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10 JANVIER 2010
Du coup, ma réponse me laisse insatisfait. Est-ce bien seulement le choix judicieux de la pose, se combinant avec la maîtrise technique, qui est ici en jeu ?
Ce regard posé sur la bonté profonde de mon père lorsqu'il pose avec un chat sur les genoux.
Ce regard posé sur la femme aimée au cœur de l'été mûrissant ses fruits...
Ce regard posé sur un paysage si familier qu'il semble être un prolongement de mon âme...
Je pense aussi en particulier à ce portrait à la plume où le regard du modèle croise celui du peintre et où le miracle est ici réciproque.
J'ai fait cette peinture à partir d'une vidéo en choisissant la pose par un arrêt sur image. Au moment où le caméscope a saisi ce sourire, celui qui contemplait et celle qui souriait à ce regard, ont été unis par une même communion. Fallait-il le encore l'exprimer dans une œuvre peinte et retrouver dans le présent de l'élaboration en atelier, le miracle passé. 17 JANVIER 2010 Le travail d'après photo est souvent source de malentendus et victime de préjugés au sein du grand public. C'est que trop souvent hélas, l'utilisation d'une photographie est un raccourci qui, pour paraître facile, n'en est pas moins source de bien des erreurs lorsqu'il est utilisé par un débutant ou un peintre maladroit. D'un autre côté, les hyperréalistes américains ont peut-être abusé de la projection de diapositives. Mais déjà en 1926, J. G. Goulinat, dans son remarquable ouvrage couronné par l'Académie des Beaux-arts, la Technique des peintres publié chez Payot, notait ceci : « Au risque de sembler paradoxal, je dis qu'il serait désirable que les peintres apprissent à interpréter les documents photographiques. Il me paraît certain qu'un jour viendra où l'on apprendra au peintre déjà très en possession de leur technique du dessin, à se servir d'une source aussi précieuse de renseignements. Pourquoi nous priver, si nous pouvons en garder un souvenir, des différents aspects d'un ciel nuageux, d'un mouvement de vagues ? Il est des cas où, où matériellement on n'a pas le temps de faire un dessin sérieux. Et si le meilleur des clichés ne remplace pas une séance d'après nature, une série de clichés permet de voir dans un mouvement analogue la subtilité du geste qu'il faut choisir. Pour moi, justement, la photographie (qu'il est bien sûr absolument nécessaire de prendre soi-même), le film ou la vidéo constituent de tels outils permettant de fixer et de recomposer un miracle fugitif que même le plus exercé aurait bien du mal à saisir. 9 FEVRIER 2010 Au cœur de l'hiver, alors que je songeais à vendre la maison où j'habite pour initier ailleurs une autre vie et satisfaire ainsi l'inexorable loi cyclique de notre existence, un incendie a bien failli réduire en cendres et ma vie et ma demeure. Je me suis éveillé avant d'être asphyxié par la fumée chargée de suie, juste à temps pour éteindre les hautes flammes qui déjà attaquaient les poutres. Quelques bouteilles d'eau aussitôt versées ont eu raison du brasier. Dressant le bilan des dégâts, je me suis aperçu avec étonnement que les tableaux, accrochés près du rideau intégralement calciné et réduit à un tas informe et noir, étaient, eux, intacts. La belle comédienne n'avait point vu ses cheveux roussis et si un paysage directement exposé au feu, voyait son cadre brûlé, en revanche, la peinture, elle, était intacte ! Et pourtant le vernis qui la recouvrait était particulièrement inflammable ! Miracle ? Peut-être pas, mais signe, oui.
Et pourtant cette beauté se fanera un jour comme toutes les beautés depuis la chute d'Adam.
À l'heure où certains vieux académiciens de la révolution ne voient plus dans l'expression artistique qu'un spectacle médiatique de plus, toujours aussi naïvement destiné à déranger le bourgeois, où certains même vendent le film de leur vie en direct (alors que Proust avec cette même vie de souffrance cloîtrée nous a laissé un chef-d'œuvre et retrouvé le temps !) ces œuvres miraculées me rappellent opportunément la fonction épiphanique de l'œuvre d'art. Mais était-ce bien si sûr ? La rupture ontologique engendrée par le péché originel ne pouvait être sans conséquence sur la relation entre l'homme et la femme. De même qu'à partir du de ce jour, l'homme n'eut plus la possibilité d'atteindre le cœur des êtres qui l'entouraient, l'univers ne fut plus pour lui que corps séparés, réseaux d'opacités où sa pensée ne rencontrait plus qu'obstacle sur obstacle, où même la chair de sa chair lui semblait soudain étrangère.
Amélie Nothomb a publié récemment un livre dont le titre évoque un sujet qui m'est cher, puisque je l'évoquais dès 2007 dans une des pages de ce site : le Voyage d'hiver. Elle y rappelle avec raison qu'il n'existe pas d'échecs amoureux. Tout simplement parce qu'être amoureux est déjà en soi une grâce qui n'est pas si courante que cela. Et loin d'être un échec, c'est une réussite ! Et certainement pas un « rendez-vous manqué » comme certains pourraient le penser un peu vite ! Bien au contraire le rendez-vous est toujours parfaitement réussi et même les obstacles qui semblent empêcher la jonction de deux êtres contribuent à cette réussite ! « Ma seule ambition de musicien était et serait de lancer mon javelot dans les espaces indéfinis de l'avenir » écrivait Franz Liszt, le 9 février 1874. La flèche du Sagittaire que j'envoie au Milieu du Ciel, je la lance depuis toujours et je ne suis pas mécontent des fruits qu'elle m'a accordés, même s'il faut au passage accepter tant de deuils pour vivre autant de résurrections !
11 FEVRIER 2010 Ainsi donc me voilà pour quelque temps encore, encharmé dans ce jardin, tel ce bon vieux Merlin que Viviane a planté là... pour vivre sa vie !
« Un poète de muse s'abandonne absolument à l'amour et son amour dans la vie réelle est pour lui l'incarnation de la Muse. En règle générale la faculté de s'abandonner sans retenue à l'amour a tôt fait de s'évanouir, la plupart du temps, d'ailleurs parce que la femme se trouve embarrassée par le charme qu'elle exerce sur son amoureux-poète et qu'elle s'en défend ; lui, par dépit se tourne alors vers Apollon qui, du moins, est capable de subvenir à ses besoins par des satisfactions de la vie et de l'intelligence et il renie ce qui a pu précéder ses vingt ans. Mais le poète réel, perpétuellement obsédé par la Muse, fait une distinction entre la Déesse dont il reconnaît le pouvoir suprême, la gloire et la sagesse dans l'amour de la femme, et la femme-individu dont la Déesse peut faire son instrument pour un mois, une année, sept ans ou même plus. Le propre de la Déesse est de demeurer ; et peut-être son poète aura-t-il de nouveau la possibilité de la connaître à travers l'expérience qu'il pourra faire d'une autre femme. » (Robert Graves, la Déesse blanche) 3 MARS 2010 Vent de mars. Vent de tempête. Vent de Vendée.
Vent de mars. Grande lessive du ciel et de la terre. Seule demeure la claire vision qui habite l'œil du peintre.
« L'œil doit son existence à la lumière. À partir d'organes animaux secondaires et indifférents, la lumière produit pour elle un organe qui lui soit semblable, et ainsi l'œil se forme par la lumière et pour la lumière, afin que la lumière intérieure vienne répondre à la lumière extérieure. (J. W. Gœthe, Traité des couleurs.)**
Je me penche sur le subjectile miroir du tableau dont l'image peinte, par une évidente mise en abîme, représente un miroir posé sur une table. La bougie est éteinte. Mais la jeune servante se mire et considère. À l'école des femmes, elle découvrait alors sa vertu féminine. Elle en a usé et peut-être abusé depuis. Le temps a passé. Que reste-t-il de son élan ? * Jacob Böhm, Aurora : « de même que l'œil de l'homme atteint jusqu'à l'astre où il a pris son origine, de même l'âme aussi voit l'être divin en lequel elle vit. » ** On s'est longtemps gaussé de cette théorie de Gœthe s'opposant à la doctrine de Newton, la jugeant plus poétique que scientifique. Pourtant la physique contemporaine en a redécouvert la valeur et un grand physicien comme Heisenberg lui rendait hommage en 1949 dans une conférence consacrée aux doctrines de Goethe et de Newton à la lumière de la physique moderne ; et plus près de nous le physicien Henri Bortoft en a développé la profonde valeur dans son ouvrage The Wholeness of Nature. 8 MARS 2010
Aquarelle de Gabriel Marie. J'ouvre un ancien volume de la Pléiade des œuvres complètes de Valéry. Ce livre me vient d'un héritage. Il appartenait à mon maître si estimé dont je possède encore bien des outils et qui m'initia jadis au secret du beau métier. Sur une feuille volante oubliée entre deux pages, Gabriel Marie avait inscrit au crayon les passages remarquables qu'il avait appréciés au fil de sa lecture. Je suis donc sa trace avec cette complicité qu'autorise une ancienne communauté d'âmes et je tombe sur ce passage écrit dans les années 30 : «...Toute la vie moderne constitue, sous des apparences souvent très brillantes et très séduisantes, une véritable maladie de la culture, puisqu'elle soumet cette richesse qui doit s'accumuler comme une richesse naturelle, ce capital qui doit se former par assises progressives dans les esprits, elle la soumet à l'agitation générale du monde, propagée, développée par l'exagération de tous les moyens de communication. À ce point d'activité, les échanges trop rapides sont fièvre, la vie devient dévoration de la vie. (Paul Valéry, Regard sur le monde actuel.) Et Valéry ne connaissait ni la télévision, ni les portables, et encore moins Internet ! Et pourtant tout est dit dans ces lignes remarquables et la situation n'a fait qu'empirer depuis...
La Seine vue par Gabriel Marie. Curieusement ces pages de Valéry se prolonge dans le petit livre d'Yann Moix que je viens de lire -- justement dans le métro! -- « La meute » où je retrouve, dans certaines pages, un très juste constat de la dégénérescence culturelle de l'Occident... (Même si l'auteur n'aime pas le mot culture !) Ainsi ce passage lucide : « Internet ? C'est le plus grand nombre. C'est le nombre nombreux. Internet, ustensile qui donne l'impression que la meute pense. La meute ne fait qu'opiner. La meute ne nuance pas. Internet ? Ne pas oublier la signification du mot « net » : filet, toile. Internet est là pour prendre dans sa toile (qui ? la proie) et tuer. Sucer sa proie. Bal des vampires. Internet est immédiatement un danger pour la proie. La proie c'est Roman Polanski. » Je partage la juste indignation de cet auteur bouillonnant et je n'hésiterai pas à m'affirmer « Polanskien » à ses côtés. (Je trouve cependant un peu dommage que le chapitre intitulé avec un certain humour noir "Dutrouschwitz" véhicule les mêmes lieux communs, à-peu-près et autres remarques de café du commerce que l'auteur dénonce pourtant dans le reste de son ouvrage avec tant de verve ! Avait-il donc besoin de se dédouaner lui aussi vis-à-vis de la « meute » ?) Comme je connais mal cet écrivain cinéaste (je dois avouer que je ne regarde plus depuis longtemps les émissions télévisées : j'ai autre chose à faire que d'endosser quotidiennement ce prêt-à-porter de la pensée nulle sous prétexte qu'il y passe parfois quelque phosphène d'intelligence...), je fais une rapide recherche. Sur Internet, je trouve un texte où Moix, indigné, se plaint d'avoir vu sa page Facebook (où il possède plus de 3000 amis!) soudainement effacée sans préavis... Là aussi, je suis surpris que celui qui a su si bien dénoncer les paradoxes du net se soit fait de telles illusions sur Facebook et qu'il n'ait pas su deviner ce qui se cache réellement derrière ce site célèbre... Pour revenir au livre de Moix, je note ce passage :
Il y aura bientôt trois ans que ce site a été mis en ligne. Ai-je réussi à rendre cet espace vivant au-delà du virtuel ? C'est au visiteur d'en juger...
12 MARS 2010 De la solitude... La solitude, ce n'est pas l'absence de contact, ce n'est même pas de vivre seul... La solitude s'accommode même très bien de la vie en société, en famille ou en couple, d'un vaste entregent et de 3000 amis sur Facebook...
La solitude... Un jour dans le métier que tu as choisi ou dans l'art que tu pratiques, tu te retrouves seul, marginal : tes confrères n'utilisent plus les mêmes mots, n'ont plus les mêmes références, ni les mêmes aspirations... Un jour, ton pays a changé. Une nouvelle population s'y est installée et tu es devenu un étranger parmi eux, voire un ennemi, le survivant accusateur d'un passé de splendeur qu'il faut abattre. Un jour, tu t'aperçois que depuis longtemps tu as choisi le chemin le moins fréquenté...
Un jour, tu ne te reconnais plus toi-même. Ce qui t'aurait abattu auparavant ne fait plus que t'effleurer. Ce qui ne te touchait guère, te meurtrit profondément.
Mais là est une présence. La Présence qui est aussi ta présence à toi-même.
17 MARS 2010 Roland-Manuel notait à propos de Mendelssohn : « enfin, il est Allemand, et, comme tel, il aime à lier son rêve à l'âme d'un paysage. »
Mon père a passé trois ans captif en Allemagne. Prisonnier de guerre. Enfermé dans un camp, passant des conditions les plus difficiles (-38° en hiver à Königsberg) au travail plus clément dans la ferme d'un petit hobereau prussien.
