d'un homme qui sait atteindre ses buts, mais on est bien loin de ces monarques dont l'éducation soignée était la garantie même du prestige de la France ! N'est-ce pas là le principal travers de ces fameuses démocraties libérales tant vantées par Luc Ferry : les hommes qui accèdent au pouvoir usent toute leur énergie à le conquérir, pour ensuite s'épuiser à le conserver, quand nos rois étaient éduqués dès le plus jeune âge à l'art de gouverner qu'ils n'avaient plus qu'à exercer à partir du jour de leur sacre. Sans oublier que le roi, oint par le saint chresme, devait rendre compte à Dieu et risquait le salut de son âme s'il n'assurait pas celui de ses sujets ! De droit divin, le roi s'engageait face au Jugement Dernier – terrible échéance ! – quand nos présidents risquent seulement de perdre la prochaine élection… Autre temps, autres mœurs…

Et – n'en déplaise au chef de l'État – qu'il me soit permis de goûter dans ce passage de la Princesse de Clèves, un style et des sentiments, dont la superbe expression littéraire pourrait servir de commentaire à plus d'une de mes peintures : « Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. »
JEUDI 17 MARS
Tragique coïncidence ? La couverture du bloc-notes Rhodia que j'achète pour noter les pensées d'un jour, n'est plus orange, mais profondément noire… Est-ce une nouveauté éditoriale ? Je l'ignore, mais c'est la première fois que je vois ce modèle. De fait, il ne convient que trop parfaitement pour recueillir les tableaux de deuil qui depuis quelque temps passent dans ma tête… Alors que je n'avais pas encore vu une seule image du cataclysme frappant le Japon, je me suis réveillé dans la nuit hanté par des visions de maisons dévastées, de houle submergeante et de victimes errantes.

Je citais au début du mois, les prédictions faites par André Barbault sur son site Internet. Dans le même texte, le perspicace astrologue avait écrit le 27 novembre 2010 : « Mais surtout du 20 mars au 30 avril 2011 où le Soleil, Mercure et Mars vont passer sur Uranus puis sur Jupiter en opposition de Saturne. Nouveau grand alignement astral - plus particulièrement sensible devant y être le concentré planétaire de la première quinzaine d’avril, voire début du mois - où, ensemble, en Feu-Air, le Soleil s’unit à Jupiter et Mars à Uranus. Nul doute, ici, que c’est la conjonction Jupiter-Uranus elle-même qui donne le ton en un coup d’éclat historique spectaculaire. [...] En tout cas, si un pareil éclat devait survenir devant nous, c’est ici que son explosion se produirait, sauf substitution de perturbations géophysiques d’un réchauffement climatique pouvant être exceptionnel… » Et comme le pire est toujours certain, il n'y pas eu de substitution, le et l'a emporté sur le ou. Depuis j'ai consulté sur YouTube les images impressionnantes du tremblement de terre, du tsunami, des centrales en feu, de la neige et du froid. Et j'ai lu les commentaires des journaux français, j'ai pris connaissance de la hideuse récupération politique et du ronron rassurant : « Mais non, en France rien de tel ne peut arriver, car nous nous sommes pas menacés par les tremblements de l'écorce terrestre et nos centrales sont bien surveillées… Dormez tranquille, braves gens ! » Pour ma part, je sais depuis mon adolescence que tout peut arriver aussi bien ici qu'ailleurs. Les astronomes surveillant le parcours erratique des astéroïdes, par exemple, n'ignorent pas qu'un impact est parfaitement possible… sans parler des comètes ou de quelconques bolides venus des confins du système solaire, ni même de tous les imprévus issus des profondeurs de la terre… Mais surtout, je sais et je l'ai déjà écrit dans ces pages, que les « phénomènes naturels » ne sont pas des forces aveugles. Je suis, de ce point de vue, radicalement anthropocentriste. « L'homme est la mesure de toute choses » écrivait Protagoras. Les Pères de l'Église ne disent pas autre chose lorsqu'ils répètent que la mort est entrée dans le monde par la faute de l'homme originel. Récemment encore, j'évoquais cette expérience vécue par tant d'artistes qui voient se réaliser dans la vie réelle ce qu'ils ont cru n'être une pure fiction née de leur imagination. Qu'on songe seulement à tout les films-catastrophe régulièrement produits depuis plusieurs années… Le film 2012 ne montre-t-il pas la terre bouleversée par un tsunami mondial ? Non seulement nos sociétés semblent se complaire dans un chaos économique, social, politique, morale et artistique, mais elles appellent par leurs propres productions et leurs fantasmes, l'écroulement et la submersion. On m'objectera qu'en rattachant les nombreux cataclysmes qui frappent la terre depuis 2010 aux mouvements des astres et particulièrement à ceux des planètes lentes, je semble dédouaner l'homme et accréditer un quelconque fatalisme astral. En fait, tout comme Plotin, Paracelse et tant d'autres, je pense que les mouvements du cosmos doivent être avant tout interpréter comme des signes et non comme des causes directes. La cause est en nous et les mêmes signes qui semblent corroborer notre autodestruction pourraient se lire à un niveau nettement moins brutal. Pour prendre un exemple, un homme né sous l'opposition de Mars et de Saturne peut aussi bien connaître le destin d'un grand criminel que celui d'un grand chirurgien. Tout dépend de la façon dont il intégrera la tension de ces deux planètes… Il est d'ailleurs remarquable de voir comment les Japonais – tout occidentalisés qu'ils soient aujourd'hui – font face à l'épreuve.

Je n'ai jamais eu l'occasion de visiter le Japon et pourtant la culture japonaise est bien présente depuis longtemps dans mon mode de vie. Ces vêtements traditionnels de paysan japonais que je porte durant l'été, ces kimonos souples et sensuels de noir et sang dragon que j'offrais jadis à ma maîtresse... La saveur indicible du Gyokuro – que je préfère à tout autre thé vert – et qui accompagne invariablement le tracé d'un dessin et le mouvement des pinceaux depuis tant d'années… Cette subtile touche de zen qui depuis la lecture de Suzuki imprègne ma sensibilité chrétienne… Sans oublier le cinéma japonais – particulièrement Kurosawa, Mizoguchi et Ozu – qui a depuis longtemps nourri ma sensibilité esthétique ! La solitude du samouraï enfin… Le Japon – cette île inconnue, cette île aujourd'hui sinistrée – si présent pourtant, si vivant… Au point que cette neige recouvrant ses décombres flotte au cœur de mes rêves et que je ne m'étonne guère de cette singulière connexion…
AVRIL

SAMEDI 2 AVRIL
De nombreuses occupations et obligations ralenties par une forte et fiévreuse angine, m'ont tenu éloigné de ce journal. Mais peut-être aussi le poids irrémédiable de la folie du monde… Oh ! certes, je pourrais ici même réagir à tel ou tel projet de loi qui en France ou en Europe nous plonge toujours plus dans la dictature d'une pensée grotesque acoquinée aux intérêts les plus sordides en même temps qu'elle se drape dans le manteau fétide de la bonne conscience ; je pourrais commenter la veulerie et la totale irresponsabilité des médias ; « réagir » – comme on dit – aux péripéties tragi-comiques d'un monde politique en plein effondrement ; stigmatiser tel ou tel intellectuel emblématique de la mare aux grenouilles parisienne qui se pique de reconstruire le monde à l'aune de sa médiocrité idéologique… Je pourrais une fois de plus rédiger la chronique funèbre de l'art comptant pour rien… Et puis après… ? À quoi bon encore… Philippe Muray, dont je lis en ce moment les Essais, a dépensé beaucoup d'énergie pour cela et l'a d'ailleurs fait avec beaucoup de talent, même si, çà et là, on peut lui reprocher une certaine complaisance (au fond assez célinienne) à râler en beauté et peut-être un manque de souffle métaphysique qui lui aurait permis de réduire en cendres les épouvantails grotesques de la modernité auxquels il se contente trop souvent d'envoyer de simples boulettes enflammées par sa seule verve littéraire… Quoi qu'il en soit, à quoi bon répéter tout cela après lui et tant d'autres avant lui ? Oui, je sais, il faut répéter sans relâche, en espérant que deux ou trois hommes véritables, perdus dans la foule innommable et innombrable de l'Homo festivus et dont les oreilles n'auront pas encore été complètement bouchées, entendront enfin la voix de la discordance que le catéchisme de la Grande Parodie n'a pas encore réussi à totalement anéantir ! (Il se peut même que cette dernière s'en accommode fort bien – du moins dans une certaine limite…) Oui, je pourrais continuer ce combat-là… (D'autant que durant ces dernières semaines nous avons franchi une étape décisive de l'œuvre au noir !) Oui, je pourrais… Mais cela demande du temps et de l'énergie, volés à un autre temps et à une autre énergie : ceux de la création. Je crois qu'il est plus que jamais temps, non pas de se faire attacher au mât pour s'enivrer du plaisir masochiste d'entendre les sirènes du monde dont le chant est toujours plus faux et frelaté, mais bel et bien de se mettre des boules de cire dans les oreilles et de ramer au plus vite vers des eaux meilleures… sans d'ailleurs savoir s'il est encore possible de les atteindre !

JEUDI 7 AVRIL
Quis te, Palinure, deorum eripuit nobis medioque sub aequore mersit ? (Quel Dieu, Palinure, t'a enlevé à notre amitié et t'a noyé au milieu de la mer ?)
Virgile, Énéide, livre VI

Ainsi donc l'épave de l'Airbus A330 a été retrouvée à 5 milles nautiques au nord de sa dernière position connue. Le lecteur de ces pages se souvient peut-être qu'une amie qui m'était chère* se trouvait à bord du vol 447 porté disparu le 1er juin 2009. Son corps n'avait pas été repêché parmi les dépouilles éparses retrouvées avec quelques débris à la surface de l'Atlantique. La majorité des passagers et l'épave de l'avion étaient demeurés introuvables. La carcasse de l'appareil repose au large du Brésil dans une plaine abyssale, à 3900 m au fond la mer retenant encore en son sein des passagers attachés à leurs sièges que les basses températures de ces profondeurs ont conservés durant près de deux ans tels des mannequins figés dans leur surprise terrifiée.

Véronique est-elle parmi eux ? Une amie artiste, qui l'a bien connue et qui peignait à ses côtés dans notre atelier, se demande s'il faut remonter son corps à la surface et s'il ne vaudrait pas mieux le laisser dormir au fond de l'océan… Faut-il en effet préférer les fossoyeurs de la terre aux fossoyeurs de la mer ? « C'est mieux pour les familles », entend-on répéter. Mais les âmes des disparus : qu'en pensent-elles ? Dans la page que j'ai consacrée à Véronique, j'évoquais Virgile et la mort du pilote d'Énée, Palinure, tombé à la mer. Son âme ne peut voir les eaux du Styx sans avoir reçu une sépulture : « Quoi ? sans être inhumé, tu verras les eaux du Styx et le fleuve sévère des Euminides, tu t'approcheras de la rive sans y être appelé ? » Des rites sont nécessaires après tout décès, surtout en cas de mort violente et accidentelle. C'est une constante universelle. Pour Virgile il était important que les os de Palinure soient apaisés (ossa piabunt), qu'un tombeau soit élevé et que des rites apaisent son âme. Et pour les chrétiens, il importe que la tombe ne soit pas vide… Mais il est vrai qu'aujourd'hui où l'on déterre en permanence les os de nos ancêtres sous couvert d'archéologie et de tests ADN, les reliques des morts ne sont plus guère l'objet du moindre respect… Bien des spiritualistes hausseront les épaules : « Ce ne sont que des os ! » Mais c'est oublier que pour de nombreuses traditions spirituelles un lien réel subsiste entre l'âme et les os. Le judaïsme est même très précis et évoque le Habal de Garmin, le souffle des ossements. Le Zohar affirme nettement l'existence d'une part de l'âme encore attachée au squelette qui conserve la forme et les particularités du corps dissous. La vision grandiose d'Ezéchiel confirme l'importance de ce lien, garantie de la Résurrection. Mais qui aujourd'hui croit à la Résurrection des morts ? Qui ose encore imaginer que cette Anastasis Nekrôn évoquée par Saint Paul est celle de l'homme entier ? Quoi qu'il en soit, une messe a été dite pour l'âme de Véronique, un cercueil a été déposé dans une tombe. Nul ne sait encore si les restes de la forme physique qu'elle avait revêtue sur cette terre, viendront reposer dans le cimetière de son village, mais il ne me déplaît pas d'apprendre que le navire spécialisé dans la pose de câbles sous-marins et pressenti pour repêcher l'épave et les corps naufragés dans les mois qui viennent, s'appelle l'Île de Sein… Cette île sacrée où jadis les druidesses initiaient les marins bretons… L'île des Passeurs des morts…
Da dextram misero et tecum me tolle per undas...

