JEAN-MICHEL BASQUIAT

Art brut, enfance et couleur

Jeudi dernier, échange de points de vue avec une élève de l'atelier au sujet de Basquiat dont elle vante le graphisme renouant avec la spontanéité propre aux enfants. Cette fascination à l'égard d'un prétendu retour à l'enfance n'est pas nouvelle. Elle remonte même à Rousseau et au mythe du bon sauvage. Ce n'en est pas moins une imposture historique, artistique et intellectuelle. Tout simplement parce que l'homme à l'état de nature n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination de quelques philosophes du XVIIIe siècle. Que l'on adopte le point de vue de la fiction évolutionniste ou la sagesse des cosmogonies traditionnelles, on ne trouve nulle part la moindre trace d'une race d'Homo sapiens sans culture ! Même l'Homme de Néanderthal que la mode actuelle tire des limbes simiesques où la paléoanthropologie l'avait relégué, enterrait ses morts et manifestait pleinement une culture propre à l'homme.
Je me souviens de ce bon vieux débat sur « nature et culture » de mes années de philo... Faux débat et fausses conclusions, tant qu'on n'a pas saisi cette évidence métaphysique : l'homme est un être dont la nature s'exprime par la culture. À la différence de tous les autres êtres vivants sur la planète, l'enfant naît démuni et doit TOUT apprendre.
« L'homme parce qu'il est doué de pensée consciente, doit apprendre tout ce qu'il est, tout ce qu'il connaît, tout ce qu'il fait : l'homme est l'être de l'apprentissage », nous rappelle fort justement Jean Borella.
Et cela est vrai de toute activité humaine. Vouloir retourner à « l'état d'enfance qui est dans la nature l'état le plus opposé à la vraie sapience » -- comme l'écrit le Cardinal de Bérulle -- n'est rien d'autre qu'une régression vers l'infantilisme. À plus forte raison l'application de cette utopie à la peinture relève de l'imposture. L'art est un apprentissage et vouloir faire table rase des connaissances graphiques et du style propre à la civilisation occidentale pour soi-disant retrouver cette utopique innocence de l'enfant (car si l'enfant naït malléable, il ne vient cependant pas au monde vierge de toute tradition humaine !), est au mieux une illusion et au pire une fumisterie.
D'ailleurs, Basquiat lui-même, fortement impressionné dans son enfance par le traité d'anatomie d'Henry Gray, que sa mère lui avait offert alors qu'il était convalescent, n'a pas cessé de réintroduire dans sa peinture le corps humain disséqué et donc repensé par la culture médicale et artistique de notre temps.

Adepte du graff, noir et révolté, mort jeune et drogué , Jean-Michel Basquiat a eu le malheur de rassembler dans sa personne tous les ingrédients nécessaires pour faire de lui un artiste politiquement et esthétiquement correct ! A priori cette promotion suspecte suffirait pour que je me détourne avec un haussement d'épaules de sa production. Mais soyons plus intelligents que les imbéciles qui font la pluie et le beau temps au royaume de l'art contemporain. Car il y a tout de même chez ce produit wharolien de la vulgate néo-expressionniste un peu plus de fond et de sentiment véritable que dans bien des déchets voués aux poubelles de l'histoire de l'art. Je pense à cette évocation de la mort qui rejoint dans sa sensibilité, sa simplicité et sa force symbolique les plus hautes représentations de l'art pariétal.

Une graphologue me disait récemment que l'écriture de Basquiat était typique des malades soignés en asile psychiatrique et révélait un profond infantilisme. Je donne cette information sous réserve, n'étant pas un expert en graphologie ; mais même si cela était : cela ne changerait rien à la puissance de certaines des oeuvres du peintre. Beaux-Arts magazine parle à son sujet d'une véritable rage de peindre... Peut-être même faudrait-il parler d'exorcisme tout autant que de révolte.
D'une certaine façon la peinture est toujours un art thérapeutique, tout simplement parce que peindre est un acte magique au sens fort et premier du mot. Et je ne puis m'empêcher de penser que cette remarquable « rage de peindre » nous aurait peut-être valu un grand peintre si cet artiste n'avait pas été aussitôt récupéré et étiqueté par une affligeante critique beaubourgeoise et
consensuelle...

Malheureusement je n'en dirai pas autant de JoneOne, star du street art exposé à la galerie parisienne Magda Danysz jusqu'au 22 décembre 2010. Ce graffeur new-yorkais semble croire qu'il suffit de passer du métro à la toile pour réaliser une oeuvre d'art,  justifiant ainsi les prix prohibitifs de ce qui au départ n'était pourtant pour lui qu'une expression libre et détachée de toute spéculation financière ! Cet artistedéclare avec le plus grand sérieux à propos de ses projets de sculptures monumentales : « Comment remplir l'espace autrement qu'en accrochant des toiles ? » Sans rire : j'ignorais que le but de l'art était de remplir une pièce vide ! De toute façon le barbouillage coloré, rehaussé de quelques écritures, est très à la mode et au fond tout à fait propre à décorer les appartements de quelques bobos parisiens persuadés d'accéder ainsi au sommet de la culture contemporaine !

Cette obsession de la couleur livrée à elle-même sans plus aucune ligne pour la cerner est typique de la décadence occidentale. Rares sont les peintres réussissant à donner vie, force et beauté, à cette couleur « abstraite » de l'objet qui lui accordait existence et signification. En effet dans la nature il n'y a point de couleurs, mais seulement des objets colorés. Toute manifestation physique ou biologique se manifeste dans une forme aux proportions souvent complexes et géométriques. « In materia est dispositio ad formam. » La matière appelle la forme. Saint Thomas d'Aquin identifie la beauté avec le fait d'avoir une forme ou un ordre, et la laideur avec le fait de n'avoir pas de forme ou de manquer d'ordre. La laideur étant simplement de ce point de vue un manque et une privation.
 Certes il y a un langage de la couleur dont l'art héraldique a été un des plus beaux fleurons. Mais encore une fois, cet art de la couleur est inséparable de la forme. En héraldique les émaux et les métaux sont indissociables des partitions et des pièces honorables. Et de ce point de vue, il y a bien plus de sens dans un simple drapeau tricolore tiercé en pal que dans une peinture de Rothko où d'aucuns cherchent à extraire une métaphysique de pacotille ! (Car on peut certes ressentir une émotion esthétique face à de telles oeuvres, mais sans pour autant adhérer aux élucubrations pseudo-mythologiques mêlant Freud, Jung et Frazer dont l'artiste lui-même a enveloppé son travail...)

Je citais plus haut Jean Borella ; ce philosophe magistral nous rappelle opportunément que « ...le mensonge de la forme, c'est de prétendre réaliser l'informel sur son propre plan , par oblitération de ses limites et contours, ce qui la conduit à l'informe, alors que la forme doit et peut communiquer l'informel par la vérité intelligible de sa structure et par la participation de son contenu qualitatif  aux archétypes métaphysiques qui se manifestent en elle. La plupart des formes d'art qu'a expérimentées l'âme européenne depuis trois cents ans ont prétendu exprimer le faux infini par gonflement, destruction, dislocation, anéantissement de la finitude. Alors qu'une église romane, une cathédrale gothique, un chant grégorien, une icône ne délivrent le message d'infinitude qui les habite qu'au moyen de formes rigoureuses, mesurées, ordonnées, nombrées, des formes qui ne mentent ni aux matériaux dont elles sont faites, ni aux conditions dans lequel elles se manifestent. » (Jean Borella, la Beauté, nourriture de l'âme.)

MERCREDI 8 DECEMBRE 2010

 

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