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GABRIEL MARIE ( 1893 - 1970 )
Autoportrait ( Huile sur bois ) Extrait du Journal de Michel Ciry ( mai 1970 ) : Quant à celui qui me forma, auquel je dois tout ce que je sais, dont les conseils m'étaient encore si précieux, toujours si justes en leur lucide acuité que ne troublait jamais la profonde et admirative tendresse que ce pédagogue incomparable me portait, je n'en peux imaginer la mort, n'ayant cessé de le considérer comme étant de la graine de centenaire, petite plante fragile mais bien enracinée, de ces natures a la Voltaire toujours apparemment un pied dans la tombe et enterrant tout le monde. Et puis le voici terrassé, le coeur le lâchant, sans en avoir eu le moindre avertissement. Mon plus ancien ami, l'un des plus sûrs, duquel je n'eus qu'agrément, enrichissement, don sans esprit de retour , mon vieux maître je ne vous verrai plus, espiègle, subtil, si vif, délicat, sceptique sur ce qui ne méritait pas l'ennoblissement des certitudes et plein de déférence pour ces valeurs que l'on bafoue maintenant bien qu'étant les seules dignes de respect.
A huit ans, j'entrai dans sa vie de professeur. Je n'en sortis jamais jusqu'à ce jour funeste et récent où le coeur lui manqua. Il ne me passa rien, me contraignit sagement aux rigueurs ennuyeuses des plâtres, aux gammes ingrates des natures mortes qui se compliquaient, au fur et à mesure de l'acquis, graduant un judicieux et sensible enseignement qui, à l'inverse de tant de fantaisistes coupables qui osent enseigner de nos jours, ne se préoccupait pas du génie à sauvegarder de toute atteinte, mais plus raisonnablement mettait tout en œuvre pour en permettre un jour l'épanouissement aisé et total. Beaucoup riraient de ces principes. Tant pis pour eux !
Le maître se doubla vite de l'ami, l'élève devint intime. La guerre survint. Le repli sur soi, les limites et les dangers d'une vie menacée, resserrèrent les liens. La proximité de nos maisons facilitait encore les choses. La sienne devint mienne. Nous faisions beaucoup de musique avec Mme Marie dont la voix était belle et que son sang espagnol ouvrait aux passions romantiques des lieder ou aux duveteuses enharmonies fauréennes. De grands rires et la dégustation, même au plus noir de l'Occupation, de petits plats exquis que mon hôtesse confectionnait ingénieusement, ponctuaient des soirées qui étaient autant d'oasis dans le désert du black-out, des privations et de l'incertitude, ce désert que nous mîmes quatre ans à traverser pour réatteindre les sources ces de l'espérance. Oui, tous ces beaux souvenirs qui jalonnent ma vie d'enfant, d'adolescent et d'homme jeune, je les dois à celui qui, aujourd'hui, en emporte sa part au tombeau. Mais il m'en laisse assez pour que toujours, et plus particulièrement aux heures vaincues par la mélancolie (cette ennemie tenace, terne sangsue qui boit nos forces), je puisse les appeler et qu'aussitôt ils resurgissent des chaudes réserves où ma tendresse vigilante les engrange, et que, défilant à ma vie intérieure, ils recréent les plaisirs de jadis, intacts, étonnamment vivants, défiant les années, les souffrances et les oublis.
Je n'en finirais pas de faire l'éloge de cet homme qui fit de moi le plus aimant des débiteurs. Je me réjouissais de sa visite prochaine, comme à chaque printemps. C'en est fini, il ne reviendra plus, il ne me dira plus, son œil malicieux plissé, tout à l'aigu du contrôle, que ce petit passage gagnerait à... Et toujours le petit passage gagnait à se plier au verdict affectueux mais ferme de celui dont chaque venue dans mon atelier m'était la bénéfique occasion de parfaire mon ouvrage car jamais il ne se trompait, décelant la plus effleurée des fausses notes dans ces graves cantates que j'élaborais à la gloire d'un Dieu qu'il respectait sans tellement y croire.
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| © 2012 août 2007 |
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