Le Cimetière marin, tableau virtuel
* Voir à ce sujet à la page Voyage des âmes,VOL 447 écrit au moment de la tragédie.
MERCREDI 13 AVRIL

Et comme malgré tout, même isolé dans un village au cœur de la campagne, il est presque impossible de ne pas entendre les voix discordantes des sirènes de « l'actualité », ne retenons de toutes ces désinformations et ces débats stériles que ce qui peut faire sens et éclairer le cheminement d'une pensée et d'une œuvre. Ainsi cette semaine, un hebdomadaire titrait : « Nos racines chrétiennes… » Cela fait déjà un moment que cette expression heurte mes oreilles...
Lire la suite dans :
RACINES CHRÉTIENNES OU CIVILISATION CHRÉTIENNE ?

La Vieille croix, lavis à l'encre sepia
VENDREDI 15 AVRIL
Entre la petite croix portée par la jeune fille en tenue de comédienne, idéale servante de Molière, et la vieille croix rongée par le temps que j'avais peinte alors que j'étais secrétaire de l'aumônier militaire à Châteauroux, trente années ont passé...

Etude pour la Foi ou la Beauté triomphante, huile sur bois
Cette croix que les Italiens ont réussi à conserver dans leurs écoles après une lutte épique contre la sinistre Cour européenne des droits de l'homme, cette croix, qui est pourtant un des plus anciens et vénérables symboles de l'humanité qu'on trouve dans toutes les traditions religieuses, cette croix dont le symbolisme a été magistralement développé par René Guénon dans un ouvrage essentiel, cette croix universelle, établie à l'aube des temps dans le Jardin d'Eden par les quatre fleuves sacrés et les quatre points cardinaux, a donc régulièrement fait son apparition dans ma peinture et jusque dans les images virtuelles que je réalise sur ordinateur -– ces tableaux en puissance qui me permettent de saisir globalement le projet d'une scène.

Le Vieux cimetière, image virtuelle (détail).
Et comment s'en étonner ? Mariage de la verticale céleste et de l'horizontale terrestre incarnée par le corps humain qui seul se tient ainsi droit avec tout ce que cela implique… Croisement des voies autant qu'obstacle à franchir, honorable pièce héraldique, valeur inconnue d'une équation à résoudre, viseur de l'objectif, centre perspectif … la croix est bien omniprésente, même si elle ne s'érige que rarement en crucifix parfaitement reconnaissable… Après tout le peintre aussi, est attaché à la croix de son chevalet, taillé dans l'arbre de la nature…

La Croix percée de Neaufles, peinture à la cire sur bois marouflé.
SAMEDI 16 AVRIL
J'apprends que le repêchage des corps des « naufragés » du vol AF 447, que j'évoquais le jeudi 7 avril, a soulevé une polémique, les désirs des familles des victimes étant sur ce sujet contradictoires. Un membre du bureau d'enquête aurait fait cette surprenante déclaration : « Tous les marins savent qu'on ne touche jamais à une sépulture marine : on aurait dû expliquer cela aux familles. » Certes, je ne suis pas marin, mais tout de même, je trouve cela surprenant, car enfin, il n'y a que peu de temps, à l'échelle de l'histoire, que l'homme a réellement la capacité technique de repêcher des épaves au fond de la mer et si cette « tradition » existe, elle ne peut être donc que fort récente et somme toute très « profane »… Car bien au contraire, les vieilles traditions de la mer évoquent un point de vue fort différent. Les marins bretons ont-ils donc oublié toutes ces vieilles légendes de la mort où apparaît clairement la nécessité de donner une véritable sépulture aux naufragés ? (Et qu'est-ce donc, mon Dieu, qu'une sépulture marine ?)

Et puisque c'est un navire breton – l'île de Sein – qui est envoyé sur les lieux, rappelons que plusieurs traditions de la Baie des Trépassés évoquent les appels nocturnes de naufragés réclamant une poignée de terre bénite. Et ces âmes errantes ne sont pas apaisées tant qu'elles ne sont pas satisfaites… Comme le rappelle le grand folkloriste français Paul Sebillot, « en Bretagne, les noyés, dont le corps n'a pas été retrouvé et enseveli en terre sacrée, errent éternellement le long des côtes. » Et comme je l'écrivais précédemment en citant l'Énéide, les Romains, et avec eux tout le paganisme antique, ne voyaient pas les choses autrement. Mais peut-être que le BEA avait besoin de cette curieuse et bien moderne tradition pour justifier sa volonté de ne pas repêcher les corps en priorité... Quoi qu'il en soit, l'État français a tranché et annoncé que des tentatives seront faites pour remonter ces dépouilles marines. Celle de Véronique est-elle encore à cet endroit ? C'est une autre question. C'est possible sans être certain… Au moins, une messe a-t-elle été dite pour le repos de son âme. Repos est d'ailleurs le mot-clé. Car – particulièrement dans le cas d'une mort violente – l'âme risque d'errer, emportée par le vent du karma, dans cet état que les Tibétains nomment Bardo et qu'on peut tout à fait rapprocher du Purgatoire des chrétiens. Mais je sais que Véronique s'était préparée à cette disparition soudaine et que l'aspiration à plus de lumière et de connaissance qui l'habitait constitue maintenant pour elle une précieuse boussole…

MERCREDI 20 AVRIL
Derrière le prunier et le pommier encore en fleurs, je vois ce grand frêne dont les bouquets d'inflorescences pourpres, mêlés aux jeunes feuilles se colorent à cette heure et à cette distance, d'une symphonie d'ocre et de roses. Ce grand arbre se situe dans un autre jardin. Un autre espace. Presque une autre dimension – tant ce qui touche à cet espace-là appartient à un autre cycle d'existence… Une revue scientifique évoquait dernièrement la pluralité possible d'« univers » aussi nombreux que les bulles dans un verre de champagne (auquel cas on ne peut strictement plus parler d'univers, mais de « mondes »), en une étrange parodie de la doctrine métaphysique des états multiples de l'Être… Il semble d'ailleurs que la cosmologie contemporaine et ses mythologies parallèles semblent bien se dissoudre dans une nébuleuse de théories contradictoires ! Un chercheur a même récemment mis en doute l'homogénéité de l'univers allant jusqu'à remettre en cause la vision copernicienne ce qui d'une certaine façon replacerait la terre au centre de l'univers… Peut-être sommes-nous à la veille d'une nouvelle révolution galiléenne… à moins que ce ne soit tout simplement l'effondrement des pseudo certitudes scientistes qu'il faut toujours se garder de confondre avec les observations scientifiques… Ce qui au fond me touche dans toutes ces spéculations sur la pluralité des mondes, c'est en fait l'expérience vécue de l'artiste qui réellement parcourt une multitude d'univers reliés par la mémoire et l'imagination. Il y a ce jardin d'aujourd'hui – ce jard'hui serais-je tenté d'écrire… Il y a un autre jardin ou le frêne étale son ombre et, malgré sa réalité actuelle, cet autre jardin n'est en fait qu'un univers issu de ma mémoire. Il y a aussi le jardin imaginaire que je mets en scène, comme il y a autant d'événements passés et à venir, autant d'événements vécus et d'aventures fictives. Le peintre et l'écrivain joue avec tout cet univers qu'il relie avec le fil de ses sentiments – le fil de sa fidélité aussi. Fidélité à sa quête nourrie de mémoire. Certaines transitions sont certes parfois brutales. Faut-il le regretter ? René Guénon notait : « Il n'y aurait plus aucun miracle pour celui qui pourrait comprendre dans son vrai sens et résoudre cette question, beaucoup plus paradoxale en apparence qu'en réalité : « Comment, tout en vivant dans le présent, peut-on faire en sorte qu'un événement quelconque qui s'est produit dans le passé n'ait jamais eu lieu ? » C'est après tout l'oeil de l'artiste qui peut se situer en ce centre où s'annulent les conflits et se dissolvent les dérisoires tragédies des hommes.

LUNDI 25 AVRIL
LE BLEU DE PÂQUES
C'est une chose bien étrange que le bleu du ciel. Et en ce jour de Pâques il est si intense, si lumineux, si homogène...

Un avion passe et semble rayer cette sphère cristalline. Certes les oiseaux traversent aussi cet azur, mais ils le font à une moindre hauteur avec plus de légèreté et moins d'orgueil. Ils volettent dans un concert plus charmant. Il est vrai qu'ils n'ont pas besoin pour cela de construire une machine de tôles mue par un moteur et ne laissent pas derrière eux quelque panache de pollution. Les oiseaux ignorent la mécanique et volent avec leurs ailes d'ange. Mais là-haut, cet avion qui transporte peut-être des touristes, des chefs d'État, des marchands d'armes et des terroristes, oui, il raye la sphère céleste… Maintenant que son vacarme et son panache de fumée se sont dissipés et que je retrouve l'intégrité du ciel, je puis de nouveau à l'étrange pureté de ce bleu. Quels pigments en rendraient l'infinie clarté ? Le cobalt ? Le céruleum? Le silicate d'alumine et sodium ? Le ferrocyanure ferrique ? Le manganate de baryum, l'oxyde de zinc, la limaille de cuivre ? La pierre d'Arménie ? Ou la silice de l'azurite: le lapis-lazuli, la coûteuse pierre d'azur ? Ciel de Pâques. Ciel de résurrection.

Le Réveil, image virtuelle
En ces temps où un crucifix immergé dans un bocal d'urine mobilise les indignations aussi bien que la défense offusquée d'un ministre de la culture (SIC !), il est bon de réfléchir à ce mystère qui rend dérisoires ces minables manifestations d'une humanité déboussolée... Le mystère de la résurrection, cela ne semble plus concerner grand monde ! Il y a longtemps qu'on a relégué tout cela au grenier des mythes prélogiques. La preuve : n'a-t-on pas retrouvé ici et là de prétendus tombeaux du Christ ? Et quant à ceux qui se vantent d'entretenir encore un peu de spiritualité en ce monde athée, ils préfèrent nettement la réincarnation… C'est pourtant oublier que la réalité objective des souvenirs de « vies antérieures » peut être interprétée de bien des façons ! Pour le grand indianiste Alain Daniélou, la réincarnation vulgarisée par les occidentaux n'est en fait qu'une caricature de la doctrine de la transmigration des constituants animiques, la métempsycose des Grecs. Ce n'est pas l'âme qui se réincarne, mais les agrégats psychiques qu'elle laisse derrière elle lorsqu'elle passe d'un état à un autre.