Il en rapporta une certaine culture germanique et le goût naturel qu'il avait pour la musique enrichi par le lied schubertien et l'opéra wagnérien. C'est dans sa discothèque qu'enfant, je découvrais Beethoven, Schubert et les inoubliables interprétations wagnériennes de Max Lorenz, Fritz Völker et Maria Müller. J'ai donc appris l'allemand, après l'anglais, savouré la poésie de Gœthe, goûté les romanciers allemands, du Sturm und Drang jusqu'à Zweig, Mann, Hesse. Vénéré bien sûr, les peintres allemands, de Dürer à Caspar David Friederich.
J'ai peint avec la même volupté lierre, paturins, trèfles et géraniums tissant l'écrin d'un corps nacré...
...dessiné un à un les cheveux d'une jeune fille au cœur de l'hiver, comme je ramifiais les troncs des arbres assoupis et chargés de gui veillant sur l'Aunette.
...tressé avec la même nostalgie l'entrelacs des ramures moussues emprisonnant dans sa cage printanière la Belle au bois dormant...
Il y a là un lien subtil, étroit et profond, entre la succession des plans que le regard embrasse (particulièrement ici dans la vallée de l'Aunette et dans celle de l'Epte) et la saisie du temps de l'âme et des strates de la mémoire.
26 MARS 2010 Certains, étonnés, par ce que j'écrivais le 9 février dernier, m'ont demandé pourquoi j'avais envisagé de quitter mon actuelle demeure malgré tous ses avantages. Ayant choisi de ne retenir dans ces pages publiques que les éléments personnels susceptibles d'une résonance plus universelle, je ne m'étendrai pas sur tous les facteurs intimes qui ont pu me pousser à cette éventualité. J'en dirai simplement ce qui suit.
Et il en est de même pour les lieux, que ce soit celui de notre naissance, celui où nous œuvrons dans ce monde, celui où nous avons l'habitude de reconstituer nos forces ou celui où nous avons trouvé l'amour. Si l'homme numéroté, fuyant et interchangeable que la mondialisation est en train de multiplier, y perd de ce fait son identité et sa réelle qualité d'homme, l'homme différencié au contraire noue par ses attachements topographiques autant de liens qui l'ancrent dans sa demeure la plus intérieure et la plus réelle.
J'ai rencontré ici mon destin. J'ai vécu ce que j'avais à y vivre. Rencontré les êtres qu'il fallait pour cela. J'en ai goûté les fruits. Certains furent savoureux. D'autre amères. D'autres encore n'ont pas été consommés et ont pourri, mais n'est-ce pas là la loi de la nature ?
Je vais donc maintenant déposer pour quelque temps les pinceaux. J'ébaucherai peut-être encore (pour moi seul) quelques souvenirs lumineux qui méritent cette naissance à l'art et que je garderai dans le secret de mes cartons.
Le modèle nécessaire s'estompe dans la brume des souvenirs. En attendant sa réapparition (sous des traits semblables ou sous une apparence toute nouvelle), l'écriture reprend ses droits sur la peinture.
30 MARS 2010 Peinture, écriture, musique. Depuis mon plus jeune âge, je suis passé de l'une à l'autre à travers la troisième ; de romans en tableaux à travers le miroir de la musique. Le cycle se poursuit...
Après l'opéra, le cinéma a tenté la miraculeuse synthèse des arts. Mais les chefs-d'œuvre s'y font plus rares, car la tyrannie des impératifs commerciaux s'immisce plus volontiers dans ces entreprises devenues collectives. Peut-être la révolution de l'ordinateur permettra-t-elle à un seul artiste de réaliser en solo l'équivalent d'un film à grand spectacle, loin de toute pression mercantile... Bien sûr ce sera une œuvre virtuelle... Je me suis déjà exprimé au sujet des images 3D, mais il me faut revenir sur cette notion de « virtuel. » On utilise cet adjectif pour désigner de préférence les productions informatiques. Pourtant un film traditionnel en 35 mm projeté sur un écran nous donne à voir une réalité tout aussi virtuelle. Les acteurs qu'on voit évoluer sur l'écran n'ont aucune existence réelle. Une nature morte peinte à l'huile nous présente un compotier aussi virtuel qu'une image réalisée sur ordinateur. Et que dire de l'écriture elle-même qui n'est qu'une parole ou une pensée gelée sur du papier... Plus que virtuelle, c'est peut-être le caractère éphémère de la photographie ou de l'image numérique au regard de la prodigieuse longévité de la peinture qui peut poser problème... Mais vu de plus haut, qu'est-ce qui est éphémère ? Qu'est-ce qui est virtuel ?
(tempera à l'œuf) Plus intéressant est le débat portant sur la noblesse des matériaux. Une peinture exécutée avec des pigments organiques ou minéraux sur un panneau de bois encollé de gélatine animale semble plus noble, voir plus tangible qu'une image apparaissant sur un écran d'ordinateur alimenté par électricité. Pourtant dans la composition d'un ordinateur entrent des métaux d'origine naturelle et des cristaux vivants de germanium ou de silicium, et l'électricité elle-même est tirée du monde naturel. Mais cependant il y a bien une différence : l'ordinateur, produit en série, n'a pas la noblesse d'un panneau peint par la main d'un artiste. Mais ne pourrait-t-il l'avoir? Car au fond ce qui fait problème, ce n'est jamais l'artefact, mais la façon dont l'homme le produit et l'usage qu'il en fait. Prenons l'exemple extrême. Il ne serait pas impossible que la célèbre Arche d'alliance élaborée sur les instructions précises de Moïse ait eu la capacité de projeter, dans certaines conditions, de fortes décharges électriques, tel un accumulateur, mais ce n'était ni son but, ni sa signification. L'Arche était avant tout un symbole, un objet sacré, ce qu'aucune pile électrique n'est, bien évidemment -- aussi utile soit-elle !
(image virtuelle) Nos ancêtres avaient la faculté de donner du sens et de la beauté à n'importe quel objet utilitaire. Il ne serait pas inconcevable de créer des piles et des ordinateurs dans le même esprit, mais cela impliquerait un changement radical dans nos modes de pensée et bien évidemment la fin du règne des marchands et de la dictature de l'économie. J'ai exposé ailleurs* ce que je pensais de l'ambivalence de toutes les réalisations technologiques de l'homme. Il faut cependant se méfier de certaines pieuses indignations et d'un pseudo vocabulaire. En effet, tout est mis en place pour faire croire que l'informatique nous introduit dans un autre monde : on parle de cyberespace, de cybercafé, de relations virtuelles à propos d'une simple conversation sur le net, captée ou non par une webcam. Mais il est clair que tout cela n'est pas moins virtuel qu'une conversation téléphonique, un échange radio ou même une simple correspondance manuscrite. Ce qui est illusoire, en vérité, c'est justement de croire que la technologie numérique nous fait réellement basculer dans un autre monde. On parle d'univers multimédia, de nouvelles créations, d'interconnexion planétaire sans se rendre compte que cette multiplication de la quantité se fait au détriment de toute qualité... Michael Crichton, l'auteur de Jurassik park place dans la bouche de l'un de ses héros, ses remarques pertinentes : « L'idée d'une interconnexion de la planète entière est synonyme de destruction globale. (...) Tout le monde sait que l'innovation n'a lieu que dans un groupe restreint. Trois personnes formant une commission peuvent faire avancer les choses. Si elles sont dix, cela devient plus difficile. À trente, il ne se passe plus rien. À trente millions, cela devient absolument impossible. C'est l'effet des mass media ; ils empêchent quoi que ce soit de se produire. La diffusion massive de l'information étouffe la diversité. Elle rend tous les lieux semblables. (...) Cette uniformisation fatale à la diversité intellectuelle entraînera la sclérose de l'humanité tout entière. Tout s'arrêtera net. Tout le monde pense la même chose en même temps. L'uniformité sera totale. » (Michael Crichton, le Monde perdu.) On comprendra dès lors pourquoi, j'évoquais plus haut, la face fort ténébreuse de Facebook, avec ses collections de milliers d'amis parfaitement interchangeables et ses profils standardisés, instrument diaboliquement efficace d'uniformisation des idées, des comportements et du langage, façonnant les adolescents, qui en sont les principaux usagers, en véritable clônes aisément manipulables. Lol ! doit s'écrier avec un sourire sarcastique le véritable maître du jeu ! De même ce ne sont pas les jeux vidéo en eux-mêmes qui sont si nocifs, mais bel et bien les caricatures idéologiques qu'ils véhiculent pour la grande majorité des cas (à quelques notables exceptions près), et qui sont particulièrement dissolvantes... * Voir Peintures & impages 3D.
MISE AU POINT Un lecteur et une lectrice me reprochent, tout en admettant la justesse de mes critiques, d'être néanmoins un peu « dur » envers certains artistes contemporains ou même Facebook... Qu'on me comprenne bien : à travers les réalisations de certains artistes, ce sont des idées et des catégories intellectuelles de la pensée contemporaine que je juge et non des personnes. Et pour ce qui est de Facebook * : le fait d'utiliser Facebook pour "chater" en toute convivialité et partager des photos ou des vidéos de façon ludique ne doit pas pour autant fermer les yeux à certains aspects dissolvants que j'ai évoqués plus haut. Et comme chaque objet de ce monde porte une ombre, je me contente de rappeler que beaucoup de phénomènes et d'inventions actuelles dont l'apparence plaisante, voire fascinante, n'est que trop évidente, ont également un aspect négatif qui, à force d'être occulté, n'en est peut-être que plus actif. Chaque chose en ce monde cependant trouve sa place... et même le désordre et la laideur contribuent d'une certaine manière à l'harmonie du cosmos ! En ces temps d'amnésie et de sommeil général, il n'est plus admis -- semble-t-il -- de porter un jugement de valeur (sauf, bien sûr, sur les ennemis très convenus des démocraties modernes et de leur morale particulière que nos journalistes dénoncent chaque jour avec une horreur vertueuse de vierge effarouchée...) En ces temps donc, où les médias nous matraquent de propos lénifiants et stéréotypés et d'informations prétendument objectives, il ne me déplaît pas de trancher quelques têtes (toujours aussi repoussantes!) de l'hydre... Et puis après tout, je ne saurais me contenter ici d'évoquer uniquement mes amours, la beauté de mes souvenirs et la béatitude de mon art, bref, d'honorer Vénus et Mercure ! Mars réclame aussi son tribut et m'invite à déposer la lyre pour bander l'arc et même, pourquoi pas, empoigner la massue ! * NOTE CONCERNANT FACEBOOK (avril 2010) outil de manipulation, les extraits suivants d'un article publié dans le Monde sous la plume de Laurence Girard, sont tout particulièrement édifiants : "Le succès fulgurant de Facebook repose en effet sur la relation nouée entre les internautes qui se déclarent "amis". Mais aussi sur les préférences exprimées par chacun. Ce qui conduit nombre d'internautes à se déclarer "fan" d'une marque, d'un film, d'un chanteur, ou d'une cause. Première évolution annoncée par le PDG de la société : le terme "fan" va être remplacé par "like", traduit en français par "j'aime". Second changement, cette notion va être étendue à des sites partenaires extérieurs à Facebook, grâce à un outil de développement baptisé "Open Graph". Ainsi, un membre du réseau social se promenant par exemple sur le site d'une marque de jeans saura immédiatement qui de ses amis l'aime. Le glissement sémantique annoncé est loin d'être anodin. "C'est moins engageant de dire "j'aime quelque chose", plutôt que de dire "j'en suis fan"", constate Damien Vincent, patron de la filiale française de Facebook. Le chiffre d'affaires, que Facebook se refuse à communiquer, n'est pas encore à la hauteur de cette valorisation. Il pourrait atteindre la barre du milliard d'euros en 2010. Mais l'objectif de l'entreprise est clair : prouver qu'elle peut transformer son audience et la masse d'informations qu'elle possède sur les internautes en espèces sonnantes et trébuchantes. Dans un premier temps, les annonceurs sont conviés à créer gratuitement une page "fan" ou "like" pour rassembler des internautes qui deviendront des ambassadeurs de la marque en relayant leur intérêt à leur réseau d'amis. Pour faire connaître la page, Facebook propose des publicités ciblées. Elles exploitent les renseignements - âge, sexe, lieu de résidence, centres d'intérêt... - que l'internaute donne sur son "profil". "Facebook amène tout à la fois, une masse critique d'internautes et une capacité de ciblage très précise. Et à l'intérieur de ce modèle est intégrée une mécanique virale. Si je diffuse une publicité ou un message qui intéresse les gens, ils vont le rediffuser à leurs contacts", affirme Fred Colas, de l'agence Fullsix. En favorisant les interactions de ses membres avec des sites de marques qu'ils aiment, Facebook préparerait une nouvelle offensive publicitaire. Il s'agirait de proposer une offre de publicité comportementale en "traquant" le parcours des internautes sur le Net. Une démarche très prisée de Google mais qui pourrait susciter des critiques. "Même si des efforts ont été faits, l'information des internautes sur l'exploitation des données personnelles sur Facebook comme sur Google n'est pas encore assez explicite", note Mathieu Morgensztern, directeur général d'Isobar (Aegis). " SANS COMMENTAIRES Note complémentaire (avril 2010) : Extrait du journal Le Parisien du 24.04.10 Le très populaire réseau social Facebook et son fabuleux potentiel de centaines de millions de membres attise les convoitises des pirates informatiques, dont il est devenu la cible privilégiée. Ainsi, un hacker russe du nom de Kirllos, propose à la vente des millions de données personnelles issues de comptes Facebook. (...) Ce sont des chercheurs de Verisign, la société qui administre notamment les noms de domaines . LUNDI 5 AVRIL Le soleil couchant, enflammant les fleurs du forsythia, projette sur la fenêtre occidentale l'ombre des bourgeons et des branches du poirier. Ce soir ce jardin de campagne s'empourpre soudain des sueurs de Gethsémani. Au nord, par le vasistas, j'aperçois sur la colline, un pré phosphorescent, de sinople illuminé, l'émail de Vénus... En ce jour de résurrection, ces visions d'or et de lumière ravive l'éclat de l'étoile qui jadis en ce même temps pascal, scintillait de toute sa beauté sous les poutres basses traversées de rayons obliques. Fée sémillante, blanche et mauve, brune et marine, longue jupe ou jean. Ses pieds légers chaussés de roses ou d'écarlate. Ses gestes de couleurs. Ses yeux d'escarboucles.
