HUMAIN, HYPERHUMAIN... OU INFRAHUMAIN ?

RÉPONSE À JACQUES ATTALI

La presse annonce qu'une vache a reçu de gènes humains permettant de favoriser l'assimilation de son lait par les nourrissons. Jacques Attali dans une chronique de l'Express (baptisée blog...) se pose quelques questions au sujet des progrès de la génomique : « Une vache ainsi clonée et modifiée génétiquement est-elle encore une vache, ou bien constitue-t-elle l'amorce d'une nouvelle espèce animale ? A-t-elle une dimension humaine ? Enfin, consommer sa viande relèverait-il du cannibalisme ? »
Aussi l'auteur s'inquiète-t-il – à juste titre – de l'évolution de la génomique : « Plus loin encore, on créera des espèces animales nouvelles, des chimères, capables d'intervenir dans des milieux difficiles, radioactif par exemple, ou de remplacer les hommes au combat. Et même, transgression suprême, on parviendra à doter des animaux d'un cerveau proche de l'humain. »
Et Jacques Attali note qu'il ne faut pas espérer l'intervention d'une hypothétique police de la recherche, limitant la génomique : « Qu'on n'espère pas y mettre une barrière. À moins d'une très improbable police mondiale, faisant du génome un sanctuaire, on trouvera toujours un lieu pour mener ces expérimentations, peu coûteuses, en le justifiant par la promesse de guérir des maladies rares ou de prolonger l'espérance de vie des hommes. »
C'est oublier que l'espérance d'un prolongement de la vie humaine, et la notion même de progrès, sont propres au monde moderne, que de telles idées ont été étrangères à l'homme durant des millénaires et que si l'homme, en quelques siècles, à radicalement changé sa vision du monde, un tel revirement vers d'autres directions est fort probable. Qu'on songe que l'explosion scientifique qui a caractérisé le monde moderne depuis la Renaissance était tout autant possible du temps d'Aristote et au Moyen Âge, mais que seule une vision sacrée du cosmos en retardait la manifestation. Le Moyen Âge est d'ailleurs une période riche d'innovations en tout genre améliorant la condition humaine sans que la vision globale et la place de l'homme dans la nature ait pour autant changé. Les Chinois connaissaient depuis longtemps la poudre à canon dont ils usaient pour tirer des feux d'artifice, mais c'est un changement des mentalités et l'invention de la guerre moderne qui en font une arme meurtrière…
Le progrès et l'amélioration de la condition humaine sont ici un prétexte fallacieux. Il faut rappeler avec force combien un monde d'où seraient exclus tout accident, toute catastrophe, toute inégalité sociale, toute maladie et enfin toute souffrance, est une pure utopie - du moins lorsqu'on prétend l'instaurer par des moyens purement humains et de vaines spéculations socio-politiques assaisonnées d'évolutionnisme naïf.

Il faut lire (et relire !) les pages lumineuses consacrées par Jean Borella (si souvent cité dans ce journal) au problème de l'élimination du mal dans les sociétés humaines, dont je ne puis ici que livrer quelques extraits : « L'homme, ayant perdu la conscience de la réalité de l'impossible est condamné à l'impossible, c'est-à-dire à l'échec. (…) La terre n'est pas le Ciel, tel est l'axiome fondamental de l'homme traditionnel, et le Ciel est plus important que la terre. Il s'ensuit que pour lui, il n'est pas d'une importance absolue que des hommes meurent de faim, supportent l'injustice et l'oppression, souffrent de maladie affreuse, l'essentiel est ailleurs. Cela est difficile à dire aujourd'hui, car cela ne devrait jamais faire l'objet d'un discours, mais quelle que soit la pudeur qui s'impose ici, cela doit être dit. (…) S'il est vrai que l'homme ne vit pas seulement de pain, alors il est rigoureusement inévitable qu'il y ait des hommes qui meurent de faim corporelle, à cause d'une autre nourriture. Cela ne saurait signifier, et n'a jamais signifié, que la famine, la guerre, la peste, la justice étaient choses indifférentes, et qu'il ne fallait pas faire tout ce qu'il était possible pour nourrir, guérir, pacifier et libérer les hommes, mais seulement qu'il n'était pas possible de tout faire pour cela, en droit aussi bien qu'en fait, ou alors c'est que l'homme vit seulement de pain. » (Jean Borella, la Charité profanée)

Un au-delà de la douleur existe bel et bien, mais à un tout autre niveau de conscience.

(Lavis à l'encre de Chine)

Jacques Attali conclut fort justement en écrivant : « Après s'être débarrassé de Dieu, l'homme se sera débarrassé de lui-même. » Mais, ne voit-il pas ici la relation de causalité ? C'est bien justement parce que le monde moderne s'est débarrassé de Dieu, qu'ipso facto, il se débarrasse aujourd'hui de l'homme ! Ce dernier étant à l'image et à la ressemblance de Dieu, microthéos dans le microcosme. Et de ce fait, les progrès de la génomique n'aboutiront nullement à la création du surhumain, mais bel et bien de l'infra-humain, tant il est vrai que qui veut faire l'ange fait la bête. « Un peu plus tard, écrit Jacques Attali, la rencontre de l'informatique, de la génomique, des nanotechnologies et des neurosciences permettra à l'homme de créer d'autres espèces, ultra humaine, hyper humaine. » Cependant le véritable surhomme n'est pas l'homme génétiquement modifié, mais le jivân-mukhta, le délivré vivant, celui qui, ayant réintégré la ressemblance et l'image divine, a ouvert l'œil du cœur.

Certes, les savants fous qui d'ores et déjà jonglent avec la génétique auront peut-être le temps de créer quelques unes des chimères monstrueuses évoquées ici. Ils ont d'ailleurs déjà commencé leurs sinistres manipulations… Mais il serait bien présomptueux de penser – comme Jacques Attali semble le croire – que cette folie n'aura pas de limites. Le regretté Martin Lings avait par avance réfuter cet optimisme naïf des scientifiques, lorsqu'il écrivait : « …il n'y a aucun risque que l'erreur devienne jamais universelle car le le macrocosme, pris dans sa totalité, est sacré. Comme tout ce qui est relatif, il ne peut que reconnaître sa relativité en face de l'Asolu, ce qu'il fait en subissant un âge sombre, donc en vieillissant. Mais il n'est pas concevable qu'il puisse jamais être abandonné du Ciel. Comme le vrai microcosme, le macrocosme est une norme, et comme tel il a ses droits, parmi lesquels celui d'être protégé contre les erreurs de l'homme ; et l'espèce humaine, qui, en tant qu'espèce, peut être considérée comme un macrocosme, a le droit d'être protégée contre ceux des humains qui, en refusant de se conformer au rôle assigné à l'homme, ont rejeté par là-même leur humanité. » (Martin Lings, La Onzième heure)

MERCREDI 22 JUIN 2011

 

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