Anastasis, aquarelle.
Mais surtout, pas plus qu'ailleurs, la nature des choses n'obéit aux fantasmes démocratiques des modernes et le destin post-mortem est entièrement conditionné par la tradition religieuse à laquelle un individu est relié. Un chrétien ne suit pas le même chemin qu'un hindouiste par exemple et ce, pour le meilleur comme pour le pire ! Comme l'a magistralement montré l'abbé Stéphane et après lui, Jean Tourniac, l'âme du baptisé ne transmigre plus : elle est en quelque sorte gelée dans un prolongement de l'état corporel jusqu'à la parousie, livrée à elle-même, à ses désirs inassouvis, à ses remords (et ce peut être l'enfer), livrée à son introspection et à son propre éclaircissement (et ce peut être le purgatoire) aussi bien qu'à ses espérances et à sa confiance (et ce peut être le paradis…) Le souvenir est ici primordial : souvenir qui lui aussi est « gelé » (c'est pour cela qu'en principe, la mémoire de celui qui a reçu les derniers sacrements n'est pas transmise à une autre âme).

Quant au mystère de la résurrection des morts dont celle du Christ est la garantie, comment pourrais-je la concevoir autrement qu'à travers l'art du peintre ? Un instant a disparu – à jamais semble-t-il – mais il est conservé dans la mémoire (tout comme une pellicule ou un fichier numérique peut en conserver la trace). À cette image mémorielle, je puis rendre la vie. Je peux peindre ce qui a été. C'est le même instant qui revient et pourtant c'est un autre. Il est passé sur un autre plan. Les anciens alchimistes avaient parfaitement saisi l'aspect transmutatoire de la résurrection. Le couple corps-âme – la chair de l'Ancien et du Nouveau testament – est transmué dans l'univers dynamique de l'éternelle radiance.
Un volet clos s'ouvre à nouveau. Des mains rêveuses se croisent sur l'accoudoir d'un fauteuil.

Le présent de l'événement et le présent du souvenir accomplissent le miracle d'une chose une…

La caresse d'un pinceau a manifesté dans son ordre le souffle de la trompette…
MAI
MERCREDI 4 MAI
(mercurii dies)
La sonde américaine Messenger qui s'est mise en orbite autour de la planète Mercure depuis le 17 mars devrait bientôt récolter des milliers d'images de l'astre le plus rapproché du soleil. Les scientifiques et les journalistes s'extasient devant cette nouvelle prouesse technologique...
Lire la suite dans :
DE MERCURE ET DES SCIENCES INHUMAINES

JEUDI 5 MAI
Et le Chat sur la toit regarde tout cela avec curiosité, lui qui sait parfaitement retomber sur ses pattes veloutées...

Aquarelle
VENDREDI 6 MAI
J'ai souvent dans ces pages évoqué cette chère Mnémosyne et le rôle essentiel qu'elle joue aussi bien dans la peinture que dans tout autre forme d'art. Dans L'Irréversible et la nostalgie, Vladimir Jankélévitch écrivait : « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été, désormais, ce fait mystérieux et profondément obscur d'avoir vécu est son viatique pour l'éternité. » Et chaque événement de notre existence – quand bien même nous chercherions à l'effacer de notre mémoire – demeure à jamais. Si tout ce qui est, demeure – c'est-à-dire se transforme – tout ce qui naît accède par là-même à l'immortalité, car toute chose jaillit au sein de l'éternité et en conserve le sceau. Il faut seulement se garder de confondre immortalité (ce qui naît et perdure dans une durée extracorporelle) et éternité (ce qui n'a ni commencement, ni fin). L'immortalité est celle de la créature quand l'Éternité n'appartient qu'à Dieu. Face au silence qui s'étend tel un abîme insondable depuis un dernier message figé sur le chat d'un site de réseau social, face à cette extinction marine de la parole, la nostalgie de l'irréversible demeure toujours la seule et nécessaire rédemption créatrice. Deleuze considérait que la madeleine de Proust restituait la réalité dans une réalité qu'elle n'avait jamais connue. Ainsi chaque instant saisi par le regard ou l'objectif d'une caméra apparaît-il dans sa renaissance picturale, plus vrai encore. La peinture est une anamnèse. L'image peinte est aux souvenirs ce que le corps de résurrection est au corps défunt.

SAMEDI 7 MAI
Le temps et la mémoire. C'est là le mystère des mains qui se croisent et s'épousent. La main qui agit rencontre celle qui se souvient. La gauche n'ignore plus la droite. Deux mains se joignent. Le présent rejoint le passé et l'avenir.

Il est vrai que les belles mains jointes Dürer ne sont plus à l'honneur depuis longtemps... Comme la main est la grande oubliée de la peinture moderne ! Les impressionnistes déjà la gommaient pour se concentrer sur le visage. L'abstraction, définitivement, l'exclue. C'est pourtant elle qui, première, épanouissait ses doigts sur les parois des cavernes rituelles. Même ceux qui parfois encore l'évoquent font l'impasse sur sa forme ailée, bien souvent par incapacité à la dessiner de façon aussi juste qu'expressive, car les mains sont bien ce qu'il y a de plus difficile dans l'art du peintre !

Depuis longtemps, j'ai choisi de ne pas me dérober et tant pis si j'échoue… et tant mieux si quelquefois j'ai un peu le sentiment de faire parler ces mains qui unissent dans la beauté du geste, le symbole et la prière.
Deux mains se joignent. Le présent rejoint le passé et l'avenir...

Rêverie, encre de Chine
SAMEDI 14 MAI
Hier, vernissage d'un salon de peintures dans le Vexin. Une femme désigne une aquarelle : « C'est joli et c'est moderne… » Outre que je trouve l'œuvre ainsi qualifiée, de facture plutôt médiocre, je m'interroge : que signifie donc cette modernité censée accorder à une œuvre d'art tant d'attraits ? ...
Lire la suite dans...
VOUS AVEZ DIT « MODERNE »

VENDREDI 20 MAI
Il faut subir – jusque dans les ateliers voués au plaisir de la peinture – l'écho vulgaire et sordide des informations avec leur cortège de réactions contradictoires. Qui dira tout le mal déversé en ce monde par le verbiage éhonté des journalistes qui nous englue chaque jour davantage dans la toile sinistre ? Delacroix écrit dans son journal à la date du 4 février 1857 : « Y aurait-il une connexion nécessaire entre le bon et le beau ? Une société dégradée peut-elle se plaire aux choses élevées, dans quelque genre que ce soit ? Il est probable que non ; aussi, dans nos sociétés comme elles sont, avec nos moeurs étroites, nos petits plaisirs mesquins, le beau ne peut être qu'un accident, cet accident ne tient pas assez de place pour changer le goût et ramener au beau la généralité des esprits. Après, vient la nuit et la barbarie. » Nous avons certes l'art que nous méritons, mais qu'ont fait les derniers hommes debouts au milieu des ruines pour mériter cette journalière parodie de la pensée et de la civilisation ? Ils se sont tus. Ils n'ont pas crié. Ils ne se sont pas dressés pour invectiver le siècle imbécile. Il est vrai que l'universelle délation est maintenant bien en place… Il faut sans cesse demeurer vigilant afin de protéger l'atelier de l'infernale épidémie… même au cœur de la campagne !

Dehors, l'orage, tableau virtuel.
Le véritable artiste témoin de son temps n'est pas celui qui se vautre dans la fange de l'actualité, mais celui qui, s'isolant, ouvre sa fenêtre et regarde à plus haut sens…
MERCREDI 25 MAI
ARCANE 17
Depuis quand m'inspire-t-elle ? Depuis combien de temps verse-t-elle d'une main son eau vive sur la terre assoiffée et de l'autre nourrit-elle la source de toute création ? Ses cheveux dénoués ont essuyé mes pieds écorchés sur lesquels elle a versé le parfum de la Magdaléenne.

Depuis la nuit des temps, au-dessus de sa tête, brille l'étoile, l'annonciatrice du matin et la consolatrice du soir. Elle a emprunté bien des masques. Elle a porté bien des noms. Daphné lauréate. Maîtresse florale. Étoile marine. Elle a été brune et blonde et puis brune encore. Enfant, adolescente, femme et mère. Elle a transformé l'une quand elle désertait l'autre. Elle s'est donnée et refusée aussi. Un jour elle a couru pour s'offrir et un autre pour s'enfuir. Elle a prononcé des paroles épiphaniques. Elle a manifesté la Toute-puissance créatrice. Elle est la reine des jardins et des papillons. Belle dame est son nom de printemps.

La Belle Dame, tempera à l'œuf.
Elle est l'étoile et le puits aussi.
Elle est toujours nue, même vêtue d'artifices.

La Beauté issue, huile sur bois.
Elle se joue des apparences et des symboles. Éternellement rêvée, éternellement réinventée et éternellement jeune. Voilà plus d'un demi-siècle qu'elle a toujours 17 ans. C'est aujourd'hui un bon jour pour s'en souvenir.

Le Bouquet de roses, tableau virtuel.
JUIN
MERCREDI 2 JUIN
Le journal d'un peintre, ce ne sont pas seulement des mots ! Il est tant d'impalpables et informulables émotions que la couleur et le dessin suggèrent en écho… Le vent qui enlace les grands peupliers. Cette musique frémissante… C'est ondoiement majestueux… Les ombres des feuilles du lilas qui dessinent un damier mouvant sur la table du jardin. Tout est ici peinture. Appel… Le chant répété du rouge-gorge rythmant la danse des arbres.

Est-ce enfin le printemps ? Pluton, sorti des enfers, a rejoint l'étoile de Vénus. Chaque jour consacré à la Lune, une porte s'ouvre et la Beauté paraît…
Le mouvement cyclique des cieux appelle à suivre de nouveaux chemins. Le pinceau et la plume en guise de bourdon, en route donc !
«…je me mis à chercher dans le ciel une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque influence sur ma destinée. L'ayant trouvée je continuai ma marche en suivant les rues dans la direction desquels elle était visible, marchant pour ainsi dire au devant de mon destin, et voulant apercevoir l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. »
(Gérard de Nerval, Aurélia.)

MERCREDI 8 JUIN
À l'atelier de Neuilly, entretien avec le Dr W***au sujet de l'âme et de la vie après la mort. Le docteur souscrit à la thèse aujourd'hui communément admise par le monde scientifique : il n'y a plus de conscience après le décès. Tout au plus accepte-t-il d'idée d'une conscience universelle…
Lire la suite dans :
Qui peint : le cerveau ou l'homme ?

MERCREDI 22 JUIN
La presse annonce qu'une vache a reçu de gènes humains permettant de favoriser l'assimilation de son lait par les nourrissons. Jacques Attali dans une chronique de l'Express (baptisée blog...) se pose quelques questions au sujet des progrès de la génomique...
Lire la suite dans :
HUMAIN, HYPER HUMAIN… OU INFRA HUMAIN
RÉPONSE À JACQUES ATTALI
DIMANCHE 26 JUIN
Étrange comme le passé au cours de ce mois de juin est venu frapper à ma porte... De vieux amis qui n'ont pas oublié une histoire commune se sont manifestés. Et même l'univers onirique m'a apporté, une nuit, le souvenir d'amours anciennes qui semblaient soudain appeler l'accomplissement d'une situation demeurée en suspens. Celle-ci, que je n'avais plus revu depuis vingt ans, est ainsi venue dans un rêve me dire les mots qu'elle ne s'était pas autorisée à prononcer lorsque nous nous fréquentions, m'avouant qu'elle réalisait aujourd'hui combien sa mère (disparue l'an dernier) l'avait étouffée. Les mères… toujours jalouses et « castratrices » de leurs filles ! Maintenant je peux m'interroger. Est-ce mon subconscient qui m'a apporté ce rêve pour opérer une réconciliation nécessaire au moment où s'ouvre pour moi un nouveau cycle ? Ou bien cette amoureuse disparue depuis longtemps, a-t-elle vraiment pensé à moi ces jours derniers, me transmettant ses regrets dans un songe ?