Fille fée. Fille fleur. Belle dame. Disparue. Envolée. Vers quel destin ? Vers quel passage ? Comme je vous ai aimée ! Et comme j'aime votre souvenir que la lumière ravive et que Pâques transfigure... Petite Shekinah, charmant Graal... Présence ! Radiance ! Enchantement du Vendredi Saint.
La Sainte Lance guérira-t-elle la blessure ? Combien de temps encore cette terre demeurera-t-elle gaste ?
Veilleur où en est la nuit ? J'ai tant attendu le jour de ton éveil et voilà qu'après avoir ouvert les yeux un soir de Noël, tu as succombé au milieu de l'été au sommeil sablé des temps et à ses pesanteurs mondaines. Et j'attends ton réveil. Mais sera-ce bien toi, mon âme, ou une nouvelle incarnation de la Divine Égérie ? Christ est ressuscité. Soleil exalté. Bélier premier. Ouvre l'année. Cycle recommencé. Veilleur où en est la nuit ? En cette nuit obscure qui enserre le monde, à la veille de ces cataclysmes trop prévisibles, Pâques nous rappelle la trace essentielle au cœur de l'arbre crucifié. « Veilleur, où en est la nuit ? Veilleur, où en est la nuit ? Le matin vient, mais aussi la nuit. Si vous voulez le savoir, revenez interroger. » (Isaïe, XXI,22)
JEUDI 22 AVRIL Par une tragique synchronicité, la mise en ligne de l'évocation de la fin du monde vu par Nicolas Poussin (voir Turner & ses peintres) a coïncidé avec le tremblement de terre du 14 avril qui a fait plus de 2000 victimes en Chine, en même temps que le nuage de cendres émis par un volcan islandais, commençait à atteindre l'Europe. Au début du mois (voir ci-dessus), je faisais allusion à cette nuit obscure qui enserre le monde, à la veille de ces cataclysmes trop prévisibles. Et l'an dernier, j'évoquais les catastrophes naturelles qui risquaient de frapper le monde (dont celle d'Haïti et bien d'autres ont hélas donné l'exemple). Comme bien des astrologues, je me suis basé sur la lourde opposition d'Uranus à Saturne que déjà -- il y a 10 ans ! -- André Barbaut liait à la crise économique actuelle. Le fameux cycle économique de Kondratiev, alternant phases d'expansion et de récession se superposant au cycle Uranus/Saturne.
Il se trouve que cette opposition critique est sur le point d'être sérieusement renforcée par la conjonction de Jupiter à Uranus, créant une tension extrêmement puissante dont les effets bouleversants (dans tous les domaines : naturels, économiques et politiques) seront très probablement ressentis dès le mois de mai et ce jusqu'à l'automne. * De quoi entretenir un climat de fin du monde que les nombreuses publications concernant l'année 2012 (extrapolant de façon douteuse le calendrier maya) nourrissent allègrement ! On évoque à ce sujet un alignement planétaire remarquable pour le 21 décembre 2012, oubliant que les Mayas, comme tous les peuples traditionnels, pratiquaient une astronomie géocentrique et que de ce point de vue (seul signifiant en astrologie), il n'y aura aucun alignement planétaire, ni même de conjonction ou de groupement d'astres (stellium) à la date du 21 décembre 2012... Au même moment, un exégète de Nostradamus (un de plus...) affirme que le Mage de Salon aurait prédit la destruction de la Terre par un astre apparaissant en... 2219 (ce qui nous laisserait tout de même un peu plus de temps !) Sérieusement, je crois que si nous assistons bel et bien à la fin d'un cycle et aux grandes mutations inéluctables préparant ce redressement final envisagé par toutes les grandes Traditions spirituelles, il serait présomptueux de chercher à en dater l'avènement. « Pour ce qui est du jour et de l'heure, nul n'en sait rien, pas même les anges du ciel, mais le Père seul. » (Mathieu, 24,36). François Trojani -- qui considère, à juste titre je pense, que Nostradamus, plus qu'une catastrophe, prophétisait la parousie -- pense que nonobstant l'heure, il aurait pu en deviner l'année, soit 2242. Daniel Ruzo, pour sa part, annonçait 2137. Mais plus que de connaître une date précise, il me semble plus important de rappeler, comme le soulignait jadis René Guénon, que la fin du monde n'est en réalité que la fin d'un monde et la fin d'une illusion. Et c'est bien le message du chef-d'œuvre de Poussin : au cœur des délits diluviens qui ont suscité l'admiration de Turner, resplendit l'enfant de vermillon vêtu, signe lumineux de l'œuvre au rouge, ultime transmutation, rétablissant le monde dans sa clarté première que le serpent cyclique enroulé autour de l'arbre du Paradis avait précipité dans la spirale infernale du temps et de l'entropie.
Tenons donc fermement, au cœur du chaos qui s'annonce, le fil d'or qui nous rattache au Ciel et que l'art véritable n'a cessé de nous transmettre... * Depuis que j'écrivais ces lignes, une tornade mortelle a frappé le Mississipi le 25 avril et le lendemain, un puissant seïsme (6,5) était enregistré au large de Taïwan. LUNDI 26 AVRIL Le cinéma est un art parent de la peinture. En ce domaine comme dans celui de la peinture, les grands réalisateurs se font rares ; aussi est-il bien consternant de voir l'acharnement avec lequel le monde actuel cherche à briser l'un d'entre eux. J'évoquais dans le journal de mars, sans m'y attarder, l'affaire Polanski à propos du livre de Yann Moix. Je suis étonné que cet auteur ne se soit pas posée à ce sujet la seule unique et vraie question que pose Nicolas Bonnal dans un article paru cette semaine dans les 4 Vérités et dont je cite ici ces remarquables extraits : « Pourquoi en veut-on maintenant à Polanski ? Pourquoi le prive-t-on maintenant de ses biens et de sa liberté, à 76 ans, alors que sa prétendue victime de la décennie du porno lui avait pardonné ? Son film nous donne la réponse, son film Ghost Writer, tournée dans notre bien-aimée île de Sylt, et qui concerne Tony Blair, la guerre d'Irak, les sévices de la CIA et, disons-le tout net, les sociétés secrètes fanatiques qui sous couvert de démocratie (pour rester poli) dirigent les Etats-Unis et leurs républiques inféodées. Car depuis la Ligue de Délos et le pillage des îles méditerranéennes, organisé par Athènes et sa puissance thalassocratie impériale, on n'a guère progressé : il y a les maîtres de la ploutocratie, et il y a les esclaves. Et bien sûr le peuple. (...) J'ignore si la lamentable Suisse a arrêté Polanski avant ou après le projet de son film. Je pense qu'il y a des deux. Il fallait l'empêcher de réaliser ce film... (...) Et là le couperet est tombé, comme pour Mel Gibson. Mel Gibson, catholique traditionaliste, décrété antisémite ; Polanski, juif rescapé du nazisme, décrété pornocrate éternel, susceptible d'être jugé, vingt, dix (je respecte l'ordre), cent, cinquante, mille ans après les faits. Avec Eaque, Minos et Rhadamante au rendez-vous de l'infernal jugement. Vous savez ? Les trois juges des Enfers. » Et Bonnal de noter finement : « en même temps que Gibson et Polanski, l'Eglise est attaquée pour les mêmes vieux motifs : néo-nazisme et pédophilie... »
(Macbeth) Il y a quelques mois, je publiais un article consacré au procès des Templiers emprisonnés, torturés et spoliés par un pouvoir prévaricateur utilisant des armes toujours d'actualités : déviances sexuelles et hérésie. Comme on peut le constater, les ouvriers d'iniquité n'ont guère renouvelé leurs méthodes... Formulons tout de même avec Nicolas Bonnal ce vœu : « Puisse-t-il s'en sortir, à l'heure où le côté obscur de la farce (je dis bien) tente de l'écraser. » DIMANCHE 2 MAI
Sur un ciel d'un bleu intense se découpe un nuage d'un blanc absolu, dont la blancheur aveuglante affadit l'éclat des fleurs de pommiers qui s'épanouissent au premier plan et dont le jaillissement printanier composait pourtant jusqu'alors une extraordinaire symphonie de neiges variées. Étrange printemps succédant à un hiver frileux et à tant de drames. Le 19 décembre 1828, Constable qui venait de perdre sa jeune épouse emportée par la tuberculose, écrivait à son frère Golding : « pour moi, le monde a totalement changé. » (Il est vrai aussi que les obstacles qui retardèrent le mariage du peintre avec Maria Bicknell ne me sont pas indifférents...) Printemps sans aile. Printemps sans elle.
Cependant ce printemps déjà entrecoupé de grêle, ne parvient pas à occulter la terrible tension qui s'achemine inexorablement vers son exutoire. J'évoquais (toujours en avril dernier, ce mois si prophétique !) cette nuit obscure qui enserre le monde et ces catastrophes naturelles qui se multiplient. L'homme vient d'y ajouter la submersion de cette plate-forme pétrolifère qui depuis le 22 avril dernier a provoqué une des plus monstrueuses marées noires de l'histoire... Plus que jamais accomplir son métier, écrire, peindre et dessiner devient une impérieuse conjuration. À cette noirceur et à cette souillure, j'oppose l'eau encore limpide des rivières normandes. Mes pinceaux reviennent se lover dans les boucles si tendres du souvenir pour peindre encore et toujours ce flux que des doigts fées tissent en torsades et spires emportées par le courant de la Lieurre.
Je complète enfin, après tant d'années, ces vagues que le vent froisse à la surface de cette autre rivière serpentant entre de vieux saules : l'Aunette -- si présente dans toute mon œuvre. J'avais ébauché cette peinture l'année même de la révélation de la Beauté qui devait m'inspirer tant d'évocation et je l'achève l'année de son occultation...
Petite rivière éternellement liée à mon amour. O Bächlein meiner Liebe, Was bist du wunderlich! comme le chantaient Schubert et Müller... Petite rivière que j'oppose à toutes les marées noires de l'âme et de la fatalité cyclique.
Face à cette vision, je me sens soudain si proche de Chandidâs, ce Brahmane du XIVe siècle qui, un jour où il se promenait au bord de la rivière, aperçut des femmes lavant leur linge. Parmi elles se trouvait une jeune fille nommée Râmî qui leva les yeux vers lui et dès ce moment il fut rempli d'un amour qu'il avoua publiquement dans ses chants, tombant dans un rêve mystique chaque fois que le souvenir des yeux de Râmî lui revenait à l'esprit. Mais elle était lavandière et lui Brahmane et tout le poids des conventions les séparait, mais comme le rappelle si justement Ananda Coomaraswamy : « l'amour illicite devient l'image même du salut, car aux Indes où les conventions sociales sont si strictes, un amour de ce genre entraîne le sacrifice de toutes les valeurs du monde... » Et de fait Chandidâs fut l'interprète le plus accompli du Sahaja cette voie mystique qui fait de l'adoration de belles jeunes filles la voie de l'évolution spirituelle et de l'émancipation finale.
MARDI 3 MAI À propos du piratage de plusieurs millions de données confidentielles sur Facebook, je relevais le mois dernier ce commentaire d'un internaute : « pour vivre heureux, vivons cachés. » Certes, l'adage est pertinent. Mettre en ligne des données personnelles est toujours quelque peu périlleux. J'ai déjà expliqué (en mars dernier) pourquoi j'ai choisi d'ouvrir cette galerie virtuelle avec tous les risques que cela comporte. Et certes, j'ai déjà retrouvé certaines images présentées ici sur plusieurs sites internationaux... sans mon autorisation préalable. Mais, pourquoi me priverais-je de cette galerie virtuelle modulable à souhait et promue au rang d'œuvre en soi ? En attendant de trouver -- qui sait ? -- un lieu idéal pour exposer mes œuvres... car on sait combien j'éprouve de méfiance envers les galeries et les salons de peinture ! Ici, au contraire, je suis souverain maître en mon domaine et peux à loisir unir la lettre à la couleur.
