CALENDRIER & TEMPS SACRE

J'apprends qu'une pétition circule en ce moment sur Internet pour protester contre cet ubuesque -- et ô combien exemplaire ! -- agenda européen indiquant aussi bien le nouvel an chinois que le ramadan et le nouvel an juif... tout en faisant l'impasse sur Noël et toutes les fêtes chrétiennes !!!
La commission européenne ose justifier « cette regrettable erreur » en arguant du fait que tout le monde connaît la date des fêtes chrétiennes (SIC !) Ses messieurs ignorent sans doute que Pâques est une fête mobile... Pire encore : il faut conclure d'une telle excuse que Chinois, Juifs et Arabes sont de véritables « demeurés », puisqu'il est nécessaire de leur rappeler les dates de leurs propres fêtes ! On voit à quelle abérration grotesque la mauvaise foi peut conduire...
Hélas, même le ministre des affaires européennes, jugeant tout de même bon de protester, lâche cette phrase qui en dit long sur le degré d'ignorance et d'incompréhension de nos contemporains : « Cela ne m'aurait pas choqué qu'il n'y ait aucune mention des différentes fêtes religieuses dans cet agenda. Mais si l'on évoque le Nouvel An chinois, hindou et le ramadan, je ne vois pas pourquoi il ne faudrait pas parler de Noël ou de Pâques. »
M. le ministre semble ignorer qu'il n'a jamais existé de calendrier purement astronomique et que le calendrier a toujours été, de tout temps et sous toutes les latitudes, lié à une sacralisation du temps. Même les jours de la semaine nous le rappellent -- mais qui s'en soucie encore ? Lundi (lunae dies) n'est-il pas le jour voué à la déesse de la lune ? Mardi le jour consacré à Mars ? mercredi à Mercure ; jeudi à Jupiter ; vendredi à Vénus et dimanche au soleil (sun-day, Sonn-tag) -- et pour les chrétiens : le Soleil de Justice symbole du Christ. Le Dies festus d'où vient le mot fête est le jour frappé (de ferire) d'un signe particulier qui le retranchait du cour ordinaire du temps, celui où on frappait les victimes (a feriendis victimis) pour honorer les Dieux. Une autre étymologie, proposée par Varron, renvoie au radical fes, évoquant l'idée de consécration.

Dès le néolithique, l'année fut rythmée par les fêtes des solstices et des équinoxes où s'accomplissaient les rites de mort et de résurrection.
« Les fêtes humaines, sous leur forme primitive de solennité initiatique annuelle, ont engendré le calendrier parce qu'elles visaient à préparer l'intégration du groupe social dans le mana transcendant. Le calendrier, pour l'hémérologie aussi bien que pour l'héortologie, c'est-à-dire pour ses subdivisions en jours aussi bien que pour l'institution des fêtes qui créent l'unité dynamique de l'année, repose sur la croyance à une énergie surnaturelle sous-jacente aux mécanismes physiques. Cette énergie se communique aux hommes en partant d'un point quelconque de l'espace, parce qu'elle est extrinsèque à l'espace. » (Pierre Gordon, les Fêtes à travers les âges.)
Mais au fond, il était normal que cette Europe de marchands rêvât d'établir un calendrier purement laïque, simple comput astronomique des jours et ne citât les fêtes non chrétiennes que par pure démagogie à l'égard de l'électorat issu de l'immigration, espérant bien par la suite se débarrasser de ces fêtes encombrantes comme elle se débarrasse d'ores et déjà du christianisme.

Il y eut certes le poétique calendrier révolutionnaire* avec ces charmantes jeunes filles agrémentant de leurs sourires des mois zodiacaux divisés en décades (calqués sur les décans astrologiques), mais il fut vite abandonné, incapable, malgré son charme rustique, de répondre à ce besoin inné de l'homme d'échapper au temps qui nous dévore par cette véritable brèche que représente dans l'année l'irruption sacrée des fêtes authentiques.
J'ai consacré dans ce site une page à la beauté des calendriers traditionnels (voir la Roue céleste). La délicieuse Aurore -- incarnant l'âme humaine -- fascinée par le rouet découvert au secret du château, se pique et s'endort dans la roue du Samsara, attendant l'éveil que l'Esprit -- incarné par le prince Philippe -- lui donnera en même temps que son premier baiser d'amour...

(La Découverte, huile sur bois.)

Telle est la sagesse des contes de fées et des calendriers traditionnels. Une fête -- quelle que soit la religion dans laquelle elle s'inscrit -- représente ce rayon vertical qui nous relie au centre et nous sauve du cercle perpétuel où le temps nous enferme.

VENDREDI 21 JANVIER 2011

* Par une signifiante coïncidence, j'écris ces lignes en ce jour aniversaire du martyr de Louis XVI. La Révolution prétendait instaurer une ère nouvelle cimentée par le meurtre rituel du roi, victime frappée et consacrée aux nouveaux dieux du progrès. Mais cette parodie du sacré ne pouvait qu'échouer à créer ce temps réellement autre qui est celui d'une fête authentique et même avant la Restauration, les Français, d'instinct, étaient revenus au calendrier traditionnel.

 

© 2012 août 2007