Ces deux hypothèses ne sont d'ailleurs pas exclusives l'une de l'autre, d'autant plus que la maison familiale, où jadis je la rencontrais,vient d'être vendue... et avec elle dispersés les objets témoins d'une époque révolue.

Je l'avais beaucoup peinte – elle aussi, comme les deux modèles qui ont suivi ! – et elle était même la première à me faire découvrir combien un amour remarquable pouvait dans un temps donné focaliser toutes les ressources d'un artiste. F*** et M*** ont par la suite porté ces rencontres partagées entre le peintre et son modèle à des sommets incomparables ; à un tel point que je me demandais si, pour les nombreuses années ou je suis appelé à demeurer encore à œuvrer en ce monde, je pourrais vivre à nouveau une telle exaltation à la fois amoureuse et créatrice ! Et pourtant… lorsque je vois tel jeune et beau visage aujourd'hui penché avec une rêveuse mélancolie sur son ouvrage, je sens bien que la Déesse n'a pas fini de m'envoyer les magnifiques incarnations que mon art et ma virilité réclament ! La seule question étant : laquelle de ces incarnations aura à cœur de s'établir à demeure… et laquelle saura unir le visage d'Égérie, celui de Vénus et – pourquoi pas... – celui de Junon ? Quelle Ariane, à l'orée de cette nouvelle spire, détient le fil du labyrinthe ?

(Le Songe d'Ariane, tableau virtuel, détail)
JUILLET

(Petite aquarelle en hommage à E. Boudin)
LUNDI 11 JUILLET
Après lecture de mon journal du 25 juin dernier, une lectrice m'écrit : « C'est beau et excitant à la fois "le songe d'une nuit d'été" . L'aube se lèverait- t'elle ? ». Ajoutant : « l'espoir renaît… » Pour ce qui est de l'aube, je dirais plus loin ce que j'en pense, mais pour ce qui est de l'espoir… En vérité, je m'interroge sur la notion même d'espoir. En quoi donc faut-il espérer ? Le latin sperare implique la notion d'attente. Espérer est encore synonyme d'attendre dans l'Ouest et le Midi de la France. Dès le XIIe siècle, espoir et espérance font leur apparition, aussitôt suivis de désespoir et désespérance. Espoir ou espérance ? Les deux mots ne sont pas exactement synonymes. Le Robert note au sujet d'espoir : sentiment qui porte à espérer. Mais pour espérance, la définition se fait plus précise : sentiment qui fait entrevoir comme probable la réalisation de ce que l'on désire. L'espoir semble donc plus vague, plus incertain. Quant à l'espérance, elle a pour elle d'être une des trois vertus théologales. Saint-Thomas nous dit même : « nul n'est en mouvement vers une fin à laquelle il estime impossible de parvenir. Donc, pour que quelqu'un s'efforce vers une fin, il faut qu'il soit attaché à cette fin comme étant possible à atteindre : et tel est l'attachement que produit l'espérance. » (Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils.) C'est pourquoi je préfère l'espérance à l'espoir. Mais à la condition d'avoir épuisé l'espoir… et le désespoir ! La vie ne nous offre-t-elle pas, très vite, un riche catalogue d'espoirs déçus ? Qui n'a pas vu ses plus chers espoirs s'écrouler ? Qui n'a pas fait l'expérience d'une déception, voire d'une trahison ? Celui qui était le plus démonstratif dans son amitié, disparaît à la première crise. La maîtresse la plus aimée vous quitte. Celle qui jurait vous aimer, vous oublie un an après. Celui qui vous semblait si proche, vous blesse par l'incompréhension de ce qui vous touche le plus. Père, mère, frère ou sœur peuvent sembler tout soudain de terribles ennemis… Sans oublier les multiples poignards dans le dos qui ponctuent la vie professionnelle de tout un chacun ! Autant d'espoirs assassinés et d'attentes mortellement déçues… Il faut bien un jour ou l'autre le découvrir : personne ne peut rien attendre de personne, parce que chacun est différent et à ce jeu de l'attente perpétuelle et mutuelle, il n'y a guère que des blessés ! Aussi, à ce niveau, le désespoir ne peut être que libérateur.
Non, donc, à l'espoir, s'il n'est tissé que d'attentes illégitimes et illusoires !
Mais faut-il pour autant renoncer à la vertu d'espérance ? Lorsque l'étoile du matin paraît, elle annonce avec certitude l'apparition éclatante de la lumière solaire.* Aussi, la planète Vénus a-t-elle été traditionnellement associée à la vertu d'espérance et le soleil à celle de charité. C'est dire combien la vertu d'espérance est intimement liée à la certitude intérieure de la transcendance. « Tout comme l'espérance est préparation de l'homme au véritable amour de Dieu, inversement l'homme est par la charité confirmée dans l'espérance. » (Thomas d'Aquin) Certes, on m'opposera qu'il n'est pas totalement certain que le soleil se lève après l'étoile du matin, la terre pouvant soudain s'immobiliser et les astres se figer dans le ciel… Peut-être… mais dans le même instant l'humanité serait condamnée à disparaître en très peu de temps (bien qu'il n'y aurait alors plus aucune heure pour mesurer le temps…) L'existence de l'homme est liée aux mouvements célestes et tant que le soleil se lèvera chaque matin, l'homme habitera la terre et l'espérance annoncera régulièrement l'apparition du soleil de charité.

(Le Chemin d'Espérance, tableau virtuel)
« La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs, et on ne prend seulement pas garde à elle. Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs, la petite espérance s’avance. C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. Car la foi ne voit que ce qui est, Et elle, elle voit ce qui sera. La charité n’aime que ce qui est, Et elle, elle voit ce qui sera. La foi voit ce qui est dans le temps et l’éternité. L’espérance voit ce qui sera dans le temps et l’éternité. Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité même. » (Charles Péguy)
* Et de même Vénus consolatrice rend témoignage de sa splendeur lorsque, tout aussi régulièrement, elle se couche après le soleil. Sans oublier, bien sûr, les levers et les couchers de Mercure. Autant de phénomènes qui ont été pris depuis les âges les plus reculés comme symbole de la vie spirituelle.

(Le Chemin du village, lavis sepia)
LUNDI 18 JUILLET
En écho à ce que j'écrivais lundi dernier, je trouve dans le beau livre d'André Rochette, « Par l'amour de la vie », ce passage remarquable : « Qui, un jour ou l'autre, ne gravit pas son calvaire, ne parcourt pas son chemin de croix ? Qui ne connaît jamais la trahison, le jugement ? Qui ne s'est jamais fait cracher dessus, au propre comme au figuré ? Qui ne s'est jamais senti insulté, humilié, incompris et rejeté ? Voilà ce à quoi nous renvoie la passion du Christ, chacun à notre niveau et selon notre destin. Tout ego est appelé à porter sa croix et à être immolé, de sorte que, selon la parole du Christ, tout soit accompli. » Et André Rochette rappelle opportunément cet forte parole d'Arnaud Desjardins qui fut son maître spirituel : « Savez-vous, André, qu'un sage est un être humain établi dans le désespoir absolu ? »

(Lavis à l'encre de Chine)
Mais il ne faut pas confondre ce désespoir avec ce que je nommerais volontiers la désesperrance : cette errance sans fin dans une déréliction improductive et complaisante, celle de l'ego qui pleure sur lui-même… Car le désespoir du sage est absolu. Et André Rochette poursuit : « Peut-être faut-il effectivement arriver sur le plan psychologique, au désespoir absolu pour se trouver acculé. C'est quand on a plus d'issue que l'on consent enfin à lâcher toute forme de tension intérieure vers autre chose que ce qui est. Il s'agit bien d'un désespoir : on cesse d'espérer que l'on sera demain plus heureux qu'aujourd'hui. On espère plus en un ailleurs. Il n'y a plus que le réel ici et maintenant avec lequel on se réconcilie. C'est alors que peut survenir le fameux « lâcher prise », lequel procède, en fin de compte, d'une profonde détente. On commence à être heureux. » Et c'est là où la petite espérance tient toute sa promesse et dévoile toute sa beauté, car l'espérance est bien alors cette certitude qu'il y a bien un ciel au-dessus des nuages… et qu'il est possible de l'atteindre !

(Le Plateau d'Enencourt, lavis sepia)
MERCREDI 20 JUILLET
C'était un jour d'été pluvieux comme ceux-ci.
Il y a plusieurs années, déjà...
Un petit radeau s'était échoué, portant haut le cygne d'Apollon…

Aujourd'hui les acteurs ont changé. Ils passent sous la fenêtre, indifférents, reportés loin en arrière en ces temps où je n'étais pas présent. C'est aujourd'hui cependant un jour de fête : la fête d'une sainte qui figure en bonne place dans le calendrier de mes égéries… Je me souviens avoir été le premier à la fêter (avec des marguerites dont le nom est symboliquement proche !) Personne, jamais, cependant, n'y avait songé…

Bonne fête donc encore une fois ! Même si c'est peut-être la dernière fois que je la souhaite… Car il est bien vrai que selon la mythologie, la nymphe a étendu ses jolies bras foliés de vert au moment où le dieu épris cherchait à la saisir… L'aurore s'est évaporée dans le ciel où ses doigts de rose ont laissé la trace d'un souvenir.

Ainsi se clôt aujourd'hui ce jardin d'été.
Jardin secret. Jardin fermé.
SAMEDI 23 JUILLET
Une pluie qui se transforme en grève. La voix rauque du tonnerre. Une teinte grise uniformément épandue… Voilà une journée idéale pour scanner de vieux négatifs et redonner vie aux traces des jours anciens, aux visages oubliés, aux âmes défuntes, aux paysages transformés, aux lieux qu'on ne fréquente plus depuis longtemps… Il y a là toute une source d'inspiration dans laquelle, régulièrement, je viens puiser.

Jean Clair, dans un entretien récent? déclarait : « La culture est un dialogue entre les morts et nous. Elle porte un regard rétrospectif et curieux sur le passé. Prenez ce geste culturel élémentaire qu'est la lecture. Au bout de quelques lignes, vous entendez une voix qui s'est éteinte il y a parfois des millénaires. C'est presque de la communication spirite. Freud définissait l'inconscient comme un phénomène hors du temps. (…) La culture opère le même miracle. Que l'on lise un poème rédigé il y a dix ou mille ans, la présence est là, de l'ordre de la réminiscence platonicienne. » Monter une vidéo d'après des archives, reconstruire à partir d'une vieille photo un univers pictural, autant de démarches similaires. Écriture et peinture se rejoigne à la recherche du temps qui n'est jamais vraiment perdu, mais toujours retrouvé.

AOUT
SAMEDI 6 AOÛT 2011
MAIS QUI EST RESPONSABLE ?