Enfin, ce site me permet de tenir et partager ce journal d'où je contemple le spectacle du monde tout en scrutant les échos de mon cœur. « C'est un grand plaisir de vivre en un siècle là où il se passe de si grandes choses, pourvu que l'on puisse se mettre à couvert en quelque petit coin pour pouvoir voir la comédie à son aise. » (Nicolas Poussin, lettre à Chantelou.) Je reconnais cependant qu'il est quelque peu dangereux de mettre en ligne le contenu de ses pensées par les temps qui courent où la censure veille en permanence... J'ai d'ailleurs personnellement connu un « brave homme » dont l'emploi consistait -- entre autres surveillances ! -- à rappeler à l'ordre les internautes se laissant aller à tenir (et ceci même dans leur courriel privé!) des propos jugés racistes... Ce qui n'empêchait pas le dit « brave homme » de raconter lui-même -- à qui voulait bien les entendre -- les blagues les plus grossièrement racistes qu'on puisse imaginer ! Comme quoi, les manipulateurs qui entretiennent sciemment un certain climat de délation sur le net ne sont pas à une contradiction près et font feu de tout bois ! Et comme ce qu'il est permis de dire, depuis quelques années, se restreint à une peau de chagrin, il n'est pas impossible que je sois un jour rappelé à l'ordre pour avoir laissé entendre ceci ou cela, avoir soutenu celui-ci ou critiqué celui-là... Il est vrai que je ne suis pas suffisamment « médiatisé » pour que l'on scrute chacune de mes interventions tout en guettant le moindre faux pas susceptible de m'envoyer aussitôt face au tribunal de la pensée ! Quand on songe à la sinistre et sordide pétition lancée l'an dernier contre l'historien Sylvain Gougenheim -- coupable d'avoir simplement osé rappeler que l'Occident chrétien n'avait pas attendu les lumières de l'Islam pour savourer la pensée grecque -- cela fait bien évidemment froid dans le dos ! Quoi qu'il en soit, je continuerai à m'exprimer librement, tant que faire se peut et si la marée noire de la « pensée correcte » devait définitivement souiller cette toile, alors il sera bien temps d'occulter ce site en attendant le retour de la lumière et de l'intelligence... Magna est veritas et praevalet ! Enfin, certains pourraient m'accuser de trop parler de moi dans ces pages... Cela ne semble pas d'ailleurs déplaire à mes lecteurs, si j'en juge par l'importante fréquentation de ce journal qui -- avec les pages consacrées aux fées et aux sorcières, à la mélancolie et au voyage d'hiver -- figurent depuis des mois parmi les plus consultées de ce site ! Eh bien oui, je parle de moi ! Et de qui parlerai-je d'autre ? Comme si Montaigne, Chateaubriand ou Proust n'avaient eu d'autre sujet qu'eux-mêmes ? Comme si en vérité on pouvait parler d'autre chose que de soi quand on est artiste et même un homme tout court ! C'est une singulière illusion que de croire que l'on puisse échapper non seulement à la subjectivité, mais à l'amour-propre. « Quelque découverte que l'on aît faite dans le pays de l'amour-propre, il reste encore bien des terres inconnues. L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde. » Rappelant ces maximes de La Rochefoucauld, Bernard Dubant et Michel Marguerie notent : « ...l'amour-propre gouverne tout, quel qu'en soit le masque. Et tout être agissant dans ce domaine, qu'il se l'avoue ou non, ne pourra manquer, tout comme le guerrier, d'être un manipulateur d'attention, plus ou moins chanceux, plus ou moins puissant. » (Bernard Dubant et Michel Marguerie, le Saut dans l'inconnu.) Seulement, il y a plusieurs façons de parler de soi. Il y a cette façon anecdotique et faussement personnelle qui triomphe aujourd'hui : « c'est mon choix... c'est mon point de vue, mon opinion... ma vision des choses... etc. » qui en réalité ne reflète que les conditionnements les plus insipides, et que j'opposerai à cette extrême personnalisation qui atteint à l'universel. Car, au fond, ce qui intéresse le plus les hommes et les femmes que nous sommes, n'est pas tant de raconter nos petits malheurs, nos petits plaisirs ou nos petites faiblesses, que de voir à l'œuvre dans l'extrême ponctualité de notre individualité, les archétypes qui fondent notre existence au monde et tout ce qui nous sauve de la contingence et du néant. Que je lise Nerval ou Proust, que j'écoute Chopin ou Schumann, que j'admire tel intérieur de Vermeer ou telle intimité de Rembrandt, c'est bien ce langage si personnel et cette confession de l'âme qui me touchent ainsi que le sens universel jaillissant de cette extrême individuation. Telle est la subjectivité humaine dont on oublie trop souvent à quel point elle est à l'image et à la ressemblance de son Créateur. Le Je est un sujet se connaissant.« Un être qui n'est pas un être n'est pas un être. » (Leibnitz)
On œuvre d'abord pour soi... pour sa propre délectation et son propre salut ! Et si ensuite il se trouve qu'un(e) autre éprouve cette délectation et entrevoit cette lumière, alors j'aurai rempli mon contrat. « J'espère satisfaire à l'art, à vous et à moi. » (Poussin) J'ai mis en exergue de ce site (voir sur la page d'accueil) une citation de saint Thomas d'Aquin : contemplari et contemplata aliis tradere (contempler et transmettre aux autres ce qu'on contemple). Cette superbe formulation, qui pourrait être la devise de tout véritable peintre, est extraite de la Somme théologique et je citerai ici le passage qui la contient : « C'est pour ce motif que St Grégoire applique aux hommes parfaits qui viennent de se livrer à la contemplation ces paroles du psalmiste : ils feront éclater au-dehors le souvenir de votre douceur. (Psaume 144,7) Ceci est préférable à la simple contemplation. Car, comme c'est une plus grande chose d'illuminer que de luire seulement, de même il est plus parfait de transmettre aux autres ce que l'on contemple que de se borner à le contempler. »
Oui, je contemple... Je contemple le paysage, le ciel, la femme, l'eau, la mort, la naissance, le mouvement et l'impermanence et je m'efforce à exprimer la délectation issue de cette contemplation pour la remettre entre les mains de ceux qui s'arrêteront à leur tour pour en chercher le sens... Ils sont peut-être rares ceux-là, mais qu'importe ! Seul un ego mégalomane éprouve le désir impérieux de recevoir les applaudissements nourris d'une salle comble et de « tout ramasser. »* À l'homme de l'art, un seul spectateur convient. « Ce serait une grande sottise à celui qui voudrait entreprendre de contenter tout le monde ; mais de tâcher de satisfaire à ses amis, c'est une chose qui sied bien à un honnête homme. » (Poussin à Chantelou, Rome, 19 juin 1650) Il suffit qu'un(e) seul(e) reçoive et l'œuvre suit son chemin. Je continuerai donc à parler de moi, de ma foi, de mon art et de mes amours !** * Je tiens à préciser à l'intention de mes amis musiciens, chanteurs ou comédiens, que je ne vise pas ici ce désir bien naturel de recevoir, après une prestation, la reconnaissance chaleureuse qu'un public exprime par ses applaudissements, mais cette pathologie particulièrement active de nos jours qui pousse à vouloir être (et de façon définitive!) le premier, le centre, la référence, le sommet de la pyramide... en un mot la superstar ! Obsession morbide qui contribue à gâcher bien des talents et à ternir bien des génies... ** Et puis, après tout, je ne suis pas né pour rien avec le soleil à l'ascendant !
JEUDI 13 MAI FÊTE DE L'ASCENSION L'ascension du Christ figure parmi les grands thèmes de la peinture religieuse. Mais que peut bien dire à l'homme de notre temps et même au chrétien d'aujourd'hui, ce verset de l'Évangile « pendant cette bénédiction il se sépara d'eux et fut enlevé au ciel » (Luc 24, 51) ? Quand j'entends des catholiques actifs -- et mêmes militants! -- nier l'ascension (« c'est une allégorie... » etc.), je ne peux m'empêcher de songer que le moindre légionnaire romain convaincu de voir apparaître le dieu Mars sous la forme d'un loup au moment de la bataille (voir Tite-Live) avait infiniment plus ce SENS DU SURNATUREL que les clercs d'aujourd'hui ont totalement perdu ! Quand on voit un « éveillé » comme Eckart Tolle, dans un livre (Le pouvoir du moment présent) pourtant empli de sages conseils spirituels, sourire de « la croyance selon laquelle Jésus n'aurait jamais renoncé à son corps et aurait continué à ne faire qu'un avec celui-ci pour monter au ciel avec lui » , on peut se demander en effet si le grand drame de notre temps n'est pas la DÉSACRALISATION DU COSMOS et la TRAHISON DES CLERCS. Et pourtant le matérialisme justifiant d'un tel scepticisme est de moins en moins en phase avec la science contemporaine. Il y a longtemps en effet que l'apparition de la théorie de la relativité et de la physique quantique a rendu obsolète le modèle galiléen de l'univers et avec lui une physique matérialiste totalement dépassée. Comme le rappelle le grand mathématicien et physicien contemporain Wolfgang Smith qui a fort intelligemment opéré la distinction primordiale entre la fiction scientiste et le fait scientifique : « Une chose dont l'origine est dans l'espace et le temps se terminera aussi dans l'espace et le temps ; elle ne peut que périr, disparaître comme un nuage. Mais tel n'est pas le cas des choses qui ont un être et donc une essence et un acte-d'être. Seul, donc, une cosmologie qui inclut la dimension de verticalité peut être le support d'une perspective religieuse et permettre une doctrine de l'immortalité. » (Sagesse de la cosmologie ancienne.)
(Rembrandt) J'évoquais au sujet du linceul de Turin, le très relatif crédit qu'on doit accorder aux analyses « scientifiques » qui non seulement sont la plupart du temps fort contradictoires, mais surtout étouffent l'intuition et le sentiment, aussi bien dans le domaine de l'art que dans celui de la religion. Delacroix qui, non seulement, fut un peintre génial mais aussi un grand écrivain et un esprit remarquable, écrivait : « j'ai en horreur le commun des savants. Ils se coudoient dans l'antichambre du sanctuaire où la nature cache ses secrets en attendant toujours que de plus habiles en entrebâillent la porte. Que l'illustre astronome découvre avec sa lunette une nouvelle étoile, le peuple des savants enregistre avec orgueil la nouvelle venue, mais la lunette n'est pas fabriquée qui leur montre les rapports des choses. » Lorsque Carlos Castaneda explique à Don Juan, le sorcier Yaqui, que le vent est une affaire de haute et de basse pression, l'initié lui répond vertement : « ton opinion est de la merde » avant de lui enseigner qu'au crépuscule, un chasseur sait qu'il n'y a pas de vent : « il n'y a que du pouvoir. » Tout simplement parce qu'un phénomène quelconque n'a jamais une seule explication et ce qui importe, c'est de trouver parmi les angles d'approche qui s'offrent à la raison humaine, celui qui justement nous fera dépasser notre point de vue limité pour nous ouvrir à l'Infini.
Et cette éruption de la Transcendance dans l'existence humaine, semblable à la violence sacreé des phénomènes naturels face auxquels nous sommes totalement impuissants, n'a rien de commun avec nos petits rafistolages de la raison et nos dérisoires colmatages sentimentaux. Comme la fulgurance de l'Amour qui anéantit nos conformismes sociaux et nos tripatouillages moraux. Comme cette épouse insatisfaite qui lasse de la tiédeur d'un mariage trop bourgeois ose prendre un amant pour s'ouvrir à une autre dimension de la Vie et de l'Amour. Comme cette adolescente prisonnière du « roman familial » qui ose un jour briser le carcan qui l'étouffe pour clamer à l'amant inaccessible son amour et son éveil sensuel. Et quelle que soit la durée de leur expérience illuminatrice et même si chacune peut ensuite retomber dans l'horizontalité de la vie ordinaire, rien ne pourra effacer cette ouverture, promesse d'autres dépassements ici-bas ou au-delà. « Ce qui est sagesse aux yeux des hommes est folie aux yeux de Dieu et ce qui est folie aux yeux des hommes, est sagesse aux yeux de Dieu. »
VENDREDI 14 MAI A PROPOS DE TINTIN Avec stupéfaction et consternation, j'apprends sur une page d'information dont voici un extrait, que Tintin au Congo est menacé de... censure...!!! En effet, le CRAN (Conseil représentatif des Associations noires de France) a apporté son soutien à Bienvenu Mbutu Mondondo demandant à être entendu hier par le tribunal « en tant que témoin ». Du côté Congolais, Yves Otoka, qui est à la tête d'une association de défense des droits de l'Homme en République démocratique du Congo s'est lui aussi constitué partie civile au début du mois, indique l'AFP. À l'issue du procès d'hier, Patrick Lozès, président du CRAN a déclaré : « Je pense que cet ouvrage a sa place dans un musée où il pourra être consulté par des adultes qui veulent tout savoir de l'époque coloniale. En attendant, nous demandons qu'il soit assorti d'un bandeau et d'une préface éclairant le lecteur sur la nature d'une œuvre qui affirme une supériorité raciale, celle des Blancs sur les Noirs, et ne devrait donc pas être diffusé sans avertissement, surtout pour les enfants ». Il est exact que cet album -- parmi les tous premiers d'Hergé -- reproduit la plupart des clichés que l'homme blanc entretenait aux époques coloniales au sujet des populations africaines. Mais il est non moins évident qu'Hergé a nettement évolué au cours de sa carrière aussi bien artistiquement que spirituellement. Entre le Temple du Soleil où il prend la défense des Incas contre la rapacité des archéologues européens et Tintin au Tibet tout imprégné de la haute mystique tibétaine, quel chemin parcouru ! Déjà l'Oreille cassée et le Lotus bleu avait annoncé ce revirement en faveur des peuples jugés "primitifs" ou "barbares." Enfin dans Coke en stock il délivre des Africains d'un honteux traffic d'esclaves...
