FEUILLES D'AUTOMNE

La plénitude lunaire a changé le cours des météores. Le vent s'est levé et avec lui comme un avant-goût de l'automne. Les grands peupliers ont balancé leurs crinières au-dessus du jardin. Une odeur de littoral s'est glissée jusqu'en île de France. C'est l'arrière-saison. Les amis ont regagné Paris. La rentrée se prépare. L'humeur déjà automnale porte à revenir sur les travaux passés avec les jours. L'atelier est encombré d'ébauches et de tableaux inachevés. Certains panneaux ont été esquissé plusieurs années auparavant. Plusieurs sont comme en pénitence, la face tournée contre le mur, vexés de l'oubli dans lequel l'artiste semble les tenir. Ce n'est pas le cas cependant.

Rien n'est oublié.

 Les raisons qui poussent un peintre à laisser en suspens une œuvre sont multiples. C'est rarement la médiocrité d'une ébauche ou l'insatisfaction d'un labeur. Dans ce cas, on détruit ou on efface... et on recommence ! Non, ce sont des raisons plus humaines, plus sentimentales que techniques. Ne pas achever un tableau, c'est vouloir prolonger à loisir ce moment de félicité qu'il enclôt et fixe dans le cadre de ses trois dimensions. Justement, lui restituer cette dimension temporelle, c'est vouloir le laisser mûrir, comme un fruit de qualité. En ce cas, il est bon de poser le panneau de bois ou la toile sur le chevalet et de passer chaque jour devant, jusqu'au moment où l'envie de reprendre les pinceaux se fait sentir. Parfois encore, c'est ne pas se résoudre à quitter une silhouette aimée, peinte avec tendresse, lorsque touches et glacis se font caresses...

(La Lecture (Roxane), tempera à l'œuf)

 Mais à trop prolonger l'ouvrage, on risque de le gâter. Delacroix notait fort justement : « il y a deux choses que l'expérience doit apprendre : la première, c'est qu'il faut beaucoup corriger ; la seconde, c'est qu'il ne faut pas trop corriger. » C'est aussi le paradoxe de toute création et de tout chemin : le but est l'achèvement, mais le plaisir est dans la réalisation, pas à pas... Herzogenberg, ayant achevé sa première symphonie, remarquait combien cela ressemblait à l'accouchement d'une femme, avec cette différence que le bonheur venait avant... C'est peut-être parce qu'il est si difficile de finir...

 Alors, un matin, il faut se résoudre à poser sa signature,... ce signe ponctuel qui achève la phrase en couleur et qui est comme une borne : c'est fini, tu n'as plus droit de revenir sur ton travail ! Il faut passer à autre chose... ou peindre encore le même sujet sous un autre angle, dans une autre atmosphère. D'une certaine manière, on ne peint jamais qu'un seul et même tableau...

(Vent d'automne, tableau virtuel)

Elles sont revenues, ces voyageuses de l'automne, ces caroleuses du vent. Avec leurs tavelures, leurs guipures, leurs épures... Leurs couleurs si peu monotones ! Leurs fastes et leurs ébats crépusculaires.

Elles carolent ; elles virent et voltent... passez musette ! Elles se répandent en catafalques bruns sur les chemins et se mêlent aux noix qui craquent sous les pieds. Elles empruntent les tons du couchant, ces mille nuances d'or et de gueules que l'oeil du peintre cherche à décliner sur sa palette incandescente.

Elles sont revenues, ces voyageuses de l'automne, ces caroleuses du vent...

Un jubilé. C'est déjà l'automne.

Peintre en son automne. Homme au sommet, donc au bord de la descente inéxorable. Arbre solitaire à la sortie de la ville envahissante, apercevant de loin en loin quelques autres irréductibles chênes au milieu des buissons désséchés et des dernières fleurs qui s'épanouissent encore à l'ombre de son feuillage. Et l'arbre jaunissant se penche pour écouter la fleur naissante, pour lui parler encore et l'aimer toujours.

(La Rêveuse, tempera à l'œuf)

  • Blätter fallen ab,
  • Früchte welken hin,
  • Tag und Jahr vergeh'n
  • nur meine Liebe nicht...

...chante le paysan des Saisons de Joseph Haydn...

(Les Saules bordant la rivière, huile sur bois)

Et l'œil du peintre, même blessé par le temps, s'émerveille encore... apprend à voir... à contempler... Contempler l'imprévisible ballet des feuilles chassées par le vent, se rejoignant, se séparant, parfois s'épousant comme Francesca et Paolo pour tourner ensemble dans ce cercle délicieux et tourmenté de l'attachement, parfois se posant sur la toile du peintre qui les prend à jamais dans la résine de son médium.

Elles sont revenues, ces voyageuses de l'automne, ces caroleuses du vent.

(Le Vésinet en automne, gouache)

(Du Berceau à la tombe, tableau virtuel)

Pourquoi tout ce qui tombe - soleil ou feuilles - est-il voué à la couleur ardente du feu, des brulûres infernales de l'abîme, à la saveur âcre du sang versé ?

Certaines traditions voient dans la race rouge la dernière humanité de ce cycle et dans la civilisation occidentale l'ultime manifestation avant le Grand Renouvellement. Humanité dernière, fille nervalienne du feu promothéen...

(Le Vent d'octobre, tableau virtuel)

Elles sont revenues, ces voyageuses de l'automne, ces caroleuses du vent. Et avec elles, c'est le vent des Trépassés qui s'annonce ; le jour de la Toussaint et le voyage des âmes ; le vol funéraire des oies sauvages...

(Les Oies sauvages, tableau virtuel)

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants...

 

Ah ! Quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

À chaque flot sur la grève,

Je dis : « N'es-tu pas leur voix ? »

 

 (Alphonse de Lamartine, Pensée des Morts.)

(L'Embarcadère, tableau virtuel)

 

 

© 2012 août 2007