Je suis généralement peu enclin à commenter « à chaud » les prétendues actualités. J'écris prétendues, car la véritable actualité, pour chacun de nous, c'est l'instant présent que nous vivons, et non ce montage fantasmatique que les journalistes élaborent à partir de quelques faits récents habilement choisis et déformés… Je ferai cependant exception aujourd'hui. Ceux qui sont familiers de ce site (ou de ce journal) savent combien j'ai été personnellement touché par le crash du vol de Rio, le 1er juin 2009. (Voir Vol 447) Depuis la récupération des boîtes noires et la publication du rapport du BEA, une polémique s'est élevée au sujet des responsabilités engagées dans cet accident. Les pilotes qui ne sont plus là pour se défendre, ne sont pas épargnés, et particulièrement le commandant de bord : il semble même que certains seraient soulagés de lui faire porter le chapeau, comme on dit… Il se trouve que j'ai personnellement rencontré Marc Dubois, peu avant son dernier vol. Ce pilote chevronné était un homme remarquable, grand amateur de musique et fort érudit dans ce domaine. Je suis d'autant plus peiné de voir comment les intérêts des uns et la douleur des autres ternissent sa réputation et son souvenir… Mais surtout, cette affaire révèle un des traits saillants de la mentalité moderne. Un drame a eu lieu et il faut au monde un coupable, aussi bien pour la justice, pour Airbus et Air France que pour les familles endeuillées.
Mais qui est responsable ? En vérité y a-t-il même un coupable ?
Tout événement, et à plus forte raison, une telle catastrophe est le résultat d'un ensemble de causes et d'effets inextricablement enchevêtrés dans lequel le karma de chacun est impliqué. Mais comme le rappelait, avec un certain humour Pierre Lhermite, la chaîne des causalités est sans fin : « J'ai mal aux pieds parce que j'ai fait tomber dessus mon marteau. Je n'ai certainement pas mal aux pieds parce que je suis maladroit, mais par exemple, en raison de ce que : 1° mes pieds ne supportent pas les marteaux, 2° se sont trouvés dans la trajectoire de mon marteau, 3° que j'avais mal posé sur l'établi, 4° en pensant à autre chose, 5° et que je n'ai pas eu le réflexe de retirer mon pied, 6° qui se trouvait engourdi 7°du fait de ma longue station en position debout. Nonobstant quoi, si j'avais eu un ami près de moi, il eût pu rattraper à temps ledit marteau. Par cette intervention perpendiculaire à la première ligne de causes et d'effets, tout eût été annulé… quoiqu 'il resterait à expliquer comment il peut bien se faire que nous soyons devenus amis et qu'il se soit trouvé à point nommé pour soulager mes pieds d'une souffrance fatale. » En fait, derrière cette recherche frénétique d'une cause (et au-delà des questions finiancières ici en jeu) se cache cette idée propres à nos contemporains : il faut que tout fonctionne sans accroc, que la SÉCURITÉ soit assurée et surtout que rien n'arrive qui ne soit déjà programmé ! Alan Watts dans The Wisdom of insecurity (traduit en français par Bienheureuse insécurité), remarque avec pertinence : « Si, donc, nous sommes incapables de vivre heureux sans être assurés du futur, c'est que nous ne sommes pas adaptés à vivre dans un monde fini où, malgré les meilleures prévisions, un accident peut toujours arriver, et où la mort est la fin inéluctable. »

Car nous ne voulons en toutes choses que la moitié de la vie et nous nous obstinons à construire un monde sans ombres et sans souffrances, un monde sans surprise (même bonne !), totalement aseptisé. Refusant l'envers, nous sommes incapables de jouir de l'avers. « Nous souffrons de cette illusion que l'ordre de l'univers se fonde sur les catégories de la pensée humaine, et nous craignons qu'à ne pas nous y raccrocher avec une extrême ténacité, tout se dissolve dans le chaos. Il nous faut le répéter : la mémoire, la pensée, le langage, et la logique sont essentiels à la vie humaine. Ils comptent pour moitié dans l'équilibre de la santé mentale. Mais une personne, une société, qui n'est qu'à moitié saine d'esprit est tout à fait aliénée. » (Alan Watts,Bienheureuse insécurité.) Et plus nous refuserons l'inconnu, l'impromptu, le changement, la danse de la vie et de la mort, l'alternance de la joie et de la peine, le jeu de l'ombre et de la lumière, plus nous chercherons à enfermer le flux du monde dans une boîte sécurisée, plus grande sera notre angoisse et notre folie. « Le désir de sécurité et la sensation d'insécurité sont une seule et même chose. » (Alan Watts,op.cit.)

Mais la Vie est plus forte que toutes nos spéculations et nos assurances tous risques. Le Jeu cosmique qui est la danse du Je divin n'a que faire de nos ratiocinations. Le vol 447 s'ést abîmé dans les flots, non pas parce que les sondes ont gelé, ni parce que le commandant a dit ceci ou son copilote cela, ni parce que les alarmes ont dysfonctionné ou que, ce jour-là, le temps était perturbé et que l'avion n'a pas dévié, pas même parce que la Lune conjointe à Saturne dans le signe de la Vierge, appliquait à l'opposition d'Uranus (comme je l'ai moi-même écrit sur ce site)*, mais parce que TELLE EST LA FANTAISIE DES DIEUX.
* Les astres sont des signes bien plus que des causes comme l'avait bien vu dans l'Antiquité, Plotin et, à l'aube des temps modernes, Paracelse.

(Malincolia VII, aquarelle.)
SEPTEMBRE

JEUDI 1er SEPTEMBRE
Une pomme tombe sur l'herbe avec un bruit mat et lourd. Éternelle leçon de choses. Lorsque le fruit est mûr, il choît… Lorsque la série des causes, des actions et réactions concordantes est complète, l'événement survient et le destin s'accomplit. Ainsi de l'année 2011 que d'aucuns ont surnommé « l'année folle » : séismes et pollution nucléaire, révolutions et guerres, crise financière mondiale, drames et conflits liés aux flux migratoires, scandales et déchéances politiques… et ce n'est pas fini ! Pourtant tout cela était prévisible. Certains l'avaient d'ailleurs prévu depuis plusieurs années aussi bien des chercheurs en géopolitique que des astrologues sérieux. Je pense notamment à André Barbault qui avait nettement annoncé – dans un ouvrage paru en 1998 – les deux grands chocs du XXIe siècle. Le premier pour 2010-2012... la prochaine fracture se situant aux alentours de 2020. Il y a donc fort longtemps que je me préparais à tout cela d'autant plus que ma vie personnelle n'a pas été épargné depuis 2009… Le jour où Jacques Salomé apprenait l'effondrement du World Trade Center, il notait avec pertinence : « J'ai eu le sentiment, ce matin-là, de devoir faire un effortr me redresser, pour ranger quelques papiers, déplacer quelques affaires, pour régler plein de petits problèmes en suspens, avec le sentiment que je devais aérer la vie, que je me devais d'insuffler à cet espace qui m'entoure un ordre, un ordonnancement plus rigoureux pour qu'il échappe au chaos. » Face au chaos actuel, il me plaît d'opposer une oeuvre ancrée dans l'intemporel. Et quoi de plus intemporel et si complètement étranger à la mentalité actuelle que l'art héraldique ? Je dessine donc des blasons, illustrant les stases d'une œuvre future, préparant la restauration qui ne manquera pas de survenir lorsque l'œuvre au noir aura épuisé toutes ses possibilités. Et cette préparation se fait dans le cœur immobile de l'écu à travers le langage secret du blason…

(Taillé de gueules et d'azur semé de lys d'or, chargé en cœur d'un écusson d'hermine à la croix d'or, surchargé d'une colombe d'argent.)
« Sans franchir sa porte connaître le monde entier ! Sans regarder par la fenêtre voir le Tao céleste ! Plus on va loin, moins on connaît, C'est pourquoi le Saint connaît sans bouger, identifie sans voir, accomplissant faire. » (Tao-tö-king)
En la fête de mon saint patron...

LUNDI 12 SEPTEMBRE
LE CHANT DES GALETS

Poème tableau
OCTOBRE
LUNDI 10 OCTOBRE

Une rentrée difficile m'a tenu longtemps éloigné de ce journal. Tant de tâches à accomplir… tant de peines à affronter ! Un ami trouve au matin, la compagne de sa vie étendue sur le sol, morte étouffée pendant la nuit – si jeune encore ! D'autres sont frappés par la dépression, d'autres enfin par la malignité de ces maladies pandémiques qui fauchent chaque année les hommes et les femmes de notre temps. Et en même temps, il me faut veiller à ma propre santé (qui parfois elle aussi vacille un peu !), mais surtout me battre contre la rapacité des banques et de l'état (la hantise du terme si bien décrite par Céline !), le chaos des transports parisiens, les lourdeurs administratives et les fonctionnaires obtus, l'égoïsme agglutiné, la pesanteur des incompréhensions… Et au milieu de tout cela être disponible et à l'écoute, non seulement des autres – dont les demandes en ces temps de désarroi sont toujours plus pressantes –, mais aussi de soi-même, de ce chemin intérieur qui serpente comme l'eau de la cascade entre le désordre des rochers.

Toujours traçant son cours toujours affirmant son flux nécessaire toujours orientée vers cette eau plus grande qui là-bas… au terme des méandres attend l'âme polarisée…

(La Cascade, tempera à l'œuf.)
MARDI 11 OCTOBRE
Et pourtant je pourrais moi aussi demeurer frappé d'hébétude, semblable à Björn le héros du poète suédois Viktor Rydberg que Jean Sibelius a si puissamment mis en musique :
« Une bouche murmure Et deux yeux se plongent dans les tiens En un semblant de fois éternelle Que tout souvenir s'évanouit ; Il t'invite à dormir, oublier, Il t'invite à dormir, et rêver En paix d'amour dans les bois qui te bercent et t'endorment.

Mais le cœur par la nymphe des bois volé Ne sera jamais retourné ; Son âme rêve de clair de lune, Et il ne peut pas aimer de femme. Des yeux bleus dans la forêt de nuit L'ont détourné de la herse et de la charrue, Il ne peut plus sourire Et comme avant se réjouir, Et les années épient À travers sa porte, Mais ne trouvent ni femme ni fleur ; Il vieillit morose et seul dans sa demeure, Vides sont les chaises devant l'âtre Attend-il quelque chose des années, Sinon la mort et une civière, Il prête une oreille inconsolable aux soupirs des bois. »
(Skogsraet, la Nymphe des Bois)

Je pourrais aisément remplacer la Nymphe des Bois par la Fée des Saules : c'est la même et toujours l'Unique… Mais je ne demeurai pas assis devant l'âtre à attendre la faucheuse, car le pinceau et les mots sont des outils qu'on ne peut dédaigner comme la herse et la charrue… Bien au contraire, ce sont des armes qui forcent la porte qui s'est refermée. Et quand bien même, comme cela arriva au pieux Thomas qui découvrit soudain au cœur de son éveil que son œuvre monumentale n'était que de la « paille », quand bien même je jugerais pour paille tout ce que j'ai pu réaliser, je n'en continuerai pas moins à œuvrer et à poursuivre le jeu de création. Peut-être la rose fleurira-t-elle sur ce fumier… Peut-être un tableau enfin pleinement achevé ouvrira-t-il sa fenêtre sur le Vrai Monde ? Peut-être un mot enfin juste ouvrira-t-il la porte du Réel…

OCTOBRE
JEUDI 20 OCTOBRE
Au moment où la FIAC ouvrent ses portes, offrant ses gadgets au contentement passif et béat de l'homo festivus, je relis très attentivement dans le train ce dossier du journal Le Monde que Corinne D. avait mis de côté à mon intention. Le titre en est un peu provocateur : « L'Art à quoi ça sert ? » Cela commence par un peu de rhétorique socio-politique : l'art aurait servi à la Renaissance « à amplifier et célébrer l'autorité la vérité d'une religion – art sacré –, et la puissance et la majesté des princes, de royaume et de citer – art profane. » Après cette affligeante réduction du trecento à la dialectique marxiste, on apprend qu'on peut diviser grosso modo les artistes en deux catégories : ceux qui accompagnent l'esprit d'une époque (voir même le créent) et ceux qui luttent ou simplement protestent contre l'idéologie dominante (l'expression n'est pas utilisée, mais le sens y est) : comme quoi le manichéisme de la lutte des classes à encore de beaux jours devant lui… Après avoir ainsi revisité l'histoire de l'art avec les lunettes teintées d'un sociologue de gauche (il est vrai que Le Monde ne pouvait se permettre un autre ton…), l'auteur conclut : « À quoi sert, l'art ? À comprendre le monde, tout simplement – et comme toujours. » Enfin quelque chose de plus substantiel...