Cependant nos censeurs craignent que les enfants d'aujourd'hui soient influencés par l'idéologie raciste de Tintin au Congo. Toujours cet excès de précautions et cette surinfantilisation de l'enfance qui trouve son équivalent dans l'assistanat général des adultes. Et puis cette manie quasi paranoïaque de la censure... Les sociétés protectrices des animaux pourraient également censurer -- tant qu'on y est! -- Tintin au Congo pour ses carnages outranciers de gibiers sauvages ! (Là aussi, Hergé a nettement évolué au cours de ses albums.) Enfin je suis étonné qu'on n'aît pas également songé à censurer les albums où apparaissent des financiers véreux aux noms juifs sous prétexte d'antisémitisme. Mais cela ne saurait tarder, je suppose... Sans oublier les ligues féministes déplorant l'absence de femmes et leur dévalorisation par la célèbre Castafiore !
Cet enfant concentré qui lit dans son lit et qui était moi (ici âgé de 11 ans), relit avec passion Objectif Lune. J'ai lu et relu Tintin. J'en ai été nourri artistiquement et intellectuellement. Et il se trouve justement qu'à cet âge malléable, un de mes premiers véritables amis fut le seul « garçon de couleur » de ma classe, un Martiniquais. Et jamais les clichés naïfs de Tintin au Congo ou d'autres, ne se sont interposés entre moi et la vivante amitié que j'ai rencontrée auprès de lui. Mais surtout, l'enfant sensible que j'étais a bien perçu cette nette évolution de Tintin lui-même et de son ami le capitaine Haddock qui non seulement s'humanisent à chaque aventure, mais aussi se spiritualisent... Alors cessons de vouloir tout aseptiser et surtout de vouloir en permanence encadrer le public de tout âge et lui insuffler ce qu'il doit conclure ! Quand l'intelligence sera-t-elle de retour ?
Et puis quand je revois ces délicates évocations de la pluie et de la nature dans l'Affaire Tournesol par exemple, je réalise combien Hergé a initié ma culture artistique, me préparant à recevoir la révélation des paysagistes anglais...
LUNDI 17 MAI J'achève cette vue de l'Aunette en hiver. Comme je l'écrivais en mars, je ne reprends les pinceaux occasionnellement que pour finir une de ces multiples œuvres en attente qui décorent l'atelier. Si tant est qu'on puisse vraiment achever une peinture dont la perfection finale nous échappe toujours... Mais je reviens avec plus de sentiment aujourd'hui à ce flux de la rivière, que ce soit l'Aunette, l'Epte ou la Lieurre où trempe ses doigts celle dont le nom évoque lui aussi le monde des eaux mouvantes, pures et profondes.
Oh ! Certes je ne m'illusionne pas sur la « pureté » de ces belles rivières du Vexin. Et à vrai dire l'Aunette n'abrite plus les écrevisses de jadis, car elle n'est pas épargnée par les pesticides... Mais, hélas, il devient de plus en plus difficile de trouver une rivière vraiment exempte de pollution industrielle ou agricole... Déjà au Moyen Âge, les tanneurs de Gisors polluaient l'Epte ! Disons que cette eau, tout de même claire, encore relativement pure, je l'oppose par nécessité actuelle à l'ignominie des pollutions humaines, que ce soient -- comme je l'écrivais le 2 mai -- les marées noires de pétrole ou celles tout aussi délétères des pseudo informations qui nous déforment chaque jour davantage ! Non contents d'avoir recouvert de goudron les chemins de terre pour mieux nous couper des énergies du sol, les sorciers noirs qui gouvernent le monde tapissent maintenant le fond des eaux de ce pétrole que les Anciens avaient fort judicieusement baptisé aqua infernalis ! Comme si les drames que les astres en furie nous dispensent (... et nous réservent, car Mars rejoindra au milieu de l'été l'axe Jupiter,Uranus/Saturne) n'étaient pas suffisants à notre initiation douloureuse ! Le 13 mai, près d'un an après le drame du vol 447 qui m'a si personnellement touché, un autre Airbus A330 explosait mettant fin à l'existence d'une centaine de passagers... Quelque temps après le jour où le World Trade Center s'écroulait dans un terrible et mortel incendie, Jacques Salomé, qui avait de la famille aux États-Unis, écrivait : « J'ai eu le sentiment, ce matin-là, de devoir faire effort pour me redresser, pour ranger quelques papiers, déplacer quelques affaires, pour régler plein de petits problèmes en suspens, avec le sentiment que je devais aérer la vie, que je me devais d'insuffler à cet espace qui m'entoure un ordre, un ordonnancement plus rigoureux pour qu'il échappe au chaos. » Oui, opposer à tout ce bruit, à cette fureur des cieux et des hommes, la fidélité de l'art et du geste, la constance d'une conscience ! Concentrer son attention sur cette beauté que je mets en œuvre dans chaque parcelle de couleur miroitante et sur cette autre beauté qui a quitté le champ de mon expérience, mais non celui de ma conscience ! Se souvenir du bonheur, n'est-ce pas l'inviter -- quel que soit le visage qui l'incarnera à nouveau ? « Je peux douter de ce qui m'entoure, mais je m'engage, à la fin du jour, encore et encore, à maintenir vivante la vie qui m'habite et m'entoure. » (Jacques Salomé, Pourquoi est-il si difficile d'être heureux ?) Au milieu de cette folie sans bornes de la vie ordinaire et de la rationalité ratiocinante, l'art et le rêve ne créent-ils pas « ce chemin qui a du cœur » évoqué par Castaneda ?
On ne mesurera jamais assez combien les plus grands criminels de notre temps, ne sont pas ceux que les médias régulièrement stigmatisent de leur vertueuse indignation, mais bel et bien les journalistes qui chaque jour obligent les hommes à focaliser leur attention sur la violence, le crime ou le vol. Pourquoi donc ? Parce que ce à quoi nous prêtons attention envahit toujours plus le champ de notre existence et se concrétise inéluctablement, pire même, se multiplie. L'artiste ne le sait que trop, lui qui fatalement voit un jour s'accomplir le rêve qu'il inscrit dans la matière de l'œuvre. Baudelaire notait, comme à son habitude, avec tant de perspicacité : « Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à chaque ligne les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées relatifs au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerre, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, dans ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme. Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. » (Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu.) Que dirait-il aujourd'hui des « actualités » de Google ? À tout cela, j'oppose la beauté de l'Aunette la beauté de la Fille des eaux la beauté de l'Amour la beauté de l'Art la beauté du Savoir et je mets en ligne ce poisson dans l'eau qui remonte le courant...
MARDI 25 MAI Ce matin seize roses Au jardin sont écloses.
VENDREDI 11 JUIN APPARITIONS... DISPARITIONS... L'art se nourrit d'apparitions lumineuses, de fulgurances et de présences. Certaines traversent le ciel de notre regard le temps d'un météore, d'autres illuminent notre quotidien durant de longues années... et d'autres enfin irradient une clarté dont le rythme pulsatoire engendre l'attente. Joyce a forgé l'heureuse expression d'épiphanie pour décrire ces moments illuminés où l'âme est soudain touchée par l'objet qu'elle reconnaît. De telles apparitions vivifiantes engendrent une multitude de projets et de prospects, font jaillir une sève créatrice si abondante que longtemps après leur disparition, la plume et le pinceau œuvrent encore à en rendre l'impact toujours vibrant. Car ce ne sont pas seulement les amis qui disparaissent prématurément, mais aussi les épiphanies. Ainsi, deux mois après la disparition de Véronique, la plus inspirante de toutes ces épiphanies s'évanouissait tout aussi subitement et s'effaçait après sept ans d'une éblouissante illumination.
COURAGE ? « Nous ne comprenons pas encore l'héroïsme de l'art, cette épuisante et perpétuelle dépense que tout travail créateur impose à la fois au corps et à l'âme. L'artiste doit batailler sans trêve pour s'assurer l'empire sur lui-même et ce qui l'entoure ; généralement il faut qu'il accomplisse son œuvre aux prises avec des adversaires violents, ignorants et souvent bien organisés, ou en luttant contre l'apathie encore plus déprimante, ou pour le moins, contre la résistance acharnée de la matière aux idées qui la pétrissent, la qualité tamasique des choses. L'amour ardent de la femme n'est pas une trop grande récompense pour celui qui est fidèle à sa tâche. Mais cet amour est bien plus que la récompense de l'action, c'est l'énergie sans laquelle l'action serait peut-être impossible. Comme le mâle seul, le Grand Dieu est inerte, et sa force est toujours féminine, et c'est elle qui mène les armées célestes contre les démons. » (Ananda Coomaraswamy, la Danse de Çiva) Héroïsme ? Courage ? Je ne pensais guère jusqu'à présent être « courageux » et pourtant un poète et écrivain portant le même prénom que moi, un soir de vernissage, fait soudain l'éloge de mon « courage » de continuer à peindre et écrire alors qu'il me faut prendre régulièrement le train pour donner des cours, faire face à toute une vie sociale, gérer une situation financière précaire ainsi qu'une maison où je vis seul et sans aucune aide, etc. Est-ce vraiment du courage ? Je ne sais. Je fais tout cela parce je ne puis être et agir autrement : un pommier donne naturellement des pommes. Et même au cœur de l'hiver du monde, je ne puis faire autre chose que de continuer à porter mon fruit. Peut-être faut-il en revanche un certain courage pour donner précisément ce fruit-là -- si complètement à rebours de « l'idéologie dominante... » Peut-être... Je ne sais. Il est vrai que j'en ai tant connus qui prétextaient tous les handicaps pour enterrer leurs rêves d'artiste -- une femme, une famille, des enfants... --oubliant, à l'inverse, ceux qui excipent justement de la solitude et de l'absence de famille, pour enterrer ces mêmes rêves... Il existe autant de génies artistiques mariés que célibataires, intégrés socialement que marginaux... L'impérieuse nécessité de créer fait fi de tout cela ! Mahler avait besoin du silence de sa cabane au bord du lac de Maiernigg pour composer, au point de chasser les oiseaux bruyants à coups de fusil -- lui, l'amoureux de la nature ! Au contraire, Bach œuvrait joyeusement et abondamment dans le vacarme de sa nombreuse famille... Aucun véritable artiste -- à moins d'être jeté dans un cul de basse fosse ou mutilé par un pouvoir tyrannique -- n'a été empêché de créer par une quelconque situation matérielle, familiale ou sociale... Courage ou pas... Je n'ai pas d'autres choix que de continuer à rêver et à œuvrer... Et qu'importe si je ne vois pas dans cette vie la fin du temps des impostures. J'aurais été fidèle à moi-même et à mon choix. D'une certaine façon je refais le pari de Pascal. Après tout, c'est cela ou disparaître...
« Telle n'est point ma voie de salut, de faire abandon du monde ! MERCREDI 1er SEPTEMBRE Ainsi s'achève cet été, si tragique à bien des égards pour des milliers d'hommes et de femmes. Les grandes transformations se poursuivent, si peu comprises, hélas, par les sociétés humaines à la dérive. La France, bien sûr, n'a pas été épargnée. Les violences martiennes et uraniennes que j'avais annoncées au printemps,* ont clairement manifesté l'état délétère de la société française. Inutile de commenter ces événements que seules quelques rares revues et sites non inféodés à la dictature de la pensée unique ont parfaitement analysés. Plus que jamais, cet été, j'ai opposé à la violence des hommes et de la nature courroucée**, le calme serein d'un travail régulier. Volontairement retranché du monde***, j'ai donc écrit et peint avec une régularité quasi ascétique. * Voir sur ce site, le journal du 22 avril et celui du 17 mai. ** Et au moment où j'écris ces lignes, de terribles incendies ravagent l'Hérault. *** A l'image de mon saint patron... dont c'est aujourd'hui la fête.
(Tempera à la cire) Ma vie est à l'image de ce plateau d'Enencourt que j'ai si souvent représenté dans ma peinture.
En revanche, en montant, on découvre une vaste perspective s'étendant à perte de vue sous un ciel infini. Soudain face à ce vide, c'est comme une distanciation, particulièrement sensible lorsque la neige recouvre le paysage, confondant le chemin, les bermes et les champs, mêlant la marge et la voie, en une suprême unité d'effacement. C'est alors comme un saut, ailleurs... vers un dépassement...
J'ai des souvenirs particulièrement forts liés à ces deux perspectives. En contrebas, l'écho de vers envolés, lumières et costumes d'une mémorable soirée théâtrale dans une grange... Et tout en haut du plateau, des champs d'étoiles illuminant la nuit contemplées en compagnie... Autant de souvenirs, nourritures de l'âme et miel de l'œuvre... C'est le rêve qui est la réalité quand la prétendue réalité de la vie n'est qu'une mortelle illusion... DIMANCHE 12 SEPTEMBRE Maître de sagesse, le chat dort... et rêve... et de son rêve naît la trame du monde...