(Automne, tempera à l'œuf)
Cependant, plus que de réfléchir sur son utilité dans les sociétés humaines et évoquer la fonction primordiale de l'art, je voudrais faire quelques remarques. À quoi sert l'art ? C'est bien dans le ton de notre époque bassement productive et utilitariste, que de poser une telle question ! Comme si l'art devait servir à quelque chose pour justifier son existence ! Comme si le monde était divisé entre ce qui sert et ce qui ne sert pas ! Mais servir à quoi ? Il est vrai qu'aujourd'hui un art qui n'est pas au service de la révolution et du progrès social est d'office suspect de gratuité et d'égoïsme bourgeois. Philippe Muray notait avec sa verve habituelle que les artistes « entendent être reçue par le public à la fois comme des « chocs » et des médications. « De quoi, de qui vous sentez-vous contemporains ? » leur demandait-on. « Du multiculturalisme, de la victoire de la gauche aux élections, des sans-papiers », leur a répondu un de ces bons apôtres. (…) Autant de boniments… autant de profession de foi, surtout, qu'il suffit d'imaginer dans la bouche de Rubens, Cézanne, Renoir, Vélasquez ou Delacroix pour se rouler par terre. » La revue Beaux-Arts, ce magasin de la bonne conscience d'avant-garde en déconfiture (Muray), titrait le mois dernier : « Quand l'art envahit la ville. » Dans une civilisation traditionnelle, l'art n'a pas à descendre dans la rue, il est omniprésent dans tous toutes les productions humaines, du simple bol pour boire à la fresque d'inspiration religieuse. Il est vrai que la Ve République a inventé les maisons de la culture…
Ce même dossier du Monde énonçait (sans rire!) : « Face à la crise, vive la culture ! Dans le chaos actuel, l'œuvre d'art offre un repère vital, un investissement d'avenir et un engagement politique. » (Sic!) Malheureusement, cette insistance sur l'art et la culture signifie bien au contraire la mort de l'art et de la culture. Lao Tseu notait avec justesse que lorsque la Voie est perdue, on parle d'humanité et de justice et lorsque l'intelligence et la connaissance se donnent à voir, règne une grande culture artificielle. Les temps modernes sont devenus les champions de ce genre de tour de passe-passe. Jamais l'art n'a autant été l'objet de spéculations mirobolantes, de médiatisation indécente, d'enjeux politiques et jamais le mot n'a été à ce point vidé de son sens ! Pour paraphraser la célèbre pièce de Shakespeare : beaucoup de bruit pour rien ! C'est d'ailleurs ce que reconnaît honnêtement l'un des auteurs de ce dossier : « Une partie de l'art actuel en est là -- celle dont on parle le plus parce qu'elle se vend le plus cher. Et c'est là ce qui gêne : non les montants dépensés par des investisseurs qui en ont les moyens, mais la médiocrité de ce qu'ils paient si cher. »

Maintenant, l'art sert-il à comprendre le monde ? Je crois qu'il sert bien plus à avoir prise sur le monde, à prendre avec lui le réel, et j'entends par monde, la totalité du cosmos visible et invisible et non cette floculation uniquement matérielle à laquelle l'ont réduit trois siècles de scientisme sclérosé. Ce n'est pas seulement pour le chrétien, que le regard et la place de l'homme sur terre ont été totalement changés par le péché originel. Les traditions spirituelles du monde entier s'accordent pour nous dire que l'homme est un dieu déchu et non un bipède émergeant des ténèbres du monde animal. « Cette tradition se fortifie de l'opinion des philosophes de tout temps et de tous pays, qui n'ont jamais pu se rendre compte de l'homme moral sans supposer un état primitif de perfection, d'où la nature humaine est ensuite déchue par sa faute. » (Chateaubriand, Génie du Christianisme.) On peut certes nier cette vision de l'homme au nom du scientisme moderne, mais on ne peut nier que l'art est justement né et s'est développé au sein de civilisations qui enseignaient cette vision de l'origine. Ce que l'homme préhistorique a peint sur la paroi des grottes de Lascaux est indissociable de l'appréhension du sacré qui modelait la vie de nos ancêtres. Quelque soit la manière par laquelle cette rupture de niveau s'est produite dans la conscience de l'homme, l'art et les rites sont nés en même temps, comme moyens opératifs pour rétablir le contact perdu avec le monde de la transcendance, pour ressouder l'ego au Je et réunir la nature excentrée à l'Etre. À travers son œuvre l'homme réintègre toute une société dans la lumière des origines et c'est pourquoi l'art a toujours été indissolublement lié à la religion. Écrire que l'art n'a servi qu'à l'autorité et au prestige de la religion est dérisoirement réducteur et mensonger. C'est aussi prendre les effets pour les causes. Les sociétés humaines se sont tout naturellement ordonnées autour de ceux qui ont su rétablir ce contact et relier le Ciel et la Terre, d'où le la royauté sacrée. Que par suite d'une dégénérescence, les lointains successeurs des rois prêtres aient peu à peu perdu ce pouvoir réel et usé de l'art et de la religion pour asseoir un pouvoir purement personnel n'est qu'une conséquence de la faiblesse humaine. Encore ne faudrait-il pas généraliser car si il y eut certes au cours de l'histoire passée des princes et des hommes d'église dont le caractère n'était pas digne des hautes fonctions qu'ils incarnaient, il y en eut aussi beaucoup d'autres dont l'ego sut s'effacer devant la grandeur de leur fonction et de leur sacerdoce.

(Notre Dame, eau-forte)
Qu'on relise les lumineuses pages consacrées par Thomas d'Aquin à l'art et on verra combien l'homme du Moyen Âge était loin de l'idée mesquine d'un art au service des ambitions de l'État et de l'Église : « Toutes les choses créées sont des images du premier agent, Dieu : ce que fait l'agent lui est en effet semblable. Or la perfection de l'image est de représenter son modèle en lui ressemblant, puisque c'est pour cela que l'image est établie. Toutes les choses sont donc en vue d'acquérir, comme fin ultime, la ressemblance divine. » (Contra Gentiles) L'art est ce miroir tendu dans notre exil et que notre intelligence et notre sensibilité saisissent avec un enthousiasme mêlé de nostalgie, dans l'attente de la rencontre absolue de l'objet et du sujet. « Nous voyons à présent dans un miroir, d'une manière obscure, mais alors ce sera face à face. » (Paul, 1 Corinthiens, XIII,12)
NOVEMBRE

MARDI 1er NOVEMBRE
LES ROSES DE LA TOUSSAINT
De belles roses, écloses à point nommé pour la Toussaint, illuminent la tombe de Cynthia. C'est aujourd'hui la grande communion des âmes et la bénédiction des saints. Heureux ceux qui passent en ces jours sacrés voués au passage des âmes. Comme Laurence M., cette fidèle âme qui durant vingt-cinq ans a peint à nos côtés à l'atelier de Neuilly et qui a été inhumée le 28 octobre dernier. À chaque fois, ce temps fort du cycle annuel resserre les liens qui m'unissent à tous ceux qui ont traversé ma vie. Il y a quelques jours, l'âme de Gérard Gudefin, frère spirituel fauché brutalement dans la fleur de l'âge, m'est apparue au cours de la nuit et – nouveau Virgile – m'a dévoilé, le temps d'un songe, les paysages stupéfiants de l'Autre Monde : des lacs irisés et des canaux embourbés, lieux de repos ou d'égarements, étagés sur la montagne du Purgatoire... Salut à toi, Gérard, qui, là-bas, m'est apparu tel un portier herméneute !

MERCREDI 2 NOVEMBRE
LES CIMETIÈRES SONT-ILS CONDAMNÉS À DISPARAÎTRE ?
J'aime les cimetières et particulièrement celui du Vésinet, peuplé de tombes mystérieuses. Mon frère Jacques a souvent comparé l'une d'entre elles au tombeau des Capulets. Enfants, notre mère nous y conduisait souvent. Elle aimait y fleurir la tombe de son fils disparu, notre frère Georges. Là-bas reposent non seulement mes parents et grands-parents, mais aussi bien des proches et amis défunts. J'aime enfin les vieux cimetières du Vexin, les tombes moussues et les atmosphères automnales qui m'ont inspiré tant d'images... Mais tout cela est aujourd'hui menacé par l'apostasie crépusculaire qui s'est emparée d'une humanité déboussolée…

(Le Deuil, encre de Chine rehaussée de blanc)
Tombe de la famille Dubois et Bartsch au cimetière du Vésinet, avec une sculpture de L. Clausse.
La mort s'en va. La mort n'est plus… Les dépouilles s'en vont en fumées. L'incinération triomphe. Les cadavres se volatilisent… En Grande-Bretagne, on commence à transformer les cimetières en forêt : lové tel un foetus dans une capsule d'amidon, le cadavre repose au pied d'un arbre. Aux États-Unis, les cendres funéraires, coulées dans du béton, sont immergés au sein d'un récif corallien. D'autres sont envoyées en orbite autour de la terre ou expédiées sur la Lune – l'antique dévoreuse des âmes ! Sans oublier ces insensés qui font cryogéniser leurs corps dans l'espoir d'être un jour réanimés par une science démiurgique… à moins que de monstrueux sorciers ne soient tentés – sous le masque de la science ! – d'utiliser à des fins inavouables de si parfaits zombies… Enfin, plus aseptisée en même temps que plus internationale, la tombe sur Internet… à fleurir de chrysanthèmes virtuels…* Bref, tout, sauf le bon vieux cercueil en bois ! Tout sauf une pierre tombale… et surtout tout, sauf une croix ! Car c'est bien là, ce qui éclate avec évidence : le rejet du lien religieux. Comme le remarque une sociologue (citée par Sciences & Avenir dans son dossier consacré à la mort) : « Les nouveaux rites deviennent des sortes d'odes à l'individualité du défunt. » Dans un ouvrage déjà ancien, consacré à un exposé des états posthumes, Dominique Viseux avait parfaitement deviné cette involution aberrante des sociétés contemporaines : « On peut donc dire que la société moderne n'est qu'une somme d'individualités détachées d'un noyau culturel de plus en plus réduit et que son destin posthume se réduit à celui d'une multiplicité d'individus ordinaires n'ayant plus entre eux aucun lien réel ni aucune communauté d'esprit. (…) La société moderne, quoique apparemment homogène, ne l'est en fait que dans sa seule organisation matérielle et refuse toute idéologie spirituelle collective qu'elle juge aliénante. Par voie de conséquence, toutes les valeurs communautaires s'affaissent pour finalement éclater en multitude de valeurs individuelles hétérogènes qui de plus en plus ne regardent que la manifestation vitale de l'être et sa protection devant la menace de mort. (…) L'homme moderne se distingue de l'homme archaïque par son inaptitude à découvrir dans le monde sensible la signification des choses qu'il rencontre ou qu'il accomplit, ce qui se traduit par une incapacité à unifier sa propre manifestation et la transcender. Persuadé qu'en soi, les choses n'ont pas de sens (ce qui est juste), il se refuse de leur en accorder sans voir que le propre de l'intelligence est justement de rendre les choses signifiantes. (…) Ainsi l'homme moderne, abandonnant sa conscience rédemptrice, abandonne également toute possibilité de rédemption pour lui-même ; affirmant sa spécificité individuelle, il détruit le langage collectif ; perdant toute mesure, faute de valeur, il n'est plus mesuré par rien ; voyant dans l'existence sensible une fin en soi, il s'achève avec elle. (…) Il se dissout purement et simplement dans la conscience du chaos primordial, suivant en cela sa propre croyance ; et c'est encore là, pourrait-on dire l'effet d'une justice immanente et absolue. »
Et Dominique Viseux ajoute cette remarque fondamentale que tout artiste devrait profondément méditer : « Quels que soient sa destinée et son accomplissement, l'homme hérite toujours de ses propres productions. C'est en cela qu'il est créateur, architecte de son espace posthume, identique à Dieu et confondu en lui. Il devient ce qu'il pense, ce qu'il dit, ce qu'il fait, mais ignore ses propres facultés de démiurge. » (La Mort & les états posthumes, 1989)
Aussi – n'en déplaisent aux technocrates de la mort – je continuerai à chérir les cimetières et aimer les croix de pierre dressées face au ciel pour nous rappeler la place réelle de l'homme dans l'univers, un homme qui, bien loin de se réduire à cette poussière d'étoiles dont est issu son corps, est microcosmos et microtheos.
* Voir le cimetière virtuel