Les rêveurs n'ont pas bonne presse en notre temps de production, de consommation et de déjection... J'entends régulièrement cette remarque typique des préjugés de la bourgeoisie que les artistes et les philosophes n'ont pas les pieds sur terre et qu'il ne faut pas compter sur eux pour gouverner la société car -- heureusement n'est-ce pas ? -- les hommes politiques sont là pour ça... Henri Poincaré, homme de science et d'expérience, n'a-t-il pas nettement affirmé : « C'est l'inconscient qui crée et qui invente. Le conscient, lui, prépare le travail et l'exploite. » (H. Poincaré, Sciences et méthodes.) Maintenant, il est un autre préjugé aussi bourgeois et ridicule, que j'entends tout aussi régulièrement : c'est qu'il existe des choses impossibles... Et qu'une fois encore, il faut être réaliste et agir en fonction de ce qui est seulement dans l'ordre du possible... Vieux mensonge bien souvent proféré par de sinistres manipulateurs et castrateurs qui, impuissants à dépasser leurs limites, entendent bien maintenir celles des autres... « Malheur à vous (...) parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance. Vous n'y êtes pas entrés vous-même et ceux qui voulaient y entrer, vous les en avez empêchés. » (Luc, XI, 52.) * Si l'homme devait agir en tenant compte de ce qui est seulement possible... aucune civilisation, aucun art, aucune technologie n'auraient jamais vu le jour ! Le propre de l'homme véritable est bien au contraire de rendre possible l'impossible... Toute création digne de ce nom repose sur ce défi ainsi que toute existence valant la peine d'être vécue ! Maître rêveur, le chat repose... et veille dans son sommeil attentif... * Cela est vrai dans tous les domaines de l'existence et particulièrement dans celui de l'art. J'en donnerai ici un exemple personnel. Lorsque je m'initiais à l'eau-forte auprès d'un graveur très imbu de son style d'avant-garde (et dont j'ai heureusement oublié le nom !), j'avais eu l'idée de réaliser un entrelacs d'herbes avec le vernis à couvrir. Aussitôt ce jeune maître, fort de son expérience, de me mettre en garde : c'était impossible et ça ne donnerait rien... Fort judicieusement je passais outre. Le résultat étonna le professeur lui-même qui, justement, n'avait pas imaginé que, non seulement cela fût possible, mais que cela rendrait si bien ! Et j'avais en même temps découvert un procédé que je devais appliquer par la suite...
(Le Chat sur le toit, tempera à la cire) LUNDI 20 SEPTEMBRE Le « hasard » des dates rapproche plusieurs manifestations artistiques auxquelles j'ai accepté de participer. Cependant je n'aime guère les salons de peinture et autre expositions de groupe. Il fut un temps où tout cela avait un sens. Le public était assuré d'y trouver une certaine qualité, un vrai métier, des styles certes différents, mais non pas contradictoires. Mais aujourd'hui toute manifestation de ce genre n'est plus qu'un rassemblement tout à fait hétéroclite d'objets à vocation artistique. Le gribouillage informe y côtoie l'abstraction de qualité ; les essais maladroits d'un amateur présomptueux sont accrochés aux côtés des réalisations de l'homme de métier. Des styles totalement disparates s'exhibent bien souvent dans un accrochage inepte qui en accentue l'incohérence et le chaos... Des prix et des jurys factices. Des discours redondants... Non ! vraiment, tout cela est fort ennuyeux... J'accepte pourtant chaque année -- ici et là -- de placer quelques œuvres? simplement pour que mes amis et mes élèves puissent critiquer et apprécier quelques échantillons de mon travail. Mais cela m'oblige aussi à terminer certaines peintures à des dates précises... ce que je déteste par-dessus tout ! Et de fait, de la gestation à l'éclosion, chaque œuvre impose son propre temps. Il en est même qui sont tellement liées à ma vie, à telle ambiance, à telle rencontre ou à tel amour (« Je n'aime pas ceux dont l'œuvre n'est pas en rapport avec la vie, déclarait Robert Schumann »), qu'il semble totalement impossible de les finir... Le flux à changé, les irisations la surface de la rivière ne sont plus les mêmes...
MERCREDI 29 SEPTEMBRE « Créer tant qu’il fait encore jour, écrivait Robert Schumann. » Je le veux, encore et toujours... CONTRE ? Comme la spatule malaxe la matière broyée pour l’amalgamer à l’huile, unir cette terre purifiée à cette huile claire et fluide pour obtenir le miracle d’une teinte…. QUAND CONTRE DEVIENT AVEC POUR LE MIRACLE D’UNE CHOSE UNE.
(Eau-forte) MERCREDI 20 OCTOBRE Envers et... avec... le chaos social, les trains supprimés, les voyages en wagon à bestiaux, la pénurie d'essence... Et avec ça, obligé de me lever bien avant l'aube et de rentrer chez moi à la nuit après avoir accompli 4 heures de transport par jour pour tout simplement pouvoir normalement assurer mes cours et mes conférences dans cette ambiance de pseudo révolution* où tout le monde est mécontent. Délirante situation qui voit des fonctionnaires privilégiés s'agiter pendant que ceux qui auraient légitimement à se plaindre d'un système injuste, traversent cet enfer pour seulement essayer de continuer à survivre (travailler et cotiser !), et n'ont même pas la possibilité de faire entendre leur voix ! Sans oublier la propagande merdiatique qui atteint des sommets de désinformation et de manipulation ! Je suis parfois étonné de disposer encore d'un espace sur Internet où je puis à peu près m'exprimer librement... Profitons-en tant qu'il en est temps encore... * « A chaque fois le conflit commence par la contestation d’une réforme et va au-delà, nourri par un sentiment exacerbé d’injustice, présent depuis longtemps dans la société française. Cette contestation générale à l’occasion d’une réforme est plus forte que celle de la réforme. Pour forcer le trait, c’est un prétexte ! (...) La rue aura toujours raison contre les urnes. Ce n’est pas une question de droit, mais de fait. C’est dommageable pour la démocratie représentative, à laquelle je suis attaché. Mais celle-ci ne fonctionne que lorsque l’opinion fait confiance aux institutions et ne rejette pas le pouvoir. Cette insatisfaction querelleuse dont parlait Raymond Aron est liée au fait que nos institutions ne reposent pas sur un compromis social suffisant. On a l’impression d’une société fonctionnant au privilège, à l’injustice et dans l’obscurité. Si l’on essaie de savoir en quoi notre système est redistributif, qui donne et qui reçoit, on se heurte à un maquis. Du coup, chacun tente d’avancer ses pions pour garder ce qu’il peut , les syndicats comme les autres. » (Nicolas Tenzer.) Cela dit je déteste parler de ce qu'on nomme vulgairement la politique et le lecteur de ces pages aura peut-être depuis longtemps compris que je fais profession d'apoliteïa. Barbey d'Aurevilly écrivait dans les Diaboliques : « Là, comme dans les rares maisons de Paris où l'on a conservé les grandes traditions de la causerie (...) rien n'y rappelle l'article du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée, au dix-neuvième siècle. » Aujourd'hui, à l'aube du XXIe siècle, le poison est général... JEUDI 21 OCTOBRE Une de mes élèves se plaint de ce que je ne la complimente jamais pour la totalité d'un tableau, mais seulement pour certaines de ses parties... Je lui avoue que moi-même je ne suis guère indulgent à l'égard de mes propres œuvres. Au fond, après tant d'années de pratique, il y a fort peu de peintures que j'estime avoir réussies et même ces dernières ne sont pas exemptes de faiblesse et de détails -- voire de parties entières -- que j'estime manqués. J'ai nettement le sentiment que mes meilleures œuvres, si je les compare au but que je me suis proposé d'atteindre, ne sont que des brouillons...
Mais après tout, il faut bien laisser s'envoler l'oiseau voyageur et je n'en continue pas moins à toujours m'efforcer d'envoyer ma flèche au plus haut, jusqu'au jour où -- peut-être -- elle s'enflammera...
La flèche du Sagittaire s'élançait au méridien de ma naissance. Depuis longtemps, j'ai pris pour modèle le défi que les archers troyens lancent à la virtuosité humaine au livre V de l'Enéide. Le trait de l'ardent Mnesthée a défait le nœud qui attachait la colombe au mât. L'oiseau s'est envolé, aussitôt percé par la flèche d'Eurythion. Mon ancienne et amoureuse maîtresse ne portait-elle pas en ce décan du Sagittaire le nœud de la Lune ? Et la plus aimée des jeunes filles, l'astre lui-même en son disque plein ? Pour moi, alors que la colombe applaudissait de ses ailes sa liberté nouvelle, ma flèche a seulement frôlé son cœur... Il me reste l'espoir d'accomplir le miracle d'Aceste : "Namque volans liquidis in nubibus arsit harundo Delille a délicatement traduit les vers de Virgile relatifs à cet épisode : " De la corde bruyante un trait part ; et soudain
(Le Messager, tableau virtuel) VENDREDI 22 OCTOBRE Enfin aujourd'hui je peux souffler ! Je n'ai pas écrit depuis un mois, pas tenu un pinceau... Je me sens épuisé. Et avec ça : j'ai grossi ! Certes, la seule personne à laquelle j'aurais eu le désir de plaire a totalement disparu de mon horizon terrestre (mais bien sûr, ni de mon cœur, ni de mon art !), mais tout de même, il est bon de plaire au moins à soi-même ! Enfin : quelques semaines d'un régime guerrier remédieront à tout cela ! Bien sûr, dans le train et le métro, j'ai lu, beaucoup... Entre autres quelques ouvrages choisis parmi les publications de la rentrée littéraire. Notamment, « La carte et le territoire » dont je reparlerai probablement sur cette page, car cette fois Houellebecq, non seulement, y évoque la carrière d'un artiste peintre et le monde des galeries, mais aussi la déchéance d'un père au même endroit où le mien acheva son calvaire...
(Encre de Chine et aquarelle) LUNDI 25 OCTOBRE Vendredi soir, vernissage. Peu d'artistes et peu de public. La pénurie d'essence a éclairci l'assistance. Sur un panneau bien éclairé, les images peintes de ces deux personnes aimées qui ont illuminé mon existence et que j'évoquais ci-dessus. Je suis d'ailleurs en train de rassembler tous les textes les concernant en vue d'une éventuelle publication. Je pourrais maintenant décliner jusqu'à mon dernier souffle ce double souvenir, à moins d'une nouvelle épiphanie (ce qui est aujourd'hui peu probable et, quoi qu'il en soit, il me faut épuiser tout ce que ces deux rencontres m'ont providentiellement inspiré...)
Mes créations, qu'elles soit picturales, vidéographiques ou littéraires, se nourrissent de ma mémoire. Mnémosyne n'est-elle pas la mère des Muses ? Elle est fille d'Ouranos et de Gaïa. Zeus passa neuf nuits avec elle. Neuf : le nombre de l'oie lunaire et de la gestation. Et chaque nuit, Mnémosyne fut fécondée. Un an après, elle mettait au monde trois triplés de filles inspirées : les neuf Muses ! Devant l'oracle de Trophonios en Béotie, jaillissait la source de Mnémosyne... Toute mon œuvre est imprégnée du souvenir... Que ce soit celui de l'instant d'avant ou celui d'avant-hier ou plus loin encore, d'une année si lointaine... Gab la rafale dont je lis les plaisants émiles récemment publiés, a écrit dans la Prunelle de mes yeux : « ... c'est le souvenir qui seul crée l'unité intérieure d'un homme, ou d'un peuple ; c'est lui seul qui permet le rachat. (...). Le pire malheur qui puisse advenir à un être humain ou à une nation, c'est l'oubli. L'amnésie, cécité de l'âme, plus obscure et affreuse encore que celle des yeux. » Je garde donc la mémoire. Le souvenir n'est-il pas la seule porte par laquelle notre âme exilée peut accéder à l'éternel présent ? « Depuis Proust il n'y a plus de madeleine innocente », déclarait François-Olivier Rousseau (cité par Matzneff).
Mercredi 27 octobre J'ai lu tous les romans de Michel Houellebecq dont j'avoue goûter la constante et opiniâtre déréliction. Et ce dernier ouvrage ne fait pas exception au genre. Certes il y a une certaine affectation dans la pose dépressive affichée par l'auteur des Particules élémentaires, mais elle n'en est pas moins révélatrice d'un caractère mélancolique authentique. Lire la suite dans : LA CARTE ET LE TERRITOIRE
(Encre de Chine et aquarelle) JEUDI 28 OCTOBRE LE DÉLUGE ET LES POILS DU CHAT
Domino et Noiraud, mes deux chats au pelage beaucéan (semblable au gonfanon des chevaliers du Temple) sont revenus parfaitement indignés de chez le vétérinaire. Ils viennent en effet d'apprendre que les vaccins antirabiques qu'ils ont dû subir (cette corvée annuelle !) sont juridiquement nuls ! Comme jusqu'à présent, j'ai évité de les faire tatouer (un numéro de série sur l'oreille !) et encore moins de leur faire implanter une puce (sic!), leur vaccin n'est donc plus reconnu par les nouvelles normes européennes... Voilà un sinistre exemple des délires virtuels du totalitarisme mondialiste ! Mes chats sont bel et bien vaccinés -- certificats à l'appui -- mais pour le nouvel ordre mondial, cela n'existe tout simplement pas : seuls son reconnus les numéros de série qui les intégreraient dans le grand fichier animalo-humain que nous préparent les technocrates de la quantification ! Le lecteur de ce journal aura remarqué qu'en bas de cette page, je cite une note de Guénon extraite du Règne de la quantité au sujet des méfaits du dénombrement. Et le lecteur s'est peut-être étonné de ces réflexions au sujet des moutons qui meurent si on les compte trop souvent... Il est vrai qu'aujourd'hui où triomphent Facebook et autres sites basés sur la collection numérique, le formatage subliminal et la mise en fiches, on ne lit plus guère ! Mais si un lecteur curieux ouvrait la Bible, ce vénérable monument de l'humanité, il s'apercevrait que les israélites éprouvaient une aversion systématique pour tout recensement (Chroniques XXI et Samuel XXIV). Ce tabou du nombre a existé chez tous les peuples traditionnels : chez les Banjala du Haut Congo, les Massaï de l'Est africain, les Hottentots, les Batak de Sumatra et bien d'autres peuples encore ! POURQUOI ? Tout simplement, parce que connaître le nombre d'une chose, c'est la dominer en exerçant un pouvoir sur son essence -- ce que les manipulateurs qui tiennent les ficelles de l'ordre mondial savent parfaitement... Fort heureusement, Domino et Noiraud sont des irréductibles qui ont longuement médité le rituel du Déluge propre aux peuplades des îles de la Sonde. On y voit en effet l'homme supplier la mer d'épargner la terre et les êtres vivants. « J'y consens, répond-elle, si vous me donnez un animal dont je ne pourrais pas compter les poils ! » L'homme lance alors un cochon, mais la mer compte les poils du cochon... Divers animaux sont ainsi offerts en vain : une chèvre, un chien... etc. Puis arrive le tour du chat... et cette fois la mer s'avoue vaincue : IMPOSSIBLE DE COMPTER LES POILS DU CHAT * ! Et le Déluge cessa... À méditer particulièrement en cette année où les cataclysmes n'ont pas cessé de se succéder... * Ils sont si nombreux ces poils de chats qu'ils se glissent souvent dans le feuil de mes peintures sur bois...
VENDREDI 29 OCTOBRE Gabriel la Rafale, dont j'ai achevé les émiles, notait à propos de l'appel de François Mitterrand alors qu'il était hospitalisé : « la fidélité à ses vieux amis est toujours le signe, chez un homme, de qualité spirituelle. » Certes c'est au moment d'un conflit ou d'une épreuve que se révèle toute la valeur d'une amitié. Je l'ai bien vu lorsque j'ai failli périr asphyxié dans l'incendie du rez-de-chaussée ou encore lors d'un fameux hiver glacial et sans chauffage ! Mais on a toujours quelques surprises dans ce domaine. Des amitiés qu'on croyait des plus sûres, se délitent, quand celles qu'on jugeait sporadiques ou sans grande profondeur, s'avèrent éminemment solides ! Gérard de Nerval écrivait avec raison : « En amitié, comme en amour, il faut liberté et confiance. » Et il ajoutait un peu désabusé : « J'ai toujours distingué deux sortes d'amis : ceux qui exigent des preuves et ceux qui n'en exigent pas. -- Les uns m'aiment pour moi-même et les autres pour eux. -- Tous ont raison, mais je n'ai pas tort. »
Car en vérité -- et c'est là une vérité métaphysique -- les liens relationnels entre les hommes sont beaucoup plus forts et subtils qu'on l'imagine et ils sont même intemporels, s'étendant bien au-delà de cette existence ! La sagesse hindoue le sait depuis longtemps et en a tiré les conclusions qui s'imposent... Quant aux femmes que j'ai aimées, je les aime toujours, même si chacune d'entre elles a été pour un temps la plus aimée, jusqu'à volontairement (ou involontairement) remettre son sceptre à la suivante...
MARDI 2 NOVEMBRE Fête des Trépassés
Automne doux-amer. Bruine et vent en suspens. La mort est mon poème. « Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide (Jean-Roger Caussimon/Léo Ferré) Je la chante. Je la chante depuis toujours.
(Lavis à l'encre brune) La Mort et l'Amour toujours s'épousent. L'épanouissement de l'amour est une mort extatique. La mort de l'amour est une mémoire ascétique.. Le chemin de la création ne se fait jamais sans elle. De même celui de la sagesse. Socrate ne déclarait-il pas : « Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas quand s'occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l'état qui la suit. » (Platon, Phédon 64) L'art ne connaît que trois grands thèmes : Dieu, l'amour et la mort.
(Le Souvenir, tableau virtuel) Pierre tombale, dalles funéraires. Cimetière de novembre. Repos des trépassés.
(Le Vieux saule, tempera à l'œuf) VENDREDI 5 NOVEMBRE Je citais plus haut la Prunelle de mes yeux de Matzneff où l'auteur hospitalisé se sent menacé d'une cécité sans appel : « Mon journal ! Cela serait une catastrophe si je devenais aveugle avant d'avoir pu décrypter, dactylographier les années inédites... » Et je pourrais ajouter que si la cécité est tragique pour un écrivain, elle l'est plus encore pour un peintre écrivain ! Cela me rappelle cette déjà lointaine année 2006 où j'ai bien failli moi aussi perdre la vue à la suite d'un zona ophtalmique. Je me revois encore dans cet étrange état d'acceptation que j'ai ressentie sur le quai de la gare Saint-Lazare à l'idée de la perte irrémédiable de mes yeux, qui finalement ont été sauvé in extremis ! N'étaient-ce pas les difficultés que j'avais pour donner à contempler à mon égérie les divers portraits que j'avais réalisés d'elle et les obstacles que le destin opposait alors à la vision de sa beauté qui avaient à ce point atteint mon âme et mes yeux ? Le lendemain matin, j'écrivais ce court poème dans mon carnet de route : La beauté... vision d'amour... Ton regard...
LUNDI 8 NOVEMBRE DU GONCOURT... ET DE DIEU !
Aujourd'hui donc, Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt pour son roman la Carte et le territoire que j'évoquais récemment.* L'écrivain avait frôlé ce prix avec deux de ses romans précédents et il est donc aujourd'hui très honorablement récompensé par le cénacle des « officiels » de la littérature française. Comme je l'ai écrit plus haut, j'ai lu son roman en même temps que les Emiles de Gab la rafale, ces deux ouvrages étant parus en même temps à l'occasion de la rentrée littéraire. Je ne puis m'empêcher à l'annonce du succès d'Houellebecq de penser à ce passage de Matzneff, déçu de ne pas avoir reçu le prix Renaudot il y a quelques années : « J'ai été battu par un inconnu, c'est pour moi une grosse déception tant financière que morale, car cette fois-ci, à soixante-dix ans, n'ayant jamais reçu le moindre prix littéraire, ni grand, ni petit, j'avais fini par croire (...) que pour ce beau roman je serais enfin reconnu, fêté... » * Voir ce que j'ai écrit au sujet de ce roman le 27 octobre. (Le lien avec les mois précédants se trouvant en bas de cette page). Il semble donc que Gabriel Matzneff soit perçu comme un écrivain beaucoup plus sulfureux que Michel Houellebecq ! Est-ce en raison de son passé de libertin et sa réputation d'amoureux des « moins de 16 ans » ? Ce n'est pas certain. Il se trouve que Matzneff est un chrétien orthodoxe et Houellebecq un romancier athée. Cela joue peut-être bien plus qu'on ne pourrait le supposer. Or justement, je lis dans le Monde des religions, la chronique mensuelle d'André Comte-Sponville défendant son athéisme : « Quels étaient les auteurs contemporains que j'aimais (...) Gide, Martin du Gard, Sartre, Camus (...) tous athées ou agnostiques. Et du côté de la religion, que pouvais-je trouver ? Claudel, Bernanos, Mauriac ? Cela à mes yeux d'adolescence ne faisait pas le poids, ni aujourd'hui à mes yeux d'adulte. » Les grands romanciers du XXe siècle seraient donc athées ? Il manque ici cependant un nom : celui de Joyce dont je ne suis pas certain qu'on puisse le ranger parmi les athées résolus ! Mais admettons que la majorité des bons écrivains (j'écris « bons » et non « grands » car à mes yeux les auteurs cités demeurent tout de même inférieurs à ceux des siècles passés de Chrétien de Troyes à Flaubert !) que les bons écrivains du XXe siècle, donc, furent des athées, reflétant le désenchantement général du monde et sa croissante désespérance. Ce XXIe siècle qui s'ouvre laissera-t-il la même image de la littérature ? La philosophie pérenne n'a pas dit son dernier mot cependant. Et je m'étonne aussi de voir Comte-Sponville ancien catholique reformaté par mai 68 écrire qu'il n'y a pas plus d'argument absolument décisif prouvant l'inexistence de Dieu que son existence. Comment ! Lui, le philosophe, a-t-il pu oublier aussi bien saint Thomas rappelant que l'essence et l'existence sont identiques en Dieu (ce qui rend l'existence de Dieu évidente par elle-même) que saint Anselme définissant Dieu comme aliquid quo nihil majus cogitari potest (« quelque chose par rapport à quoi rien de plus grand ne peut être pensé »), argument dont la simplicité logique absolue dans son irréfutable définition pousse la raison vers une aporie salvatrice ? Il est vrai que dans un de ses derniers ouvrages, Comte-Sponville revendique l'argument (ô combien moral et sentimental !) de la souffrance pour justifier son choix : comment Dieu pourrait-il exister face à tant de souffrances dans le monde !!! Il est vrai que ce philosophe certes sympathique ** (mais tout de même d'une sensibilité métaphysique quasi inexistante !) pense encore Dieu en termes de « regard omniscient » et un tantinet castrateur, bref de catéchisme désuet... et surtout mal digéré ! Je lis d'ailleurs chez Philippe Muray une condamnation sans équivoque de cette religiosité transposée dans le monde profane des valeurs morales : « La bibliothèque édifiante des lapalissades humanitaires et compassionnelles diffusées par les médias pour la rééducation du goût des lecteurs. On y trouve toutes les informations souhaitables sur l'état mental du public français d'aujourd'hui, sur ses rêves, ses manies et ses aspirations. Ainsi, cette semaine, on rencontre Picouly, Coelho, Gaarder, Le Clézio, Pennac et Bobin. Pour les essais, le tableau est moins cohérent, mais on peut considérer Comte-Sponville, avec son Petit traité des grandes vertus, comme celui qui se charge de penser magistralement cette insurrection des bénitiers romanesques, ce triomphe de la bonne parole cahoutchouteuse, cet impérialisme sucré de la vision "United colors", et qui lui bricole sa théorie faite de moralisme artisanal, de fondamentalisme doux, de fanatisme exquis de la Transparence. La bondieuserie manquait de bras, elle en a trouvé. » ** On s'étonnera peut-être que je n'en trouve pas moins Comte-Sponville sympathique... C'est qu'il faut bien se garder de confondre les critiques contre les idées avec l'attaque personnelle -- sport auquel se livre avec brio la caste intellectuelle française ! Un homme détestable peut certes avoir des idées détestables, mais un autre, tout aussi détestable, peut très bien soutenir des idées qu'on juge excellentes ! Qui n'a pas dans son entourage un ami cher dont il ne partage pourtant pas les idées ? Dans ces pages, je pourfends des doctrines et des idées que je juge fausse ou incomplète et non des personnes !
Aveugles que nous sommes, nous brandissons la lanterne devant nous, alors qu'il suffirait de nous retourner pour découvrir le symbole lumineux de la Tradition parlant depuis toujours à notre âme avide ! Fort heureusement il y a en France encore des philosophes qui ont le sens de la métaphysique... Et je m'étonne que ce soit Comte-Sponville qui rédige une chronique dans le Monde des religions et non l'admirable Jean Borella ! Quant à « cet imbécile de Guénon » comme dirait Houellebecq***, il demeure plus que jamais, bien au contraire, une prodigieuse intelligence d'une implacable actualité ! *** Un article consacré à Michel Houellebecq dans le Figaro-Magazine recense parmi les thèmes provocateurs propres à l'écrivain, la critique radicale du progrès considéré comme une impasse. Cela fait pourtant un siècle déjà que cet « imbécile de Guénon » avait dénoncé l'illusion du progrès de façon magistrale (et autrement plus développée que ne l'a fait notre talentueux Buster Keaton de la littérature contemporaine...), sans parler du toujours génial Baudelaire qui avait le premier dénoncé cette imposture philosophique ! En vérité de qui se moque-t-on ? Je me demande si, au fond, nos contemporains n'ont pas perdu ce sens de l'imagination créatrice qui en ferait encore pleinement et tout simplement des hommes !
Cela étant dit, il ne me reste plus qu'à peindre et écrire dans une parfaite fidélité à ma mission théomorphe... tout en suivant l'éclat de ma chère étoile, parfaite et nuova incarnation de Béatrice, la stella matutina et marina... JEUDI 11 NOVEMBRE
Emportée par le vent, une feuille morte est venue se coller sur la vitre du vasistas. Vent de novembre. J'évoquais plus haut la récurrence thématique de la pierre, du paysage et de la femme dans la peinture. Circulant de l'un à l'autre, le vent unit étroitement ces trois sujets. Vent qui polie et sculpte la pierre. Ce vent insaisissable qui souffle où il veut, qui met bas les constructions sans racines, qui effondre les empires obsolètes, soulève les flots exaltés de nos passions et caresse sur notre front nos rêves inspirés, ce vent que j'ai cherché à peindre plus d'une fois... mais allez peindre le vent !
Vent passager. Vent paraclet cher à Tournier. Vent déployant les cheveux en arabesques.