(Le Jour des Morts, tableau virtuel)
« Où vivent-ils ? Quel astre à leurs paupières Répand un jour plus durable et plus doux ? Vont-ils peupler ces îles de lumière ? Où planent-ils entre le ciel et nous ? » (Lamartine)

MERCREDI 9 NOVEMBRE
Comment – serait-on tenté de me dire – l'homme, cet animal passablement évolué, serait donc si privilégié, serait un petit dieu ! ? Allons donc ! Et les autres animaux pourquoi n'auraient-ils donc pas ce privilège ? Ceux qui me connaissent n'auront pas manqué de remarquer que la tombe de Cynthia évoquée le 1er novembre… est la tombe d'une chatte ! (On peut en voir plusieurs portraits sur la page de ce site consacrée au chat.) Une simple pierre fichée au-dessus de ses petits os de bête. Une pierre sans croix, mais j'aurais pu tout aussi bien en placer une – ce qui n'aurait pas manqué d'en indigner quelques-uns ! Sans pour autant renouveler ce scandale rapporté dans les chroniques médiévales et qui fut causé par l'inhumation dans une tombe chrétienne d'un âne que son maître avait particulièrement chéri… Quoi : les animaux ont-ils une âme susceptible d'être sauvée… une âme immortelle ? Pour le matérialiste, la cause est entendue : la conscience, les sentiments, tout cela n'est qu'une production chimique du cerveau et l'homme et l'animal n'ont rien d'autre à espérer que la dissolution complète. J'ai déjà donné mon opinion sur ce sujet dans ma critique de l'Élégance du hérisson * et je n'y reviendrai pas ici. Pour l'homme traditionnel, toute créature a une âme et il existe même une Âme du monde. Pour la théologie médiévale, il en est de même. Le mot animal vient d'ailleurs du latin anima qui désigne l'âme. Mais cette âme de l'animal survit-elle à la disparition du corps ? On sait que Jean Prieur a rassemblé un certain nombre de témoignages suggestifs, faisant état de manifestations de chats et de chiens après leur décès. Les théologiens chrétiens ont été plutôt divisés sur ce sujet. S'ils s'accordent tous à doter l'animal d'une âme sensible (mais non point raisonnable), ils divergent quant à la survie de cette âme. Certains semblent opter pour la survie de l'âme animale quand la majorité la récuse. Encore faut-il ici rappeler que pour l'homme médiéval la notion d'anéantissement est impensable. Et Thomas – qui justement n'est pas un partisan de la survie de l'âme animale – rappelle que toutes les créatures subsistent en Dieu et que rien n'est anéanti. L'Aquinate nous affirme que toute créature subsiste en Dieu et peut donc ressusciter : « Toutes les œuvres de Dieu subsistent dans l'éternité, soit d'après leur nature, soit dans leurs causes ; ainsi donc et les animaux et les plantes subsisteront, demeurant en leurs corps célestes. » (De Potestate) En fait, le christianisme estime que seul l'homme, marqué par le péché originel, est susceptible d'une voie purgative dans l'au-delà : pas d'enfer donc pour les animaux et c'est tant mieux pour eux ! On peut s'étonner que le christianisme n'ait pas statué plus précisément sur le post-mortem animal, mais comme le rappelle justement l'abbé Stéphane il avait des préoccupations beaucoup plus urgentes au moment de ses premières formulations. Cela dit il faut rappeler que les plus grands saints du christianisme ont manifesté un amour particulier à nos frères animaux. Qu'on songe à la figure si lumineuse de saint François d'Assise. Et en cette année Liszt, il faut réécouter avec une oreille neuve la magnifique Légende de saint François prêchant aux oiseaux. Car oui, pour saint François, l'Évangile est susceptible d'être annoncé aux animaux ! Et ce n'était pas une initiative si novatrice... Saint Paul nous rappelle que la création tout entière gémit dans les douleurs de l'enfantement et dans l'attente de la rédemption. (Romains,VIII,22,23.) Et le Christ lui-même a eu cette phrase extraordinaire que bien des traductions ont hélas dénaturée et que je donnerai ici dans le latin de Saint Jérôme qui, lui, savait parfaitement de quoi il était question, car il rend bien le grec panta par l'omnia latin : « Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad me ipsum. » (Jean, XII, 32) (Et quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tout à moi.) Jérôme a bien écrit omnia (tout, toutes choses, tout ce qui est) et non omnes (tous, tous les hommes). Le peintre animalier sait depuis longtemps que dans l'œil brillant de la bête transparaît l'éclat du paradis perdu, de ce temps où Adam et sa compagne parlaient la langue des animaux, ce temps où ils se nourrissaient tout deux des fruits du jardin et où le meurtre du chasseur, prélude à l'attentat fratricide de Caïn, n'avait pas encore souillé la terre…
* Voir L'Elégance du hérisson

(Le Chat sur le toit, aquarelle)
JEUDI 10 NOVEMBRE
Ces regards de bêtes aux gestes vifs et variés, aux formes parfois si improbables et pourtant si réelles traduisant l'infinie diversité du monde naturel, on peut en ce moment les admirer exprimés par le crayon virtuose de Jean de la Fontinelle, dans le cadre d'une exposition de la MJC de Neuilly. J'ai exprimé le mois dernier un avis critique sur le principe même des maisons de la culture, ce qui ne signifie pas bien sûr qu'on ne doit pas profiter de tout ce que cela peut apporter au cœur d'une vie citadine et après tout j'ai moi-même exposé avec succès dans cette même MJC dans le cadre des Portes Ouvertes d'ateliers d'artistes en octobre.

SAMEDI 12 NOVEMBRE
Toujours à propos d'animaux, je trouve dans mon courrier une lettre d'information du Bloc Identitaire concernant la viande halal qui envahit les supermarchés sans être déclarée comme telle, dénonçant le cruel rituel d'égorgement de moutons qui prélude à une longue agonie et l'opposant aux techniques modernes d'abattage qui étourdissent les bêtes auparavant sans les faire souffrir. Fabrice Robert stigmatise la grande distribution et les chaînes de restauration qui vendent de la viande d'animaux sacrifiés de manière barbare et il ajoute : « Non seulement les entreprises s'enrichissent aux dépens des Français, mais elles lèsent les musulmans sincères car ces bêtes égorgées dans des rivières de sang sont sacrifiées dans des conditions qui suscitent la réprobation des authentiques responsables religieux musulmans. » Le juste s'inquiète de la vie des animaux... est-il écrit dans le Livre des Proverbes. Hélas, je ne crois pas non plus que les conditions stressantes dans lesquels les bœufs et les moutons captifs sont conduits à l'abattoir pour y être étourdis ne soient un modèle de mort douce… Quant au meurtre rituel de l'animal, il avait dans les sociétés traditionnelles sa raison d'être, sur laquelle je ne m'étendrai pas ici, et lorsqu'il était pratiqué dans des conditions rituelles authentiques, il s'accomplissait, normalement... au bénéfice de l'animal sacrifié ainsi réintégré dans l'univers de la radiance. Encore était-il nécessaire de connaître l'art qui réellement attire le feu du ciel pour consommer les offrandes ! (Voir Elie...) Art que déjà Servius, à la fin de l'antiquité, reconnaissait comme perdu... Mais avec l'avénement du Christianisme tout cela cesse : le sacrifice volontaire du Christ, assurant le salut de toutes les créatures, rend caduc et inutile tout sacrifice animal.

Il faut aussi rappeler que si juifs et musulmans ne consomment pas la viande avec son sang, c'est que le sang est considéré comme le véhicule de l'âme. Pour l'homme de la Tradition il y a bel et bien de l'âme dans le sang d'où tous les pactes qui se font en mêlant le sang. Et justement la question revient à savoir quel sang l'homme souhaite mêler aux siens… Cette importance du sang dans toutes les traditions spirituelles se retrouve bien sûr dans l'eucharistie et n'en rend que plus odieux les trafics de sang contaminé propres au monde moderne. Bien que n'ayant guère de goût pour la viande rouge, je n'en suis pas pour autant totalement végétarien : crustacés et volailles sont encore à l'honneur à ma table. Il me semble d'ailleurs que l'argument de la souffrance animale n'est pas totalement déterminant pour justifier un végétarisme complet. Les végétaux sont-ils vraiment exemptes de souffrance ? Les travaux du biologiste indien Sir Jagadish Bose, et d'autres après lui, plaident en faveur d'une sensibilité voire d'un psychisme végétal. À cela, un auteur anglais, bouddhiste végétarien notoire, avait répondu : « Je le sais bien. Mais les légumes, lorsque nous les tuons hurlent moins fort. » Aussi – comme le faisait remarquer Alan Watts dans Meurtre dans la cuisine : « C'est la moindre des courtoisies que d'honorer un animal qui est mort pour moi – non pas par une cérémonie vide de sens, mais en le faisant cuire à la perfection et en le savourant avec amour. » Respect donc à la fois dans la façon de tuer et de consommer. « Si vous tuez un poulet et qu'il soit ensuite mal préparé, ce poulet est mort pour rien, » écrivait Lin Yutang. Les Indiens d'Amérique furent incontestablement un des derniers peuples à posséder encore ce sens du sacré de la nature vierge. Quel chasseur aujourd'hui songerait à souffler une bouffée émanée de sa pipe de bruyère sur les naseaux sanglants d'un cerf couché à mort, tel l'indien avec son calumet conciliant l'âme de sa victime innocente ? « La nature est solidaire de la sainte pauvreté et aussi de l'enfance spirituelle ; elle est un livre ouvert dont l'enseignement de vérité et de beauté et ne s'épuise jamais. C'est au milieu de ses propres artifices que l'homme se corrompt le plus facilement, ce sont eux qui le rendent avide et impie ; auprès de la nature vierge, qui ne connaît ni agitation ni mensonges, l'homme a des chances de rester contemplatif comme l'est la nature elle-même. Et c'est la Nature totale et quasi divine qui, au-delà de tous les errements humains, gardera le dernier mot. » (Frithjof Schuon, Chamanisme peau-rouge.)