Au Mexique et à Sumatra, les femmes dénouaient leurs chevelures qu'elle balançait dans le vent afin de faciliter la croissance du maïs ou du riz. Comme le remarque pertinemment Pierre Gordon, ce balancement de la chevelure « établissait avec le ciel un contact (...) qui en faisait, pour le mana surnaturel, un précieux instrument de captation et de diffusion. »
Le vent entoure la maison. « Alas my poor bosom, and why shouldst thou burn ! Souvenir d'une balançoire
NOTES AU SUJET DE CE JOURNAL MARDI 16 NOVEMBRE Certains lecteurs et lectrices de ces pages, regrettant mes fréquents silences, se sont réjouis de me voir écrire à nouveau plus régulièrement depuis la rentrée. « Le bonheur croît toujours ; extase ; sonne l'heure Donc que celles et ceux qui me font l'amitié de lire régulièrement ce journal se rassurent : ils auront de quoi lire ! * La reconnaissance vocale n'est cependant pas sans inconvénients. L'ordinateur ne comprend pas toujours très bien, provoquant des coquilles parfois cocasses ! Je m'efforce de corriger ces fautes de saisie, mais ce n'est pas toujours aisé. Lorsqu'on relit son propre texte, on a en effet souvent tendance à rétablir mentalement le mot juste à la place de la saisie fautive ! Merci aux lecteurs de me signaler les erreurs que j'aurais laissé passer...
MARDI 23 NOVEMBRE Les choses ont leurs larmes, dont le charme mortel pénètre l'âme. (É. Fournier, L'Esprit des autres recueilli et raconté par Édouard Fournier.)
« En Priamus. Sunt hic etiam sua praemia laudi, Ces vers de Virgile sont difficilement traduisibles et je n'ai guère trouvé de traduction qui ne rende cette expression autrement que par une périphrase... Un contresens encore vivace entend Virgile parler ici « des larmes des choses. » Il s'agit plus exactement des larmes que certaines choses (et dans le contexte du poème, il s'agit en fait d'événements) provoquent en nous. J'y vois, pour ma part, cette indicible émotion que les choses, issant de notre passé, chargées de souvenirs, engendrent dans notre âme nostalgique... (...) Lire la suite dans
JEUDI 25 NOVEMBRE LA NUIT BARBARE Sur le quai de cette petite gare du Vexin, je regarde le saccage : vitres explosées à coups de pierres, horloge arrachée, panneaux tordus, appareils cassés... Cela s'est passé le week-end dernier durant la nuit... Et aujourd'hui j'apprends qu'au même moment à Chanteloup-les-Vignes, la caserne des pompiers était assiégée par une bande cagoulée : jets de pierre, cocktails Molotov... Selon un des pompiers : « C'est un assaut en règle que nous avons subi, le premier du genre, menée par une horde d'individus ivres de haine. » Curieusement (?) : silence total de Google actualités sur cet événement significatif... Dans mon courrier, je trouve dans la revue Historia quelques articles sur le nouveau programme d'histoire de l'éducation nationale... Dans le même moment le gouvernement est remanié... Faut-il rappeler qu'un remaniement ministériel est toujours l'aveu d'un échec doublé d'une manœuvre démagogique ? La décadence des élites est totale. La nuit barbare s'est étendue sur le monde.
Dans un article récent,Guy Millière (dont je ne partage cependant pas toutes les positions, loin de là !) a cependant raison d'écrire : « Entre la peste socialiste et la grippe Sarkozy, je ne choisirai pas. Je détesterais avoir vingt ans dans ce pays. J'aurais une sensation d'asphyxie. J'aurais le sentiment que mon avenir est inscrit dans un rétroviseur, et que le rétroviseur lui-même est dans une voiture enlisée dans un fossé aussi profond qu'un cauchemar... » Comme l'écrit Platon au sujet de la Cité idéale : «... il y en a peut-être un modèle dans le ciel pour celui qui veut le contempler, et d'après lui régler le gouvernement de son âme. Au reste, il n'importe nullement que cette cité existe ou doive exister un jour : c'est aux lois de celle-là seule, et de nulle autre, que le sage conformera sa conduite. » (Platon, la République, IX, 592).
VENDREDI 3 DECEMBRE Le chat s'ébroue et secoue ses pattes mouillées.
Au-dessus de la haie de thuyas, la clématite semble se nourrir de cette manne qui se dépose sur ses gousses fructifiées et les styles de soie plumeuse, jaillissant des akènes, s'enroulent en spirales argentées.
Je suis né un matin d'hiver,
Miroir de beauté que, depuis, chaque modèle me tend à l'aube de chaque rencontre.
(La Rivière ou le Chemin d'hiver, encre de Chine rehaussée d'aquarelle.) Et dans chaque motte blanche bordant la rivière, je cherche encore le souvenir de la Petite Fille des Neiges.
(La Pie frileuse, tableau virtuel.) « L'esprit déploie mille antennes, toutes vibrantes de désirs, qui tisse son filet autour de celle qui est apparue, et elle est à lui... et elle n'est jamais à lui, car la soif de son inspiration est à jamais insatisfaite... C'est elle, elle-même, l'Adorée, pressentiment devenu forme vivante qui s'élève de l'âme de l'artiste comme la lumière, c'est elle qui est le chant, le tableau, le poème.[...]
Ces artistes ne tendent vers leur véritable Adorée que des antennes spirituelles, il n'y a jamais ni mains ni doigts capables de saisir avec toute la grâce convenable un anneau pour le passer à l'annulaire de l'Adorée.[...] Ces musiciens, lorsqu'ils sont épris, créent avec un enthousiasme divin des œuvres merveilleuses.[...] Les artistes portent dans leur coeur l'élue de leurs pensées, ils ne souhaitent rien d'autre que de peindre, chanter et écrire en son honneur. »
(Le Manteau d'hiver, tableau virtuel.) MERCREDI 8 DECEMBRE Jeudi dernier, échange de points de vue avec une élève de l'atelier au sujet de Basquiat dont elle vante le graphisme renouant avec la spontanéité propre aux enfants... (Lire la suite dans...) BASQUIAT : ART BRUT, ENFANCE & COULEUR
LUNDI 13 DÉCEMBRE Déjeuner avec mon vieil ami, l'alchimiste François Trojani qui vient de publier une préface aux lettres d'un Adepte anonyme. Il est plutôt pessimiste sur l'avenir du monde. Il est vrai que l'année 2010 a vu se multiplier les signes les plus inquiétants...
JEUDI 16 DÉCEMBRE Gilles W. m'envoie un très beau message où il évoque son amour défunt et indélébile pour un mannequin, « prototype de l'égérie de la Beat generation » dont le père était « agent de change. »
Chopin aspire à épouser Maria Wodzinska : il trouve en face de lui une adolescente bourgeoise et soumise à papa et maman qui considèrent que Chopin est trop bohème, ne gagne pas bien sa vie... et en plus, tousse beaucoup ! Maria épousera un imbécile ordinaire, sera malheureuse... et il n'est même pas sûr qu'elle ait regretté Chopin !
Il ne reste plus, à défaut de telles rencontres, qu'à aimer la Déesse sous les masques changeants qu'elle emprunte pour nous séduire dans ce monde plat et désenchanté... Et faire comme l'écrit Gilles W., « un brin de chemin » avec elle...
DIMANCHE 19 DÉCEMBRE Blanc sur blanc.
Neige opaque.
Il neige.
Cette neige qui tombe prépare-t-elle le retour du mini âge glaciaire que la disparition des taches solaires semble annoncer ?
COMMENTAIRES 22 décembre 2010Il est bien difficile d'écrire un commentaire tant il y a de beauté et de simplicité dans ces propos illustrés, savoir regarder est sans doute ce qui fait qu'une robe rouge est plus qu'une robe rouge quand on la regarde et est moins qu'une robe rouge quand on ne la regarde plus, à moins de lancer avec Goethe un pavé dans la mare et à tous un joyeux Noël ! Gilles Wallart.
VENDREDI 24 DÉCEMBRE Isolé dans ce village silencieux lui-même caché au secret d'une vallée enneigée, je dépose sur son tapis de braises la grosse bûche de Noël qui brûlera au cœur de la nuit. Au cours de cette comédie tragicomique, nos contemporains semblent bel et bien avoir perdu de vue que Noël n'est pas un jour férié nous offrant la possibilité annuelle de manger grassement, de boire copieusement, de danser ou de se défoncer, ni l'occasion de se ruiner pour noyer l'enfant-roi sous une avalanche de cadeaux vite oubliés et remplacés, encore moins de passer une soirée amusante entre amis ou une corvée ennuyeuse en famille...
Et qu'on ne vienne pas me dire que le Christ est né quatre ou six ans avant l'an 1 et probablement pas le 24 décembre à minuit ! Et qu'on ne vienne pas me dire non plus que Noël n'est qu'une fête païenne christianisée ! Argument qui témoigne d'une totale incompréhension de ce qu'était en réalité le paganisme. Comme saint Augustin l'a admirablement rappelé, la vraie religion a existé bien avant le Christ.* Le paganisme était une religion d'une incomparable grandeur. Lorsque Saint-Paul à Athènes et à Rome s'adresse aux païens, il s'adresse à des hommes qui ont une profonde conscience du Sacré et qui baignent journellement dans un univers saturé de Surnaturel. C'est bien la même lumière que les Anciens vénéraient aux solstices** et que les chrétiens célèbrent à Noël. Dante le savait bien qui a choisi Virgile pour guide, un guide qui s'efface ensuite devant saint Bernard et Béatrice. Le christianisme parachève l'initiatisme païen. Il en est le plus parfait accomplissement, comme le reconnaissaient les clercs du Moyen Âge... * En 1853, l'abbé Gerbet, écrivait dans ses Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique : « L'étude de l'ancien monde conduit de toutes parts à cette vérité, qu'il n'a existé originairement sur la terre qu'une seule religion, dont les cultes locaux ne furent primitivement que des émanations plus ou moins pures. » ** Les religions dites « primitives » n'ont jamais adoré le soleil en tant que phénomène naturel, mais comme réceptacle du Feu transcendant et symbole de l'Être éternel. Ce qui comptait avant tout, c'étaient les rites qui haussaient l'homme au niveau de la Divinité. À un ethnologue imbu de ses vues toutes faites sur les religions, qui lui demandait s'il adorait le soleil, un Toda de l'Inde méridionale fit cette réponse cinglante : « Moi, un dieu, adorer le soleil ? Pourquoi ? » La bûche se consume et cette flamme ardente me rappelle que Celui qui justement au cours de cette nuit solsticiale, s'est fait Homme, a annoncé avec force : « Je suis venu jeter le feu sur la terre ; et que désiré-je, sinon qu'il s'allume ? (Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur ?) » (Luc, XII, 49)
SAMEDI 25 DÉCEMBRE Lundi matin, alors que je me trouvais dans le centre Leclerc de Trie-Château, j'entends soudain une voix adolescente, énoncer d'un ton suave et sensuel digne d'une hôtesse de l'air : « Le Père Noël sera dans le magasin à partir de 10 heures... » Lire la suite dans :
LUNDI 27 DÉCEMBRE Cette année, à l'atelier de peinture, on a beaucoup parlé de Monet (prétendu précurseur de l'art abstrait -- sic !), de Basquiat, de la FIAC... mais personne n'a évoqué le nom de Botticelli, mort il y a cinq siècles, probablement le 17 mai 1510.
À 15 ans, je recopiais sur mes cahiers de classe le gracieux visage de sa Vénus anadyomène. J'en connaissais tous les linéaments par cœur et je me risquais, malhabile, à inventer ma propre naissance de Vénus. Ce souple corps féminin -- avec celui de l'Ève de Dürer-- accompagnait ma découverte de la beauté et de la sexualité.
J'évoquais plus haut le lien qui unit le paganisme au christianisme. À l'inverse du mouvement désacralisant de la Renaissance qui a opposé une antiquité factice à l'art catholique, Botticelli a su relier l'héritage gréco-romain au christianisme. Le recours à la mythologie n'est pas chez lui un artifice factice, mais une méditation métaphysique. Ce ne sont pas ses madones qui ressemblent à des déesses, mais ses Vénus, ses Pallas qui s'avancent avec toute la majesté et la grâce des saintes. Même leur sensualité a quelque chose de transparent et de glorieux. Et dans Vénus et Mars, c'est le dieu de la guerre qui sommeille tel un Bacchus ivre, et la déesse de l'amour qui semble sainte, chaste et majestueuse...
Luc Benoist, ce merveilleux historien de l'art, écrivait avec justesse et poésie : « Dans la lumière incréé, qu'il ne peut regarder en face, l'homme fixe l'ombre de son geste par les hiéroglyphes d'une pensée. Rien n'illustre mieux cette aventure que le fameux mythe de la naissance de Vénus. La beauté de la nature encore engloutie dans l'abîme du chaos sort de l'onde aux premières lueurs de l'aube. C'est elle, la fille du jour, Aphrodite Anadyomène émergente ! Le rayon de la lumière naissante sépare les nuées célestes des eaux ténébreuses. Vénus, bercée par les vagues est emportée vers la rive terrestre dans une conque marine qui dessine et retient le rythme primordial sous une forme où les géomètres ont découvert la courbe même de la vie.
(La nascita di Venere, tempera sur panneau toilé 1482.) J'ai appris de Botticelli -- comme je l'ai appris de son frère nordique Dürer -- la suprême beauté du dessin et sa force constructrice. Je ne m'étonne pas qu'on ait si peu parlé de Sandro dans une société où la peinture n'est plus réduite qu'à une surface colorée...
J'ai eu le bonheur de voir passer dans ma vie des visages qui me permettaient de renouer avec l'art élégant et mystique du maître florentin et c'est avec reconnaissance que je me suis plu à les inscrire dans un tondo, cette forme parfaite et circulaire où les lignes s'enroulent en une spirale contemplative.
Et je n'ai eu de cesse de retrouver en chaque visage aimé la grâce de ces cheveux que le vent délie, de ces fleurs que des mains offrent à la lumière, de ces sourires de déesses épanouies et de ces mouvements aux courbes exquises...
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| © 2012 août 2007 |
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