(Bénédiction d'automne, tableau virtuel)
En hommage aux belles indiennes peintes par Schuon (honoré, mais aussi calomnié aujourd'hui sur le Web comme tant d'autres grands spirituels...) cette bénédiction de la nature automnale...
JEUDI 17 NOVEMBRE
AU SUJET DU VISAGE DU FILS DE DIEU
Polémique et hystérie, aussi bien policière que contestataire, autour du spectacle de Romeo Castellucci, « Sur le concept du visage du fils de Dieu », où le dramaturge semble opposer comme un terrible reproche, la dégradation finale d'un être cher au visage impassible du Christ. Et pourtant, ce beau visage du Sauveur du monde peint par Antonello di Messina, combien il est profondément humain et illuminé par l'amour !

« Ce spectacle est une réflexion sur la déchéance de la beauté, sur le mystère de la fin, précise l'auteur dans sa défense, mise en ligne le 22 octobre dernier. Les excréments dont le vieux père incontinent se souille ne sont que la métaphore du martyre humain comme condition ultime et réelle. Le visage du Christ illumine tout ceci par la puissance de son regard et interroge chaque spectateur en profondeur. C'est ce regard qui dérange et met à nu ; certainement pas la couleur marron dont l'artifice évident représente les matières fécales. En même temps - et je dois le dire avec clarté - il est complètement faux qu'on salisse le visage du Christ avec les excréments dans le spectacle. » Et Castellucci de revendiquer la qualité christique de son message. Alors pourquoi cette proclamation : « You are not my sheperd ! » (Tu n'es pas mon berger…) Doit-on y voir l'écho du cri désespéré du Fils de l'Homme crucifié : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? » Certes… mais la nuit du Golgotha prélude à la splendeur inouïe du dimanche de Pâques. Ici, point de résurrection… nous restons avec notre désespoir.
Certains sont sortis du spectacle bouleversés, d'autres indignés. Je ne suis ni l'un, ni l'autre. Ayant personnellement soigné mon vieux père malade, je n'ai pas attendu la pièce de Castellucci – tout compte fait sommaire et prétentieuse – pour m'interroger en profondeur sur la déchéance de la beauté et sur le mystères de la fin... Mais, comme toujours, l'art contemporain justifie son indigence par un verbiage pompeux et une logorrhée pseudo métaphysique. Ainsi Castellucci voit dans les excréments « la métaphore du martyre humain comme condition ultime et réelle. » Comment – lui qui déclare avec hauteur que ses détracteurs sont « dépourvus de la foi catholique même sur le plan doctrinal et dogmatique » – peut-il ignorer que, pour la foi chrétienne, la condition ultime et réelle de l'homme est le corps glorieux du ressuscité et non le corps martyrisé sur la croix ? Quant à parler – même pour l'homme ordinaire – de condition ultime et réelle à propos de la déchéance sénile et de l'incontinence, c'est une imposture verbeuse. Cet état n'est ultime que du point de vue du déroulement d'une vie terrestre, ce qui ne le rend pas plus réel pour autant. La condition humaine est tissée d'une multitude de moments, de la naissance à la mort et l'état d'un vieillard diminué n'est ni plus, ni moins réel que celui de l'enfant qui vient de naître. Castellucci aurait d'ailleurs tout aussi bien pu mettre en scène un nouveau-né souillant ses couches comme origine première et réelle de la condition humaine… En fait, derrière tout cela, on perçoit le rapport particulièrement problématique que les modernes entretiennent avec la condition corporelle auquel l'homme se voit réduit avec pour corollaire un certain dégoût de l'incarnation. Matérialisme et angélisme sont les deux côtés d'une même médaille, comme le montre l'aseptisation croissante d'un monde voué à la beauté plastifiée accompagnée d'une obsession de la sécurité – refoulant et donc exacerbant les pulsions les plus violentes – et aboutissant à une insécurité de fait que les actualités se font un plaisir de commenter...

Castellucci souhaite nous faire réfléchir sur notre condition humaine à travers le regard du Christ. Certes. Cependant les chrétiens authentiques ont depuis longtemps la réponse à cette question : c'est par le péché du premier homme que la mort est entrée dans le monde, blessure originelle que le baptême et la grâce du Christ efface. Vu sous cet angle, le martyr de la condition humaine comme le montre l'exemple de bien des saints peut et doit être transcendé. En termes bouddhistes, tout cela n'est qu'illusion et seul l'état d'éveil est réel. Il semble que Castellucci refuse cette réponse. Il compare lui-même la coulée finale d'encre noire à « un suaire nocturne. » Le corps souillé demeure au sein du tombeau et les hommes effacent son image…
Y-a-t-il pour autant de quoi crier au blasphème et signer des pétitions d'interdiction ? L'image du Christ a subi en ce monde bien d'autres outrages que des coulées d'encre (qui dans le climat particulier de la pièce ne peuvent que suggérer au spectateur l'idée d'excréments liquides – n'en déplaise à l'auteur…) Sans parler des authentiques messes noires et des mises à mort rituelles d'enfants sur l'autel, et sans oublier les profanations de la Révolution Française… Si la liberté d'expression existe, elle doit être complète et réciproque. Désolé, mais l'art n'est champion que de la liberté d'expression, affirme Castellucci (ce qui – soit dit en passant – relève d'une vision singulièrement réductrice !). Il a donc le droit de faire représenter son œuvre et ceux qui sont indignés, celui de manifester leur indignation. Ce qui est tout de même savoureux, c'est d'apprendre que « l'entrave à la liberté d'expression » est un délit passible d'un an de prison et 15 000 € d'amende… quand on sait que la république garante de la liberté d'expression, punit de la même façon ceux qui justement prennent la liberté d'exprimer un avis contraire au prêt-à-porter de la pensée unique ! Dans une interview François Boespflug, a raison de rappeler : « Imaginons qu'à la place du visage du Christ, comme décor d'une pièce de théâtre, figure celui de Moïse, de Mohammed ou de Bouddha. Ce serait un tollé immédiat. »* Et ce théologien dominicain qui ne joue pas les pucelles effarouchées, a, somme toute, le mot de la fin lorsqu'il écrit : « De toutes les religions, le christianisme est, sans conteste, la plus agressée. Et selon moi c'est normal. Cela tient au fait que le christianisme aime autant l'image, qui s'expose, que la personne, qui oblige. »
Quant à moi, je préfère le Roi Lear ou la piété filiale et la déchéance d'un vieillard sont montrés avec un petit peu plus de génie littéraire… car il se trouve que la déchéance de la beauté et le mystère de la fin ont été abordé au cours de l'histoire avec infiniment plus de profondeur justement que ce devoir appliqué ô combien emblématique des orphelins d'Artaud et de Beckett...

(Gravure de Gustave Doré)
* Castellucci aurait pu par exemple – puisqu'il est italien – mettre en scène le chant 28 de l'Enfer de Dante où l'on voit Mahomet fendu « la corata pareva e il tristo sacco che merda fa di quel che si tangugia… » mais je ne crois pas cette fois que la Ville de Paris eût toléré cela… Comme on le voit les chrétiens n'ont pas hésité aussi à s'en prendre à une figure religieuse majeure en mêlant violence et scatologie, ce qui devrait incliner les catholiques authentiques à plus de circonspection. « Que celui qui n'a jamais péché… » Cela dit, l'auteur de la Divine Comédie, qui était un métaphysicien bien supérieur à Castellucci, avait quelque raison symbolique de brosser ce tableau dont on pourra méditer la signification dans l'admirable commentaire de Louis Lallement sur « Le Sens symbolique de la Divine Comédie » (Éditions de la Maisnie)…
DÉCEMBRE

JEUDI 1er DÉCEMBRE
Ainsi donc son « corps » a été identifié après avoir été repêché au fond de l'océan Atlantique l'été dernier. La dépouille mortelle de Véronique repose désormais dans ce cercueil vide qui l'attendait depuis juin 2009. La cérémonie a eu lieu aujourd'hui même dans sa province natale… Les mânes errantes de la tradition païenne ont rejoint le sépulcre chrétien... Si j'ai écrit corps entre guillemets, c'est, en vérité, qu'un cadavre n'est plus un corps. Aussitôt l'âme envolée, ce qu'on nomme, dans le langage courant, notre corps, se désagrège très rapidement selon un processus qu'Henri Barbusse a savamment décrit dans son Enfer. Ne restent plus que les ossements, le noyau dur de cette chair fragile, réceptacle du Habal de Garmin de la tradition hébraïque, promesse de la résurrection.

Le vrai corps, lui, est un corps vivant uni à une âme vivante et il n'y en a point d'autre. C'est la chair de la Bible, une âme corporelle – ou un corps esprit selon le point de vue – ne laissant derrière elle qu'une enveloppe aussitôt évanouie, trace ultime d'un passage… Véronique, maintenant que tes ossements ont retrouvé la terre ferme et surtout la terre consacrée par le rite chrétien, ton âme libérée de ce poids, peut poursuivre son voyage et passer de l'errance au pèlerinage…

VENDREDI 16 DÉCEMBRE
La foudre et soudain la grêle. Éclats de givre sur le verre. Glace pilée sur un toit luisant.
Au cœur de la nuit, des visages appellent la reconnaissance. Âmes flottantes poussées par les embruns, Visiteurs de l'aube.
Celui-ci, humilié et demasqué s'est retiré offusqué. Celui-là, frappé par l'éclair, erre, le cerveau embrumé. L'une a fait le grand saut plongeant dans l'océan-de-là. L'autre, de noir vêtue, blessée de ne point voir son élan reconnu, a disparu en silence.
Le vent souffle fort. Chassé-croisé des âmes errantes. De nouveaux visages. De nouvelles mains tendues. Que demandent-ils ? Qu'apportent-elles ?
Celui-ci vient des forêts et domaines, du droit et des rêves des hommes. Celui-là, jadis élégant dessinateur, offre aujourd'hui l'espoir aux hommes criminels… L'une a dépouillé le vêtement d'ondine pour errer sur les chemins de campagne, Cachant sous la robe de la danseuse, ses jambes meurtries. L'autre, au joli prénom orné, découvre, émerveillée, le ballet contraignant des astres errants…

Le vent souffle fort. Qu'est la Princesse au poisson d'azur devenue ? Indignée, elle s'est enfuie, Lorsque j'ai osé affronter la Statue du commandeur… A-t-elle respiré la rose noire Celle qui efface la mémoire ?

Le vent souffle fort. Le ciel et la tempête récidivent. La tourmente revient Le grand nettoyage est en cours. Le Seigneur des bouleaux a saisi son balai… Le vieux prunus à nouveau se dépouille. La branche casse.
Le vent souffle fort. Le souffle de la guerre L'haleine salée des Révolutions. L'orbe du monde appelle le renouvellement. La nature entière est entrée en gésine.
Pas avant quelques années encore. Il nous faut toujours plus descendre en enfer. Alors seulement nous nous dresserons pour clamer, émerveillés, La parole de l'Apôtre visionnaire :
Et a vidi cœlum novum et terram novam. Primum enim cœlum, et prima terra abiit, et mare, jam non est.

|